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Les amoureux de Samba Diabaré Samb sont bien seuls et délaissés dans leur désir de connaître l’œuvre exhaustive du chanteur. Ils en sont réduits à arpenter quelques étals de fortune pour trouver les vieilles cassettes précieuses, desquelles ils tirent leurs extases. Ou alors s’en remettre aux réseaux des amis, de la famille, des autres co-amoureux pour trouver chemin et, fortunes faisant, des infos biographiques, discographiques, anecdotiques, le sel bien souvent des amours éternelles. Wikipédia et l’ogre YouTube, l’immensité perdue des blogs, un temps sauveurs, ne dévoilent qu’une minuscule partie de cette encyclopédie qui reste pour la masse très confidentielle. Les témoins oraux et les collectionneurs, bien rares, parfois en prise avec la lessive du temps, ne sont pas à leur portée. Bien souvent, la quête des amoureux, partiellement fructueuse, finit par revêtir goût de frustration qui précède elle-même souvent la résignation. Diabaré Samb restera ainsi un héros lointain, la saccade arythmique d’une voix, la tessiture élégiaque, un trésor national de la chanson, mais ultimement, un ange méconnu, n’existant plus qu’en souvenir et dont l’œuvre si nécessaire échappe à la pédagogie nationale. L’oubli, pire que la mort, est la faillite culturelle première. Vrai de Diabaré Samb, ça l’est aussi pour Yandé Codou Sène, Moustapha Guèye, et autres multiples héros, célèbres ou anonymes, sève de la culture nationale, auxquels l’Etat ne consacre aucun espace pour la vertu des archives, mais aussi l’idéal de la transmission.
Très souvent, je me suis heurté dans mes recherches – personnelles ou universitaires – à ce désert, à cette absence d’offre d’informations sur ce patrimoine culturel national qui ne reste accessible que pour des initiés, par définitions rares, et par des détours, encore plus labyrinthiques. Le gros du corps social est exclu. Ce constat avait présidé à un autre, l’aliénation du contre-discours, qui explique le sous-traitement d’une partie essentielle de notre vie culturelle aux antennes occidentales sur place qui deviennent de fait le réceptacle du génie créatif national. Le déficit dans la détection, l’accompagnement et surtout la revivification du souvenir des pièces du musée national créent un vide rempli par d’autres, ceux-là mêmes que l’on prétend combattre dans une mise en scène de duperie. Pour les écoliers sénégalais, l’immense majorité des populations, aucun cordon national n’a été établi pour rendre la transmission du savoir culturel fluide. Alors que 50 ans de vœux de souveraineté inondent les discours, le chantier du «faire» a été abandonné, résumant l’essentiel des plaintes à une série de redondances et de postures par lesquelles on recrute les ferveurs des populations, à défaut de leur permettre d’utiliser elles-mêmes la seule arme véritable : le pouvoir de savoir.
Alors requis à la tâche, on aura en souvenir que l’ambition de la politique et du politique – quand on les dévêt des immondices des querelles d’ambition, de la loi du «tassu» politique, du jeu des partis miroitant le pouvoir comme fin et non comme moyen – devient simplement, banalement, mais lumineusement affaire d’idées. Les formuler, les penser, les réaliser. La politique est ainsi liée à l’inspiration, collective ou individuelle, qui avec méthode, application et discipline, tente de résoudre les problèmes avec le préalable de la pensée et surtout la nécessité du résultat. Agir pour mettre en place de nouveaux caps, c’est passer à l’étape du «faire». Le «faire» suppose de quitter temporairement, voire définitivement, la complainte, propre à la fatalité de la victime pour épouser l’action, la mise en œuvre du projet. A l’heure où le récit sur le triomphe «numérique» ne couvre que le volet entrepreneurial pour des résultats maigrichons, à l’heure où les sirènes élogieuses encensent internet, nul savoir technique, facilitations ou possibilités ne sont mis à disposition pour mettre sur pied un musée national en ligne, offrant pour chaque segment du spectre culturel des informations à portée de clic, agencées, répertoriées, traduites pour concilier l’universalité d’un pays de voyageurs avec un ancrage profond du patrimoine culturel dans l’âge numérique.
L’amoureux de Samba Diabaré Samb pourrait ainsi, d’un clic, dont on déterminera les modalités, avoir accès à l’histoire, aux textes, à la vie de son idole. La vertu et l’amour essaimant ainsi en cercles, une toile serait alors tissée, et le vœu de la connaissance de l’histoire serait exaucé. Il ne s’agirait pas seulement de collecter les diverses informations existantes, mais aussi de faire, dans une ambition plus grande, une production de contenus. De la littérature. De la lutte. De la musique. De la sculpture. Du cinéma. De la peinture. Du tissage. De la mode. Et encore et encore. Fiches documentaires qui feraient de la bibliothèque nationale, encore inexistante, une réalité démocratisée et «décentrisée» pour toucher au rêve d’inclusion qui est la condition de la construction de la Nation. Circonscrire un large périmètre des arts dans lequel chaque Sénégalais et chaque internaute, de par les frontières, pourra puiser le motif de réjouissance et d’apprentissage et ainsi devenir l’ambassadeur d’une culture dont les pépites historiques, exhumées de la sorte, seront la rampe de lancement, d’une affirmation, mais aussi d’une conquête.
Je ne sais pas si le ministre de la Culture a le temps de lire le journal Le Quotidien, mais je ne désespère pas qu’il soit, comme de nombreux Sénégalais, un amoureux de Samba Diabaré Samb. Ce vœu et cette proposition lui sont donc adressés pour que les revendications ne soient pas seulement des effets de manche ou des coups de menton, mais le passage réel à la phase concrète du «faire» et du saignement de l’inspiration qui produit les idées. Par mégarde, on a distillé dans notre conscience nationale que le «faire» était difficile. Le «manque de moyens» sans cesse brandi a toujours été la disqualification de l’ambition et la démission de la détermination. Le «faire» ne requiert pas que la volonté, mais premièrement l’idée. Elle est fondatrice.

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