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C’est ainsi que vont les malheureux ouvriers du scandale public, parmi eux il y a des ingénieux héritiers des mages et des prophètes. D’autres parmi eux ont bu jusqu’à la lie la coupe édulcorée du scandale public. Mais il y a la multitude qui bravent les interdits de factice, ils revendiquent la folie, drapés de leur manteau de faux semblants. Ce sont les faux-fuyants de l’art, au-dessus d’eux il y a les êtres sincères, ceux qui ont choisi d’être vrais, un métier périlleux. Ils sont loin de la mercantilisation de l’art. Ils peuvent gagner de l’argent, peu ou prou, beaucoup d’argents ou peu, mais ils sont libérés de l’esclavage des biens matériels. Un métier compliqué et même complexe. Il y en a de toutes sortes. Des révolutionnaires, des réactionnaires, des partisans du chômage, des saints, des salauds et même des fripouilles…
Nous avons eu ici sous les tropiques un Sembène Ousmane, écrivain et grand cinéaste, un rebelle, un incompris impertinent jusqu’à la fin qui s’est souvent trompé sur l’homme sénégalais, la société sénégalaise telle qu’elle est, mais c’est «de bonne guerre», le propre des artistes politiques c’est de se tromper, c’est leur mission, ils ne cherchent pas la perfection et leur imperfection subjective fait la beauté et l’intemporalité de leurs œuvres, ils prêtent le flanc à la critique parce qu’ils sont dogmatiques. C’est leur manière de faire œuvre utile. Quant à Djibril Diop Mambety, grand cinéaste africain, l’un des plus grands artistes du 20ème siècle, il fit scandale surtout par son regard particulier : comment peut-on faire un cinéma à la fois populaire, symbolique et parfois hermétique ? Il l’a réussi. Comment peut-on être à la fois présent par la vérité et la vraisemblance de ses personnages défigurés et distant par ce discours symbolique ? Les plus grands cinéastes sont des «scandales publics» et parfois privés. Le très réactionnaire Elia Kazan de l’époque du Mc Carthysme, le maniacodépressif Howard Hughes et son gigantisme cinématographique sont des exemples particuliers. Aujourd’hui, le «cinéaste public» le plus scandaleux et le plus «dangereux» reste Lars Von Trier. «Dangereux» est pris ici au sens de «A dangerous method» du grand cinéaste canadien David Cronenberg, une conception freudienne du danger. Peut-être que Lars cherche-t-il trop le scandale à travers ses déclarations ambiguës. Pourtant, Anti-Christ et Melancholia sont regardables. Un cinéaste comme Clint Eastwood a frôlé le danger avec Mystic river, son meilleur film avec Million dollar baby, mais personne n’a trouvé à y redire. Il n’est loin de réveiller les bas instincts. Vincent Gallo, lui, est inqualifiable à la fois comme réalisateur et acteur. Il est formidable au sens latin du mot, c.à.d. fascinant et effrayant.
Quant aux cinéastes Catherine Breillat et Virginie Despentes, elles cessent d’être scandaleuses lorsqu’elles ne sont plus publiques. La censure les empêche d’aller plus loin. Peuvent-elles encore aller plus loin après ce qu’elles ont fait ? La fameuse scène de Sharon Stone dans Basic istinct du Hollandais Baz Luhrmann n’est rien devant «le travail» de ces deux vieilles coquines. Anatomie de l’enfer du Japonais Nagisha Oshima est le sommet de la luxure, de la concupiscence poétique, c’est le chef-d’œuvre du genre. L’amant de Jean Jacques Annaud, une belle adaptation de «Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, est un scandale intermédiaire entre le film de Oshima et ceux de Catherine Breillat.
Les scandales artistiques sont de toutes sortes et de tous lieux. Le poète Ibrahima Sall de «La génération spontanée» et des «Mauvaises odeurs» est le véritable scandale de la littérature sénégalaise. Son scandale n’est pas seulement esthétique (il écrit comme personne et dans tous les genres ou presque), son scandale est aussi éditorial dans un certain sens. Difficile de trouver ses livres et d’obtenir des informations sur l’homme. Il est le «meilleur» écrivain sénégalais en son genre hélas, ce qui est le plus grand scandale du reste. Autre grand scandale et impertinence éditoriale et celle de l’éditeur africain Seydou Nourou Ndiaye des Editions Papyrus qui ne publie sincèrement qu’en langue africaine sauf rare exception. Un choix «scandaleux» avant que tout le monde se mette à éditer ou publier opportunément par-ci et par-là des livres en langues africaines. Cela est la voie royale des grands scandales du 21ème siècle, ceux de la représentation des cultures dans le monde à travers leur mode d’expression linguistique.
(Suite et fin)

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