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Les ministres des Finances, gouverneurs de banque centrale et présidents d’institution régionale de la Zone franc se retrouvent lors d’une réunion biannuelle pour discuter des enjeux et défis économiques et financiers des court, moyen et long termes. L’édition 2019 s’est tenue en France le vendredi 11 octobre à Paris au ministère de l’Economie et des finances, au 139, rue de Bercy.
En déclarant lors de cette réunion de la Zone franc, «la France est ouverte à des réformes très ambitieuses sur le franc Cfa», Monsieur Bruno Lemaire, ministre français des Finances, a le mérite de relancer, de ressasser voire de rabâcher le débat sur la monnaie qu’est le franc Cfa.
S’y ajoute que la Cedeao a décidé de se doter d’une monnaie unique l’Eco… ce qui amène à reconsidérer l’avenir du franc Cfa d’autant plus que ces pays de l’Uemoa sont quasiment toutes dans la Cedeao.
En effet, jamais dans l’histoire sociopolitique du Sénégal, voire des pays de l’espace Uemoa, le franc Cfa n’aura cristallisé l’attention et suscité un débat si passionné et tout autant polémiste : d’aucuns prônent de rester alors que d’autres sont convaincus qu’il faut s’en départir.
Cependant, si les défenseurs du statu quo peinent à convaincre de rester avec le Cfa, les tenants de la sortie de la Zone franc ne disent pas comment faire pour en sortir.
Toutefois, il faudrait d’abord convenir des fonctions de la monnaie en tant que : (i) moyen légal d’échange (fonction d’achats de biens et services), (ii) outil de paiement accepté par des parties dans un territoire donné (fonction de contrepartie), (iii) unité de compte ou de mesure (fonction de prix), (iv) standard ou réserve de valeur (fonction de numération, d’épargne et d’évaluation), (v) passerelle «présent-futur» (fonction d’actif ou passif, de créance liquide ou bancaire…).
Selon une autre perspective, l’on parle de monnaie-marchandise, de monnaie-divisionnaire (métallique), de monnaie-représentative, de monnaie fiduciaire (billets), de monnaie scripturale (chèque, virement, carte bancaire…), de monnaie virtuelle (Bitcoin). La monnaie est devenue protéiforme et polysémique.
En tout état de cause, la monnaie est un lien de confiance et un accord pour le crédit convenu entre parties prenantes dans sa capacité à servir pour eux de moyen d’échange avec ses dimensions psychologiques, affectives, sociales, ethnoculturelles, symboliques, politiques, juridiques, financières, économiques…
Pour ce qui est du franc Cfa1, sa signification a connu une trajectoire historique particulière :
avant 1945, c’était le franc des Comptoirs français d’Afrique – Cfa ;
entre 1945 et 1958, ce fut le franc des Colonies françaises d’Afrique – Cfa (1 F Cfa=1,70 FF, puis 1 F Cfa=2 FF, ensuite 1 F Cfa=0,02FF) ;
entre 1958 et 1960, il fut appelé franc des Communautés françaises d’Afrique – Cfa ;
après 1960, il devient (i) le franc de la Communauté financière africaine – Cfa – pour les huit pays de la zone Uemoa (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo) ou (ii) le franc de la Coopération financière africaine – Cfa – pour les six pays de la Zone Cemac (Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale et Tchad).
Nota : La Zone franc regroupe les 8 pays de l’Uemoa, les 6 pays de la Cemac, les Comores et la France.
Depuis le 1er janvier 1999, l’arrimage du F Cfa à l’euro se fait selon une parité fixe (principe de la fixité́, mais ajustable du taux de change) à raison d’un euro pour six cent cinquante-cinq virgule neuf cent cinquante-sept (655,957) francs Cfa. En contrepartie, ces pays de la Zone franc ont l’obligation de dépôt dans un compte d’opérations 50% de leurs réserves de change au Trésor français (principe de centralité). Et au plan numismatique (science de la monnaie), le franc Cfa est imprimé en France.
Ce mécanisme garantit à ces quatorze (14) pays africains la stabilité de la monnaie et une maîtrise de l’inflation (principe de stabilité), notamment grâce à sa libre convertibilité (principe de convertibilité illimitée) rendant l’échange constamment possible à ce cours entre toutes les monnaies, c’est-à-dire la possibilité de convertir le franc Cfa dans n’importe quelle autre devise. Il permet aussi des transferts libres de capitaux à l’intérieur de la zone monétaire (principe de libre transférabilité).
Cependant, le franc Cfa n’est guère à l’abri de dévaluations ; en atteste l’expérience du 11 janvier 1994 par laquelle le gouvernement français de Edouard Balladur décide de dévaluer de moitié le franc Cfa.
Cependant, force est de constater que la Politique économique d’un Etat utilise les instruments de l’Economie politique dont la politique monétaire, la politique budgétaire et la politique d’endettement.
Or sortir ou non de la Zone franc ne saurait être une question d’orgueil ou de fierté, ni de sursaut revanchard considérant le franc Cfa avec un relent colonial et encore moins d’ego surdimensionné. Il s’agirait plutôt d’aborder la question avec probité morale, éthique politique, responsabilité historique, objectivité scientifique et technique, neutralité axiologique…
Pour le cas du franc Cfa, le propos est ici d’abord de susciter une mise à débats à ancrage socio-culturel, avec un arrimage à un argumentaire scientifique et technique, ensuite en faire assumer la responsabilité par le portage politique et enfin en faire assurer le pilotage par le véhicule diplomatique.
Dès lors, le postulat de base est que la sortie ou non du franc Cfa devrait être un processus progressif :
Commanditer une étude approfondie de la question avec un groupe d’experts composés de : socio-anthropologues, historiens, géographes, psychologues, diplomates, banquiers, politologues, économistes, fiscalistes, financiers, juristes, géostratèges, prospectivistes… Pour ce faire, il faudrait étudier toutes les options : (i) Statu quo avec deux variantes «un statu quo strict», et un «statu quo ouvert» permettant une totale indépendance de la gouvernance couplée à une diminution graduelle du dépôt de réserves (50%, puis 30%, puis 15% puis 0%), (ii) Droit de battre sa propre monnaie avec 2 variantes une «monnaie unique» ou une «monnaie par pays»… Pour chaque option, l’on examinerait les avantages/inconvénients, la faisabilité (politique institutionnelle, juridique, sociale, technique, économique, financière…), les coûts, les horizons temporels de mise en œuvre, les arbitrages et ajustements nécessaires, les conséquences et implications de chaque option…
Faire des missions diplomatiques et techniques de consultations dans les pays de l’Uemoa (Cemac) pour connaître la position respective de chaque pays par rapport à la question. Cette étape permet de savoir si chaque pays irait seul ou avec tout ou partie des pays de l’Uemoa vers une sortie éventuelle ;
Tenir, sur la question, des sessions techniques entre experts mandatés des pays Uemoa et de la France ;
Partager, pour recueillir leurs avis, le rapport de l’étude avec (i) les pays de l’espace Uemoa (voire avec ceux de la Cemac), et (ii) la France ;
Partager le rapport avec les institutions-pays de l’Exécutif, du Législatif, du Judiciaire et du Consultatif ;
Organiser des foras populaires à la base (niveau arrondissements, communes, régions des pays) pour présenter, expliquer et partager le rapport de l’étude, mais aussi recueillir les avis et commentaires ;
Organiser un référendum sur «Oui» ou «Non» faut-il sortir de la Zone franc ;
Si le «Non» l’emporte, le(s) pays reste(nt) dans la Zone franc. Le processus s’arrêterait net ici.
Au contraire, si le «Oui» l’emporte, poursuivre avec les étapes ci-après :
Etablir une feuille de route du processus de sortie ; ce qui peut être à géométrie variable par pays ou par groupe de pays. Parallèlement, le(s) pays travaillerai(en)t à la formulation et mise en œuvre du plan stratégique de mise en place de la nouvelle monnaie ;
Tenir les «rounds» de négociations politiques, diplomatiques, économiques et financières pour la sortie de la Zone franc entre le(s) pays et la France. Le(s) pays déroulerai(en)t concomitamment l’agenda de mise en route de la nouvelle monnaie du/des pays ;
Faire les évaluations in itinere et ex post de création et fonctionnement de la nouvelle monnaie du/des pays.
En somme, le franc Cfa ayant une historicité fortement ancrée dans la symbolique relationnelle et la trajectoire sociopolitique des rapports entre les pays des espaces Uemoa et Cemac et la France, s’en départir relèverait d’un processus géopolitique réfléchi et documenté, inclusif et itératif, concerté et négocié à inscrire dans une territorialité congruente et une temporalité pertinente.
La «raison de la raison» doit primer sur la volonté de décérébration pour une recérébration de la monnaie.

Mohamed Simon NDENE
Citoyen sénégalais
ndenesimon@yahoo.fr

1 cf. Décret n° 45-0136 du 25 décembre 1945 … fixant la valeur de certaines monnaies des territoires d’outre-mer libellées en francs.

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