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Les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales des plus grandes économies du monde, regroupés dans le fameux cercle du G20, ne se sont pas prononcés sur l’extension du moratoire des pays vulnérables à l’issue de la réunion d’étape tenue le samedi 18 juillet. Les dirigeants financiers disent attendre les “résultats d’un rapport du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale sur les besoins en liquidité des pays éligibles”, rapport attendu d’ici octobre.
Ce report est une déception pour les populations des pays du Sud qui se remettent doucement des effets du confinement et qui font face aux multiples impacts socio-économiques et sanitaires. Une lutte particulièrement pénible pour la plupart de ces pays, triplement affectés par la pandémie, la crise climatique, et le poids de l’endettement. Croupissant sous le poids de la dette et du remboursement, ils se retrouvent incapables d’apporter les réponses urgentes et nécessaires aux besoins immédiats, la pandémie en tête.
La déception est d’autant plus grande que certains pays pourraient se retrouver sans accès sur les marchés financiers internationaux si les créanciers privés, qui détiennent plus de 40% de la dette africaine, n’acceptent pas de participer aux efforts d’allègement, voire d’annulation. Un scénario qui reste pour le moment très incertain en raison du refus des créanciers privés de rejoindre l’effort.
A la veille de ce sommet, l’Ong Energy Policy Tracker a dévoilé des chiffres effrayants sur les financements énergétiques du G20 depuis le début de la pandémie Covid19 au début de 2020.  D’après cette Ong, citant des sources gouvernementales officielles et d’autres informations accessibles au public, le G20 a engagé au moins 267,10 milliards Usd pour soutenir différents types d’énergie, dont au moins 126,91 milliards Usd pour le pétrole et le gaz et moins 10,20 milliards Usd pour le charbon.
Ces financements vont à l’encontre de l’engagement pris par les pays du monde en 2015 qui se sont engagés à limiter le réchauffement à 1,5°C en adoptant l’Accord de Paris.  Ces financement de projets pétroliers, gaziers et charbonniers à travers leurs finances publiques sont une insulte honteuse devant la catastrophe provoquée par le coronavirus, les besoins sanitaires des millions de gens et les moyens de subsistance à risque immédiat à cause du Covid-19. Nous ne pouvons pas laisser ce club de nantis soutenir et financer aveuglement l’industrie fossile, un  secteur qui montrait des signes de déclin systémique avant Covid-19 et qui cherche à profiter de cette crise pour renaître de ses cendres avec demandes de subventions massives et de renflouements.

Les besoins humains avant ceux de l’industrie fossile
La crise sanitaire provoquée en cours  a révélé les profondes inégalités et injustices qui caractérisent l’ordre mondial dont nous Africains sommes les principales victimes. Notre santé, notre travail, nos moyens de subsistance sont en jeu. Nous ne pouvons donc pas laisser un petit groupe de riches jouer et déterminer notre avenir sans hausser le ton. Tout plan de sauvetage ou de relance économique doit avant tout mettre en avant la vie et la santé humaines, avant les intérêts des sociétés de combustibles fossiles et les dirigeants d’entreprises qui endommagent chaque jour notre planète et aggravent  les inégalités sociales. Ceci est particulièrement vrai pour l’Afrique, qui reste dépendante de l’aide multilatérale pour financer ses plans de relance. Certes, le scénario catastrophique annoncé au début de la pandémie ne s’est pas produit, mais toujours est-il que les dirigeants du monde et ceux de l’Afrique en particulier doivent batailler pour insister sur des priorités centrées sur les besoins primaires des populations. D’où l’extrême urgence de repenser les mécanismes financiers et les partenariats d’aide au développement et de la dette.

Dette: au-delà du moratoire, une annulation s’impose
En avril dernier, le groupe des pays riches du G20 a décidé de reporter le paiement de la dette aux gouvernements du G20, jusqu’à la fin de 2020 par les pays en développement, tout en invitant les créanciers privés à faire de même. Ce geste de solidarité, quoique salué par certains, reste très insuffisant au regard d’une part, de l’urgence et des multiples perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, et de bouleversements provoqués par la pandémie, et d’autre part des situations budgétaires fragiles de nombreux Etats africains. Le taux de croissance de l’Afrique devrait être de 1,8% contre celui de 3,2 initialement prévu cette année d’après  la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (Cea).
Au moment où plusieurs Etats Africains se débattent pour ne pas sombrer dans un drame économique et social en raison de la pandémie, il est non seulement injuste mais aussi inhumain d’exiger de ces mêmes Etats qu’ils consacrent leurs maigres revenus au service de la dette. Ils ont plus que jamais besoin d’un espace budgétaire large pour répondre largement aux impacts et besoins provoqués par la crise sanitaire, notamment par des investissements locaux visant à sauver les vies et soutenir la résilience économique et sociale.

Dette, puissant outil au service du néo-colonialisme 
La pandémie du Covid-19 impose une redéfinition des priorités des Etats, mais aussi les règles qui gouvernent les relations internationales et les partenariats économiques au centre desquels se trouve la question de la dette. Au moment où la plupart des Etats africains commémorent le soixantenaire des indépendances, force est de constater que la grande majorité d’entre eux croupissent sous le poids de la dette. Une dette censée financer les axes prioritaires de développement, mais qui au fil du temps s’est révélée être un outil de contrôle et de domination de la part des anciennes puissances coloniales agissant sous la bénédiction des institutions de Bretton Woods. Dans certains pays de la zone subsaharienne, l’endettement atteint des niveaux records de 90%, ce qui prive les Etats de précieux ressources pour résoudre les déséquilibres sociaux, économiques et politiques.
Frappée de plein fouet par la pandémie, l’Afrique doit saisir cette opportunité pour renégocier les accords qui la lient avec ses partenaires multilatéraux. Ce sursaut et repositionnement stratégique du continent doivent viser une véritable indépendance économique et financière pour répondre avant tout aux besoins de sauvetage humain et économique. Mais cette reconfiguration ne peut être réalisable sans une logique claire et engagée de  réduction et d’effacement des dettes sur base des principes d’équité, justice historique, de responsabilité mutuelle, de transparence et de compétence. Aux grands maux, les grands remèdes. La crise sanitaire en cours nous enseigne que le destin de l’Afrique ne peut se réaliser sans une revue en profondeur des relations internationales. Elle rend plus que jamais urgente et impérative la cause de l’annulation de la dette, qui maintient le continent sous le joug de ses anciennes puissances coloniales et de nouvelles puissances émergentes réunies au sein du G20.
Landry NINTERETSE, Directeur Afrique à 350.org
et Aïssatou DIOUF, chargée de plaidoyer climatique à Enda Energie Sénégal

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