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La réforme du franc Cfa est une victoire importante dans la lutte des pays africains pour concrétiser leur souveraineté monétaire. Il faut saluer le travail des économistes et chercheurs africains qui ont dénoncé cette monnaie de la servitude. Oui, la suppression du Compte des opérations, le retour des réserves dans leur totalité ainsi que le retrait des représentants de la France au Conseil d’administration de la Bceao constituent des avancées significatives qui sonnent la fin d’une flagrante ingérence monétaire. Je dis donc qu’il ne faut pas cracher sur cette réforme. C’est un grand pas vers la souveraineté et elle sonne le glas du banditisme économique de la France.
Cependant, le combat continue pour que l’Eco (en tant que monnaie unique de la Cedeao) puisse profiter d’abord aux Africains. Je n’ai aucun doute que le Nigeria et le Ghana feront le nécessaire pour empêcher le «hijacking» de cette monnaie par la France et ses subalternes en Afrique francophone.
Certes la France conserve son statut de prêteur de dernier ressort que lui confère son rôle de garant de la convertibilité de l’Eco, mais cela ne diminue en rien l’importance des concessions obtenues. Toutefois, nous pouvons nous poser la question de savoir pourquoi la France a intérêt à se porter garant de la convertibilité de l’Eco. Est-ce par pur altruisme ? Ou comme disait le Général De Gaulle : «Les Etats n’ont pas d’amis, mais ils n’ont que des intérêts.»
Il advient ici de faire une analyse historique de la présence française en Afrique. En tant que pays colonisateur, la France voulait s’approprier nos richesses. Cette logique d’expropriation avait conduit à la création du franc Cfa, entre autres stratagèmes. Le rôle assigné à nos économies était et reste celui de fournisseur de matières premières et de consommateurs de certains produits manufacturés en métropole. C’est ainsi que la France a pu développer son tissu industriel en important des matières premières à bas coûts et en trouvant des débouchés pour ses produits manufacturiers au-delà des frontières de l’Hexa­gone.
Ainsi, notre intégration dans le système capitaliste international ne permettait pas le développement économique de nos pays. Il est important de revisiter les travaux de Samir Amin sur le sous-développement. Il avait identifié les différences cruciales dans la dynamique d’accumulation au centre (entendons la France dans ce cas) et à la périphérie (les colonies) : différences qui favorisent le développement dans les métropoles et l’inhibent en Afrique.
Aujourd’hui, presque rien n’a changé, la France est le partenaire commercial numéro 1 de tous les pays de la Zone Cfa et détient une balance commerciale excédentaire avec chacun de nos pays. D’après les chiffres du Trésor français, en 2018 : «La France affichait un excédent commercial global avec la zone en progression (1,2 Md Eur, +15,8% en g.a.). Au total, les pays de la zone ont absorbé 35% des exportations françaises destinées à l’Afrique subsaharienne, avec un taux de couverture des importations françaises par les exportations à 304%.» Cela représente des dizaines de milliers d’emplois en France ; d’où la «bénévolence» de la France, tout au moins sur le court terme, à garantir la convertibilité de l’Eco. Alors, vu l’implantation des entreprises françaises dans la Zone Cfa, la France a tout à gagner en faisant tout son possible pour garder une monnaie forte et stable en Afrique.
Il faut également reconnaître que nos économies actuelles sont tellement dépendantes de ces entreprises françaises qu’une rupture brusque les déstabilisera de manière significative. Donc, il est sage d’accepter cette parité fixe et le statut de prêteur de dernier ressort de la France. La situation actuelle est du «gagnant-gagnant» sur le court terme. Sur le moyen terme, il faudra couper le cordon ombilical qui nous lie à la France.
C’est un débat plus profond, plus technique qu’il faudra engager, sans émotion, pour le bien de nos populations. Après plus de 60 ans de «coopération» et de stabilité monétaire, nous sommes toujours dans une pauvreté endémique. Aucune croissance économique significative et soutenue n’a pu être enregistrée dans les pays de la zone avec notre régime de change actuel (parité fixe). Ainsi, il nous faut engager une discussion sereine pour revoir le régime de change à adopter dans la zone Eco.
Evidemment, il serait très réducteur de designer cette coopération monétaire comme la seule responsable du sous-développement de nos pays, mais elle doit être inévitablement mise au banc des accusés. Cette monnaie, telle qu’elle fut conçue, n’avait pas pour mission de favoriser le développement du continent, et les réformes successives – 1973, 1994 et 1999 – n’ont jamais adressé ce problème fondamental qui est une malformation congénitale de la relation France-Afrique.
Aujourd’hui, les étoiles sont toutes bien alignées pour que nous autres Africains, avec des alliés improbables tels que les nationalistes en Occident, puissions défaire la mainmise de la France sur nos économies. Qui aurait pu penser que la droite italienne serait à nos côtés pour dénoncer les agissements de la France en Afrique ? Saisissons ce moment inédit pour gagner notre combat contre le projet d’expropriation mise en place par la France avec la complicité d’une oligarchie locale africaine !
En somme, ne vous y trompez pas, nous devons nous réjouir de notre victoire ! Nous avons réussi à forcer la France à faire un «soft-exit» et c’est tant mieux. Préparons-nous pour les prochaines victoires d’étape !

Médoune M. SECK
Diplômé de sciences économiques : option Monnaie et finance
Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Master of Arts Economics, George Mason Université
Virginie, Etats-Unis
Professeur d’économie: John Abbott Collège
Montréal, Canada.

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