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Ainsi donc Alassane Ouattara, flanqué de Emmanuel Macron, a annoncé la «réforme historique du Cfa» qui devrait, en mai 2020, être remplacé par l’eco-Uemoa. Ma première réaction après avoir entendu l’un des plus farouches pourfendeurs de l’eco-Cedeao qui est aussi l’un des serviteurs les plus zélés de la Françafrique a été de dire à un ami : «Puisque c’est lui qui annonce une telle nouvelle, c’est qu’il y a tromperie sur la marchandise, il y a sûrement des vices cachés…»
Le Président ivoirien est en effet un défenseur engagé du système de la Zone franc qui ne cesse d’étonner le monde par son caractère inique, donnant aux pays qui en sont membres et victimes une position singulière en ce qu’ils sont les seuls au monde à payer un impôt très lourd à un autre. Tout chez cet homme est animé du désir de servir les intérêts de ses mentors. Lorsque l’ancien Président français disait d’une façon tranchée, «en Côte d’Ivoire, nous avons enlevé Gbagbo et nous avons mis Ouattara», il ne savait pas si bien dire ; il avait seulement omis de préciser le coût pour le Peuple ivoirien de cette «alternance» cruelle et brutale menée de bout en bout par l’Armée et la barbouzerie françaises. L’enjeu en valait la chandelle puisqu’aujourd’hui ce pays, l’un des plus prospères de l’Afrique de l’Ouest, est entièrement soumis aux intérêts de l’ancien colon.

Service commandé
C’est sans aucune délicatesse que Ouattara s’est toujours prononcé contre une monnaie commune de la Cedeao. Il a toujours bénéficié en cela de l’appui de son alter ego sénégalais, Macky Sall. «Le Cfa est une bonne monnaie qui est stable» ; voilà leur unique argument. Certains des plus chevronnés de nos économistes ont réagi, à chaque fois, par une question de bon sens : «Quel est l’intérêt d’une monnaie stable qui ne vous assure aucune avancée économique et surtout sur laquelle vous n’avez aucune prise ?» Rappelons que la dévaluation du Cfa, intervenue en 1994, avait été scellée entre la France et le Fmi alors dirigé par un Français. Nos chefs d’Etat n’avaient pas eu leur mot à dire sur l’opportunité et l’ampleur de cette mesure, alors qu’elle devait avoir un impact désastreux sur les économies et les populations de nos pays.

Statu quo
Quand Macron dit «…j’ai voulu engager cette réforme…», il traduit une simple réalité : c’est bien la France qui a tout concocté et a trouvé encore des nègres de service pour exécuter la besogne. Un des premiers objectifs de la France et de ses serviteurs est bien d’écarter certains membres de la Cedeao, le Nigeria et le Ghana, de la gouvernance de l’eco, le vrai, sachant que ces pays adopteront difficilement l’eco franco-servile.
Ainsi, sous les dehors d’une réforme «historique», dictée par le souci de freiner la révolte qui gagne de plus en plus les opinions africaines, on a trouvé le meilleur moyen de perpétuer la servitude volontaire attachée au Cfa qui reste, avec un autre nom, sous le contrôle de Paris.
La «garantie» de l’ancien colon, qui n’a pratiquement jamais joué, le taux fixe de conversion par rapport à l’euro, la servilité légendaire de nos dirigeants, la complicité à peine masquée de la Banque mondiale et du Fmi, tout cela n’est pas de nature à changer le caractère aberrant des liens tissés, depuis la création du Cfa, entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique.
Le pays de De Gaulle vient encore une fois de jouer un coup double : tout en cherchant à calmer l’hostilité grandissante des opinions publiques africaines, surtout dans leurs franges les plus jeunes, elle espère maintenir, voire renforcer, les privilèges scandaleux dont il jouit dans des pays vassalisés. C’est dire que ceux qui se réjouissent déjà de ce qu’ils considèrent comme «un grand pas en avant dans la bonne direction» vont très vite déchanter quand les clauses secrètes de cette réforme auront commencé à être dévoilées.

Continuer la lutte
Réveillons-nous ! Quand les vraies réformes qu’appelle l’exigence d’une souveraineté totale de l’Afrique sur ses politiques culturelle, économique, financière et commerciale auront orienté les changements nécessaires, ce n’est pas Ouattara, flanqué de Macron, qui les annoncera. Le Président français qui dénonçait récemment ce qu’il considérait comme «le développement d’un sentiment anti-français» n’a encore rien vu. On n’arrête pas la mer avec ses bras.
Ceux qui veulent apeurer et décourager les patriotes qui exigent une totale souveraineté invoquent souvent «le risque d’aller à l’aventure». Les mouvements indépendantistes et panafricanistes qui affrontaient les troupes françaises dans les années 1950 et 1960 n’étaient pas impressionnés par ce refrain. Répétons Churchill : si pour éviter le sang nous acceptons la honte, nous aurons le sang et la honte.
L’existence d’un système monétaire qui permet à la France de perpétuer sa domination sur nos pays est une aberration. Ce sont les Peuples africains qui en décréteront la fin et non ceux qui cherchent par tous les moyens, y compris criminels, à placer leurs serviteurs à la tête de nos pays pour en assurer le contrôle étroit et l’exploitation cruelle.
L’Afrique vient encore une fois d’être trahie. Elle ne doit pas sombrer dans le fatalisme et la résignation. Au contraire, ce nouveau coup de certains de ses dirigeants devrait inciter ses Peuples, surtout sa jeunesse, à accentuer la lutte pour l’extraire définitivement d’une position multiséculaire que lui a imposée le triptyque esclavage-colonisation-domination.
«Quand la Chine s’éveillera, le monde entier tremblera», avait prédit Alain Peyrefitte dans les années 1970.
Je suis certain que quand l’exemple de la Chine nous éveillera, le monde entier nous respectera.
Mamadou DIOP
Auteur du livre :
« Vision et projet de société
Pour une alternative souveraine (2019) ».

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