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L’espace socio-culturel du Sénégal est animé pendant les grandes vacances par des cérémonies de circoncision enrobées de folklore. Le Ndut chez les Sérères ; le Beukin chez les Diolas ou encore le Koumpo chez les Mandingues, sont autant de manifestations qui ont un dénominateur commun, la circoncision et la formation des futurs leaders communautaires.
En effet depuis des temps très anciens, le Sénégal, dans toutes ses composantes, a réalisé une passerelle entre la vie du jeune adolescent et celle de l’adulte, chef de famille et producteur de richesses (les gains acquis à la sueur de son front par le travail) ; mais aussi véhicule des valeurs de la communauté.
Ces pratiques d’hier et d’aujourd’hui ont pour but de cimenter une Nation parce que chaque ethnie qui organise son Leul ou le retrait de jeunes garçons de la même classe d’âge dans un endroit loin de toute présence féminine (Senghor, in prières aux masques, parlait de sanctuaire forclos à tout rire de femme), se fait un devoir d’inviter les autres entités sociales. Le cas le plus patent est celui des Diolas et Sérères dont la légende dit que les ancêtres avaient «signé» à une époque lointaine un pacte de solidarité.
Il s’agit donc de regrouper des individus majoritairement de la même génération afin de procéder d’abord à l’acte de circoncision afin d’éprouver leur courage et ensuite de les mettre dans une sorte de camp loin de toute habitation : on parle d’ailleurs de bois sacré, pour les formater en vue de la pérennisation des valeurs du groupe.
C’est là qu’intervient le Kassak qui est au cœur de l’éducation traditionnelle.
Du reste, selon le chercheur Babacar Sédikh Diouf, le Kassak était une véritable école d’où sortaient des hommes aguerris, solidaires et volontaires, producteurs mais sensibles.
Le Kassak alliait le folklore à l’utile et les Njulis (pensionnaires du Leul ou Mbar, cadre ou se tenait le Kassak) recevaient une formation qualifiante à travers danses et chants (exercices pour se maintenir en bonne santé physique et intellectuelle afin d’apprendre à ramer dans le même sens ; et en intégrant sa voix, par exemple, dans celles des autres membres du groupe on tend à en partager la même vision), mais aussi à travers des devinettes ; des contes et charades en étroite relation avec les us et coutumes ; des résolutions de questions pratiques, pour acquérir des notions de courage et de servitude …
Sous la direction du Koumakh ou Koumak (chef du Leul), les circoncis passaient du jour au lendemain de l’adolescence à l’âge adulte en s’appropriant les us et coutumes par le biais de canaux de transmission du savoir populaire. Il y avait une discipline de fer qui s’appuyait sur l’individuel et le collectif pour s’appliquer à tous. En réalité il était fondamental d’amener les Njulis à se fondre dans une responsabilité assumée et effective dans une solidarité communautaire. Alors les fautes étaient sévèrement sanctionnées par l’encadrement, mais aussi par la sanction des pairs, qui cependant, ne faisaient pas que tancer le contrevenant, mais cherchaient à le perfectionner.
De nos jours avec la «modernité», le Kassak s’est éloigné de sa voie originelle pour revêtir des habits plus folkloriques que formatives. Or et peut être de par cette nouvelle configuration, il attire beaucoup plus de monde.
Le cas le plus patent est le Koumpo qui chaque année, fait de la Ville touristique de Mbour (Petite-Côte près de Dakar) un lieu de rencontres pendant un à deux mois, autour du carnaval des Njulis sous la direction de selbés à l’accoutrement assez particulier (fait de feuillages), qui assurent la protection et l’as­sis­tance mystique des participants.
La ripaille et les actions d’éclat des encadreurs, pour marquer leur présence, ont pris le dessus sur l’aspect originel moins voyant et plus efficient. Mais on remarque que c’est cela qui fait courir les gens vers Mbour.
Pour pallier cet état de fait, le chercheur Babacar Sédikh Diouf avait préconisé la récupération par le ministère de la Jeunesse du Kassak comme centre de vacances citoyennes pour la formation du caractère du jeune sénégalais en se fondant sur l’éducation civique et morale ; sur l’initiation aux travaux pratiques et manuels et sur la création de distractions saines.
Dans cette orientation, la commune de Dioffor, dans la région centre- Fatick, a organisé, il y a quelques années, des journées culturelles autour de la pédagogie du Ndut en relation avec la symbolique du pagne sérère et la mise en exergue de ses trois couleurs : le pagne noir, le pagne blanc et le pagne à rayures noires et blanches…
Selon Muhamed Mory Mbathie, chercheur traditionnel : «Chez les Diolas on observe, trois ans avant la date prévue pour l’initiation, un baobab pré-choisi pour savoir s’il ne porte pas le fruit «du palmier», si c’est le cas, on confirme la date d’entrée des jeunes dans le bois sacré.
A partir de ce moment on commence à rassembler les éléments nécessaires à l’organisation du Leul. Chacun des villages concernés envoie au point focal qui du mil ou du riz ; qui des chèvres ou des moutons ou encore des bœufs. Cette mise en œuvre des préparatifs de la période pré-initiation est accompagnée d’activités folkloriques ponctuées par des tirs de fusils.
La tradition exige que tous les jeunes de la même classe d’âge, au moment choisi, se fassent initiés afin de recevoir le savoir ésotérique, les us et coutumes de la société pour la pérennisation de l’activité hu­maine.
Cependant comme le surnaturel n’est jamais loin, il est recommandé de faire pour chaque candidat une offrande spécifique pour éloigner les esprits malfaisants. Il s’agit généralement du sacrifice d’un grand coq dont on retire d’emblée le foie pour certaines catégories de voyance. Ensuite on prépare avec la viande un plat de riz sans sel ni huile : on mange une partie et l’on enterre l’autre partie.
A l’entame de l’initiation, juste avant la circoncision, les jeunes sont mis dans un cours d’eau naturel pour des épreuves mystico-religieuses et le premier qui réussit à sortir de ce marigot, intégré dans le camp, est considéré comme chef de groupe puisqu’il semble avoir plus de savoir surnaturel que les autres.
Après la circoncision, ils vont veiller toute la nuit durant à chanter et à danser sous un rythme musical particulier obtenu par le claquement de baguettes.
Par la suite, ils vont subir le test de bravoure, c’est-à-dire répondre sans crainte à un appel terrifiant et invisible : il les reçoit et les installe pour la nuit dans des buissons. A l’aube le Kan­kou­rang et le responsable du camp ou Leul viennent les récupérer.
Trois mois après leur entrée dans le bois sacré, les initiés prennent un grand bain dans le marigot pour se nettoyer complètement car durant les mois de dur apprentissage ils n’avaient pas souvent l’occasion de prendre une douche.
Puis c’est la sortie en grande pompe avec des cérémonies festives, des cadeaux des parents et des alliés de la famille. En règle générale, l’Initiation et le Kassak résument la pratique des us et coutumes de plusieurs peuples d’Afrique noire comme les Diolas, les Wolofs, les Sérères, les Dogons, les Mandingues … C’est pourquoi il est du reste remarquable de constater la convergence des différentes pratiques autour de la circoncision. L’interprétation de la circoncision trouve dans tous ces peuples la même signification.
En effet, selon Marcel Griaule (in Dieu d’eau/page 187), elle a pour objectif de retirer à l’homme ce qu’il a de femelle. Son pendant étant l’excision qui a elle pour but de retirer de la femme ce qu’elle a de mâle.
Sur un autre plan, la partie visible du Kassak est mis en exergue par le volet folklorique d’activités extra-camp à travers la déclamation de poésies- ésotériques, accompagnée de danses et de jeux à la limite de l’érotique.
Mais il est bon de rappeler en phase avec le Professeur Momar Cissé in son ouvrage, «paroles chantées et communication chez les Wolof du Sénégal» que  «le Ngomar, chanson d’encouragement et de préparation psychologique précédait la circoncision proprement dite».
Cette chanson avait pour fonction d’amener les futurs circoncis ou àat à ne pas pleurer durant l’épreuve ; chacun d’eux en profitait aussi pour exalter sa lignée et promettre d’affronter ce moment crucial avec courage et dignité.
Prof Demba Marie SY
Ecrivain/Chercheur/Journaliste Consultant
sydembamariesy@yahoo.fr

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