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Auteure-réalisatrice Laurence Gavron, est connue des lecteurs du journal Le Quotidien, en ce sens qu’elle a tenu, il y a quelques années, la plume dans ce journal. Réalisatrice de films et écrivaine, la française naturalisée sénégalaise, s’est forgée un nom dans le milieu du 7ème art, pour avoir réalisé plusieurs courts-métrages fictions et longs métrages documentaires faits sur de fortes personnalités culturelles du Sénégal, notamment Ndiaga Mbaye, Samba Diabaré Samb, Yandé Codou Sène… Son dernier documentaire sur la communauté vietnamienne au Sénégal sera bientôt suivi d’une fiction : Hivernage. A peine fini le tournage de ce premier long métrage fiction adapté de son livre du même nom Hivernage, Laurence Gavron,  accepte volontiers d’en parler en exclusivité avec Le Quotidien.

Votre prochaine réalisation s’intitule Hivernage. D’où est venue l’idée de ce projet filmique ?
C’est le titre d’un livre que j’avais sorti en 2009 et qui s’appelait Hivernage. C’est une métaphore entre l’histoire d’une jeune femme, le drame qu’elle vit et l’hivernage qui est une saison à la fois dramatique avec tous les éléments qui sont déchainés, aussi sensuel avec la renaissance, la gestation… Dans le film comme dans le livre, je tenais à ce qu’on montre ces deux éléments.

Quelle est la trame de ce film?
C’est l’histoire d’une jeune femme sénégalaise qui habite dans un village. Elle rencontre et épouse un Sénégalais émigré qui vit en Italie. Après le mariage, le mari repart en Italie et elle va habiter chez sa belle famille, à Dakar, dans la Médina. Là, on la traite très mal, on l’utilise comme une bonne à tout faire et puis elle est violée par l’oncle de son mari. Hivernage, raconte une histoire comme on en lit tous les jours dans les faits divers.

Dans ce film est ce que vous reprenez textuellement le contenu de votre livre du même nom ?
J’ai adapté mon livre. Mais il y a des choses qu’on a laissées de côté. Il y a par exemple dans le livre une femme métisse, une photographe, avec laquelle, le personnage principal se lie d’amitié. Mais, cette femme métisse n’est pas dans le film. On a enlevé tout ça et aussi les aspects policiers (Ndlr, C’était un roman policier), pour ne garder que le drame social, que le portrait de cette femme. C’est ce qui m’importait le plus.

Comment vous ana­lysez personnellement la condition des femmes d’émigrés et toutes les violences qu’elles subissent dans leurs ménages en l’absence de leur mari?
Si j’en parle, c’est parce que ça me choque vraiment. Ça me choque d’autant que tout ce qui se passe est tu. Le viol se passe souvent au sein des familles, dans les écoles avec les professeurs, dans les daaras, mais on ne dit rien, parce qu’on veut que ça soit dans le maslaha. Du coup, les choses sont totalement gardées secrètes. Beaucoup de femmes vivent des choses épouvantables et ne peuvent pas en parler. Mais que ça soit clair : ça n’existe pas qu’au Sénégal. J’en parle au Sénégal puisque c’est là où je vis, je connais mieux ce qui se passe ici. Cependant cela existe dans beaucoup de pays. Même à l’extérieur, quand il y a viol, les gens disent presque : c’est parce qu’on l’a bien cherché. C’est très compliqué ce qui se passe autour du viol. Je pense que c’est affreux et qu’il faut en parler, il faut dénoncer. Ce sont des pratiques qu’il faudrait totalement anéantir.

Vous avez fini le tournage du film Hivernage, il y a juste une semaine (Ndlr, L’entretien a eu lieu mercredi dernier). Ça vous a pris combien de temps et où est ce que vous l’avez tourné ?
Ce film été tourné, aux ¾ à la Médina, et dans un village sur la petite côte, en 4 semaines en tout.

Quels sont les acteurs qui interviennent ?
Le rôle de l’actrice principale Mariama est interprété par une jeune femme que j’ai rencontrée et qui s’appelle Khadidja Mbodj. C’est la première fois qu’elle interprète un rôle dans un film. Après, il y a d’autres acteurs que l’on connait déjà : Moustapha Diop, El Hadj Bâ, Fatou Jupiter Touré, Mouhamed Fall qui joue le rôle du mari… Ce sont principalement des acteurs professionnels mais il y a aussi Germaine Acogny qui joue un petit rôle, celui de la grand-mère maternelle de Mariama la jeune femme. Je tenais beaucoup à la prendre, parce que c’est une amie, quelqu’un qui s’exprime bien avec son corps, avec la danse et j’avais envie de la faire jouer.

Il y a beaucoup d’acteurs professionnels au Sénégal, mais dans Hivernage, le rôle principal est tenu par une actrice non professionnelle. Qu’est ce qui explique ce choix ?
C’est parce que dans les acteurs professionnels existants, on ne voyait pas quelqu’un qui corresponde vraiment à ce que l’on voulait. Tout le film tient sur les épaules de Mariama, le personnage principal. On la voit dans presque tous les plans. Il fallait alors qu’on ait une personnalité assez forte, une femme, une jeune femme, à la fois belle mais pas trop. Je ne voulais surtout pas une fille genre mannequin. Je voulais une vraie sénégalaise bien… normale quoi. Et je l’ai rencontrée dans un restaurant où elle travaille. On s’est revus, on a fait le casting, on a fait des ateliers, et voilà, elle a donné ce qu’elle peut. Je suis très contente de mon choix. Elle est très bien, formidable, elle joue bien. Elle s’est entièrement donnée et je n’ai pas été déçu du tout. Il y a aussi un autre rôle, l’une des belles filles, que j’ai données à une jeune fille, qui n’est pas professionnelle et qui s’appelle Diakhou Niang. Pour le reste ce sont tous des professionnels, parce que c’est plus facile de travailler avec des professionnels.

Dans le cinéma y a-t-il comme dans le théâtre cette dualité entre acteurs professionnels et non professionnels ?
Quand on prend parfois quelqu’un de nouveau, qui n’a jamais fait de cinéma, comme c’est le cas avec Khadidja Mbodj, elle a cette fraicheur, quelque chose de formidable. En même temps, c’est toujours plus facile de se reposer sur des gens dont c’est le métier et qui ont étudié, réfléchi, qui ont joué déjà et sur les planches et sur le cinéma. D’où l’importance d’avoir une véritable industrie, des écoles, des techniciens, comédiens, il faut qu’il y ait tout cela (…)

Quand est ce que ce film va sortir et est-ce un long ou un court métrage ?
Yalla rekk ka xam ! (Ndlr : Dieu seul sait ! rire). On a fini le tournage il y a une semaine. Là il nous reste 8 semaines de montage. Après le montage, on va arrêter pour chercher des financements supplémentaires et sans doute faire la postproduction à Paris, en France cet été. Je pense qu’il terminera en début d’automne ou en fin d’été dans le meilleur des cas et nous espérons en faire un film d’1h 20 minutes peut-être.

Vous parlez de financement, le film Hivernage a bénéficié du Fopica. A combien s’élève ce financement ?
Il faudra demander à mon producteur, Makhtar Bâ. Je pense qu’on a eu 80 millions Fcfa. Une des plus grosses dotations. Je suis très reconnaissante à mon pays le Sénégal et au Fopica. Parce qu’ils m’ont donné la nationalité, ils ont montré qu’ils me prenaient vraiment pour une Sénégalaise et m’ont aidée en me donnant ce financement. C’est très valorisant ! C’est formidable ! On s’est battus pour avoir ce fonds et depuis qu’il existe, il nous permet de faire plein de films. Ça aide à mettre sur pied une véritable industrie du cinéma et à faire exister le cinéma.

Parlez-nous de la singularité de votre cinéma ?
Je suis plutôt documentaire. J’ai fait plus de documentaires, mais j’avais envie depuis longtemps comme je fais de la fiction en écrivant des romans, des livres, c’est un peu l’aboutissement d’un parcours logique. J’ai toujours eu envie de faire de la fiction, c’est par hasard que j’ai fait des documentaires. J’ai beaucoup aimé ça, parce que la réalité était très riche. En même temps, je me suis remise dans la fiction par l’écriture. C’est l’aboutissement de tout cela. J’espère en faire d’autres après.

En tant que française, naturalisée sénégalaise, quelle touche spéciale vous apportez à ce cinéma sénégalais ?
On m’a souvent dit quand je faisais des documentaires sur des musiciens cap verdiens, sur des griots, que j’avais un autre regard… que je montrais des choses que les gens ne voyaient pas forcément. C’est un peu ma richesse. Parce qu’effectivement je suis Séné­galaise, on m’a donné la nationalité, je vis ici, je connais bien, mais en même temps j’ai toujours un regard un peu extérieur. Parce que forcément, je suis née ailleurs, j’ai grandi ailleurs, j’ai une culture qui au départ est autre. J’ai un regard différent de tout un chacun, parce que j’ai cette double culture.

Et par rapport aux cinéastes sénégalais, quels sont ceux avec qui vous avez vraiment des atomes crochus ?
Je les connais presque tous. Je suis amie avec presque tous. Mais celle avec qui j’ai plus d’atomes crochus, c’est Dyana Gaye. C’est ma petite sœur, une très grande amie, j’aime beaucoup ses films. J’aime aussi beaucoup les films d’Alain Gomis, les films de mon frère Ousmane William Mbaye. Oui c’est un peu une grande famille, le cinéma. On voit les films de tout le monde, et même des plus jeunes. Il y a Marie Kâ, (…) une amie à Saint louis, qui a fait un film sur Saint Louis. C’est la communauté du cinéma sénégalais…C’est une très bonne carte de visite, la culture et le cinéma en particulier.

Des cinéastes ont sollicité l’augmentation de cette dotation d’un milliard. Qu’est-ce que vous en dites?
Ce n’est jamais suffisant. Je trouve déjà que c’est extraordinaire qu’on ait ça. Avant il n’y avait rien. On ne peut pas pleurer toujours. Mais bien sûr, s’il y avait plus ce serait encore mieux. Mais je pense qu’on commence à faire nos preuves puisqu’on continue à avoir des prix dans des festivals, à faire des films qui sont bien. Si ça continue, je pense que le Président va voir que c’est important, c’est utile, et qu’il va augmenter, s’il peut. Je pense qu’il a d’autres priorités aussi, il faut faire des routes, il faut faire que les gens aient à manger, il n’y a pas que la culture, mais c’est important.

Quelles sont les perspectives pour Hivernage ? Peut-on s’attendre à ce que Laurence aille en compétition au Fespaco ou à d’autres festivals internationaux avec ce film ?
Je n’ai pas encore terminé, mais j’espère qu’il va être bien. Et dans ce cas, bien sûr, on va commencer avec un grand festival occidental… Est-ce que ça sera, Venise, Toronto, Cannes, Berlin… j’espère toujours en croisant les doigts. Je ne veux pas trop vendre la mèche avant que ça soit fait. Et après, au Fespaco peut être dans deux ans. J’aimerais que là-bas on m’accepte comme cinéaste sénégalaise, comme ici au Sénégal.  Ce n’est pas toujours facile, quand on me voit on me dit vous n’êtes pas Sénégalaise.

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