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Qu’apprend-on aux mâles sénégalais ? Sont-ils uniquement bons à jeter sous le train de l’indignation qui passe ? Faudrait-il les plaindre ? Les juger, condamner, pour satisfaire aux devoirs d’exemplarité et hâter l’advenue du temps de l’égalité des sexes ? Sans doute. Mais les bonnes justices n’ont pas dans leur chapelet que l’offre de la répression. Pour être justes, elles doivent éduquer, offrir le chemin de la rédemption. Jeter les bases de la prévention. A la meute et la foule : le tribunal des émotions ; à l’intelligence nationale : la pédagogie rigoureuse. Ici, elle vous sera servie par moi, Ndeye Kane D., prostituée de la place dakaroise.
Je pense qu’on pourrait, quand la furie retombe, songer à les pleurer, les hommes. A leur tendre la main. Victimes d’un carcan dont ils sont en partie les constructeurs, parfois les jouisseurs, souvent les profiteurs, les hommes pleurent aussi.A chaudes larmes intérieures. Dans le silence, la pénombre, l’inconfort, l’acide, la fragilité de leur solitude. Le vernis de la virilité est bien souvent impuissant bouclier à contenir les effusions intérieures. Faibles et nus, quand leur ego suit l’intermittence de leur verge. L’instant d’après, ils sont prêts à la confession. Bien précieux trésor que ces récits à voix nue, à enjeu nul autre que celui de la vérité d’une souffrance. Il est curieux, presque drôle, que les prostitués soient les seules capables de prendre une ascendance sur les hommes. Leur mensonge, auréolé de pouvoir, ne va jamais au-delà de leur éjaculation : l’aveu.
Si le fait social, religieux culturel et traditionnel, les a consacrés en maîtres, ils ont toutefois le magistère amer. Basée sur un arbitraire, négocié sur l’autel d’une histoire complaisante, irriguée par l’optique figée des monothéismes, la domination du mâle ne s’enracine dans aucun mérite, ni titre glorieux, encore moins critère prouvé. Comme tous ceux qui triomphent «sans péril», ils ont la gloire factice. L’on vit toujours, quand on est propulsé à un rang indu, le contre-coup du privilège mensonger : l’illégitimité. On s’y débat, la peur au ventre que la vérité, hantise cruelle des imposteurs, jamais loin, ne vienne à révéler la vilaine ruse. Ce sont les fondements de l’instabilité de ce temps.
J’officie à Dakar où je tiens une boutique à émotion, et à plaisir. Dans des quartiers insoupçonnables où la réputation ne loge que des gens de bonnes familles. Je suis une prostituée des hautes sphères. A ce titre, je n’en suis même plus une, aux regards et aux dires. Je distribue mon aura, telle une divinité. Avec l’argent, le charme, le réseau, l’on s’assoit facilement sur les lois, morales comme juridiques. Siège confortable ! Les mâles viennent à moi. Desserrer la ceinture qu’ils ont serrée chez eux. Ah l’économie (morale) de la sexualité ! Les bonnes épouses donnent la dévotion quotidienne contre la dépense éponyme. Et moi, je pourvoie l’émotion exceptionnelle contre le billet du même tarif. Quelle sacrée affaire ! Je frapperai bientôt la quarantaine. Le temps a décidé de me laisser intacte. Il perle sur moi comme des gouttelettes de jouvence. J’ai le teint épuré, les courbes élancées, la bouche mutine, que j’habille des apprêts les plus couteux. Je me soigne à la hauteur de mon ambition. Mon corps est don de dieux, mon gagne-pain, providence des hommes en quête d’évasion.
J’ai défilé jeune sur quelques planches, où la beauté et la jeunesse nous rendent éligible. Sous la coupe des hommes, j’y ai vu ce que l’argent permettait comme insolence et impunité. J’ai décidé, de m’émanciper seule. Il faut dire que ce n’était pas gagné. Papa était banquier. Prospère mais foudroyé jeune. Maman, étreinte par le chagrin, l’accompagna quelques années plus tard. Fille unique, satisfaisant à l’impôt scolaire des diplômes mais les trouvant fort inutiles ; tirant ma gloire de mes grâces corporelles, la prostitution s’offrait à moi, comme l’inversion de la séduction. Jadis objet des plus fortunés, je me suis fait cagnotte suffisante désormais pour administrer les moins fortunés. Je veille à avoir le choix du client. Je le choisis comme un fruit et leur applique mon étude.
Ils accourent. Alléchés par ce parfum du vice toujours abondamment énivrant dans les contrées où l’interdit règne. De l’ébéniste malfamé, à l’homme politique graisseux, le journaliste ventripotent en passant par le jeune curieux, le lutteur adipeux, le sportif fringant, j’intrigue et fascine. A tremper dans les eaux moralement et religieusement condamnées par la vertu, autant y tremper à fond, nager dans la boue, pour en faire une sociologie du mâle. Et nous voici au pied du lit quand le pantalon valse, que le slip, comme les ruines d’un combat perdu d’avance, se couche, démembré sur le côté, le mâle avoue son privilège et son impuissance. Ils sont toujours bavards à se justifier après l’acte, surtout quand il est manqué. Rien ne se rapproche autant de la vérité que la solennité de ces témoignages sur leur vie. La lingette qui les essuie en porte l’empreinte.
La société a échoué à protéger les femmes, elle a surtout échoué à apprendre aux hommes. Bien souvent d’ailleurs, on y manque et de protection et d’éducation tous sexes confondus. La sexualité expédiée dans des temps brefs suscite cette forme de dette, de morsure à l’honneur, qui lacère l’orgueil. Que reste-t-il quand on n’arrive ni à aimer sa femme ni à lui donner autre chose que de l’argent, et des gosses ? Il reste les coups, le pouvoir, la domination, qui entretiennent l’ivresse du pouvoir, sachant que nul n’ira sonder la vérité. Les hommes pleurent aussi. Ils ne savent pas. L’architecture du droit national qui les consacre restera tant qu’on ne pleurera pas les hommes. On a un temps envie de les accabler, mais non, je les plains et les pleure. Ils ont été éduqués par leurs mères. On ne change pas les Hommes, sans changer leur sève. Voici le chantier national : renier une part de soi entachée sans l’amputer. Soigner la lame de fond, non l’écume.

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