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Au commencement était «le plein emploi». Il n’y avait ni salaire ni chômage. Toute la société était engagée dans la production pour se nourrir. Il n’y avait ni monnaie ni chèque. Tous les produits du travail étaient directement échangés les uns contre les autres. Les sociétés étaient organisées en villages où leur équilibre et leur cohésion étaient préservés et garantis. L’accumulation de richesses était impossible au sein de cet ordre socioéconomique et culturel.
Plus tard, des ruptures alimentées par l’égoïsme, le désir et le goût du pouvoir surgissent dans le système en favorisant l’accaparement des terres et des moyens de production. L’invention du moteur et la découverte de l’électricité, accompagnées de la transition démographique et celle des énergies renouvelables aux énergies fossiles ont présidé au déclin de cet Eldorado marqué malgré tout par la misère, l’ignorance et les épidémies. L’avènement de l’industrie et de la monnaie ont provoqué l’émergence du marché du travail. Il faut désormais vendre sa force au marché (du travail) pour acheter sa nourriture au marché des services et des biens de consommation. Le marché du travail régulé par la loi de l’offre et de la demande entraîne l’apparition du salaire et du chômage ainsi que leur pendant le profit.
Un nouvel ordre économique et socioculturel est né, le capitalisme libéral. Il a fait reculer la pauvreté, les épidémies et l’ignorance, a installé la démocratie, mais a secrété également les inégalités sociales et économiques, véritables facteurs de déséquilibre et de déstabilisation des sociétés. Le dynamisme et le développement de ce modèle socioéconomique ont été payés par l’exacerbation de toutes les inégalités : inégalités dans la distribution de l’éducation, de la santé, des infrastructures, des conditions de vie et de travail, de la justice et de la sécurité, de l’emploi et du pouvoir d’achat, bref, des opportunités et des possibilités. Par ailleurs, les tenants de la finance et des multinationales ont mis en place un ordre institutionnel et commercial international qui protège et entretient leurs intérêts en privant les Peuples et les Nations de leur souveraineté. Toutes les souverainetés nationales sont diluées dans des organismes et des accords internationaux. Ainsi, l’Onu, l’Omc, le Fmi, la Banque mondiale, les unions monétaires, les unions politiques, les unions commerciales, les Accords de partenariats de toutes sortes se couvrent du manteau d’une légalité et d’une légitimité communautaire et technocratique pour servir les intérêts de la finance et des multinationales. Ce modèle de développement basé sur la croissance à tout prix et la course effrénée aux profits menace notre existence individuelle, voire collective, en dépit de ces avantages certains. Devant cette évidence, l’homme prend conscience désormais que son action et sa pratique affectent son environnement économique, naturel, social et humain. Il use de réformes, d’innovations et de subterfuges pour amortir le choc, mais en vain. Il décrète le paradigme du développement durable pour prendre en compte et en charge l’avenir des générations futures. Il invente l’Indice de développement humain (Idh) pour replacer l’homme, l’individu au centre du développement. Il crée des subventions, des allocations sociales et familiales, des indemnités de chômage, le salaire minimum garanti, le crédit de consommation,… pour atténuer la baisse inévitable du pouvoir d’achat des masses. En dépit de tout cela, cet ordre continue de secréter la pauvreté, les inégalités, la financiarisation de l’économie et son corollaire l’endettement des Etats, des entreprises et des ménages et enfin un ordre technologique et commercial qui favorise la détérioration des termes de l’échange.
Le modèle capitaliste libéral s’est révélé toutefois comme une technique économique de production efficace. Il s’est avéré en revanche comme une piètre technique économique de distribution. Il ne permet pas à l’écrasante majorité des consommateurs d’accéder à ses produits et services. Les supermarchés sont pleins de produits alimentaires, mais les ventres sont creux et grondent de faim. Les mendiants dépourvus de revenus envahissent les rues en tendant pitoyablement la main pour quémander une pitance. Les magasins sont remplis d’eau et de boissons, mais les masses ont soif et ne trouvent pas de l’eau potable pour se désaltérer. Les vitrines nous assaillent par l’éclat des habits et des chaussures qu’elles nous présentent, en même temps nos enfants se promènent les pieds nus vêtus de guenilles en les dégustant de l’extérieur. Les pharmacies sont bondées de médicaments tandis que les hommes trépassent par défaut de soins thérapeutiques. Les cultivateurs usent leur corps par le travail manuel, alors que les machines agricoles sont exposées dans les foires. Les sans domiciles dorment à côté d’appartements vides, faute de locataires solvables. On peut trouver tous les produits et les services en surabondance, mais on ne peut pas se les offrir. Pour les acquérir, il faut détenir un revenu de travail ou d’emploi ou d’action. Il faut vendre sa force de travail contre un salaire ou investir dans des actions contre des dividendes. Les chanceux qui disposent de revenus deviennent de plus en plus minoritaires. Leur pouvoir d’achat se réduit d’année en année comme une peau de chagrin. L’entreprise a besoin de moins en moins de main-d’œuvre, de force de travail. L’emploi devient rare, les revenus de l’auto-emploi tarissent, l’endettement des consommateurs et des Etats, ajouté à l’inflation, ne cesse de détruire leur pouvoir d’achat. La richesse des industriels ou des employeurs croît par contre chaque année, en témoigne le classement annuel du journal Forbes. Plus ahurissant ! La famille Walton, propriétaire des supermarchés Wal-Mart, gagne 4 millions de dollars par heure, là où un travailleur en gagne 11 dollars, selon le média Bloomberg. Nous sommes obligés de nous endetter encore et encore pour combler la tendance à la baisse de notre pouvoir d’achat. L’Etat retire du circuit économique de l’argent à travers les impôts et les taxes, mais également l’inflation pour payer sa dette qui se transforme en dépôts dans des «comptes cloud» non-localisables. Cet argent en dépôt existe le plus souvent sous forme d’épargne qui, comme la thésaurisation, le retire de la consommation. Nos services de la dette explosent chaque année, grignotent notre pouvoir d’achat, ce qui se traduit par des réductions de dépenses sociales de l’Etat nécessaires à notre bien-être. Des plateaux techniques hospitaliers démunis, des écoles qui défient toutes les normes pédagogiques de capacité d’accueil, un pouvoir d’achat qui baisse face à la capacité productive et innovatrice du système. Le capitalisme réussit ainsi à produire jusqu’à la surabondance et à l’excès, mais n’arrive pas à distribuer ses produits et services. Il est incapable de trouver une technique qui lui permet de distribuer un pouvoir d’achat qui permet d’écouler sa production. Les méventes et les déchets constituent un défi écologique, économiquement irrationnel dont on pourrait se passer. C’est de l’énergie consommée et de l’argent inutilement investi. C’est de la pollution et du gaspillage.
Le modèle capitaliste basé sur l’idéologie et la démocratie libérale s’est avéré incapable de créer le plein emploi et d’ajuster le pouvoir d’achat global à sa production. Il a réussi sa production, mais a échoué sa distribution. Il a déçu les Peuples qui se révoltent, s’indignent et se dressent à chaque occasion électorale contre le système par des votes-sanctions, des abstentions ou l’indifférence. Il est urgent de relever le défi de la distribution. Il nous faut inventer un modèle économique, social, démocratique et culturel qui nous permet de s’épanouir, de vivre heureux dans l’amour, la paix, la sécurité et le bien-être écologique.

Dr. Abdoulaye TAYE
Enseignant-chercheur à l’Université Alioune
Diop de Bambey
Président de Tgl
(voir Tôt, voir Grand, voir Loin)

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