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Alors que la compagnie n’est pas encore totalement opérationnelle, son directeur général l’endette déjà fortement pour acquérir des avions au prix fort, rejetant du même coup une option proposée par le Fonsis et le ministère des Finances qui aurait pu permettre de faire des économies. Mais le Dg pense qu’aucune structure sénégalaise ne pouvait faire mieux que ce qu’il fait.

Alors qu’elle ne peut encore qu’assurer la desserte de Dakar à Ziguinchor, la compagnie aérienne Air Sénégal Sa a déjà les yeux plus gros que le ventre. Ayant acheté rubis sur l’ongle deux avion Atr tout neufs, elle veut rééditer l’opération et acquérir deux aéronefs Airbus A330-900 Neo. Coût de chaque appareil, 150 milliards de francs Cfa non dévalués ! Soit pour les deux, 300 milliards de francs Cfa !
Et il faut le rappeler, la compagnie est à capitaux 100% nationaux, créée qu’elle a été par la volonté du Président Macky Sall, sur les fonds de la Caisse des dépôts et consignations (Cdc). Il n’y a pas beaucoup d’exemples de compagnies aériennes créées en Afrique qui se permettent d’acquérir 4 avions neufs pour commencer leurs opérations. Même pour Senegal airlines, pour laquelle Karim Wade avait aussi en son temps préféré chercher des Airbus, les aéronefs acquis n’étaient pas neufs et étaient en leasing. Donc, beaucoup plus abordables que ceux de Macky Sall.
Nonobstant ce coût exorbitant pour une compagnie dont l’opérationnalité n’est pas encore totale, la direction actuelle n’a pas voulu faciliter les choses. Divers journaux ont fait état de la volonté du directeur général français, Philippe Bohn, de confier ce marché d’acquisition d’avions à sa charge, en écartant le schéma que les pouvoirs publics avaient mis en place et qui, pour très longtemps, n’aurait pas pesé sur les finances de sa compagnie. Le directeur général a préféré confier le marché à des structures financières françaises qui facturent au prix fort une société dont on sait que sa capacité financière est plus que limitée.
Pour avoir une idée de ce que le Sénégal va devoir casquer, il faut savoir que déjà, puisque les aéronefs sont achetés sans garantie souveraine de l’Etat, Air Sénégal Sa a sorti ce que l’on appelle Pre-deposit payment (Pdp), une sorte de caution à la commande, pour permettre au fabricant de commencer le chantier de production, de 39,2 milliards de Cfa. Si la compagnie avait pu présenter la garantie souveraine, elle aurait bénéficié d’une réduction de 20% et payé 33,6 milliards, soit une économie d’un peu plus de 5 milliards de Cfa.
Ces montants doivent s’échelonner dans le temps. Pour le moment, la compagnie a effectivement payé 5,9 milliards de Cfa depuis le 17 décembre 2017, ensuite 16,8 milliards de francs le 20 janvier 2018 dernier. Dans 7 jours, exactement le 7 juin prochain, Air Sénégal Sa va payer encore 8,4 milliards de Cfa à Airbus. Le dernier décaissement, pour 8,4 autres milliards de Cfa, devrait dans ce schéma se faire le 30 septembre prochain.
Néanmoins, ce que disent les spécialistes consultés par Le Quotidien est que le système choisi par Philippe Bohn ne garantit pas qu’avant la fin des décaissements des 150 milliards de francs Cfa, la compagnie possèdera des aéronefs. «Si pour une raison ou une autre la compagnie venait à avoir un défaut de paiement, Airbus pourrait garder ses avions, et tout l’argent avancé ne serait pas remboursé», indique un expert en finances.

Le Fonsis renvoyé au fond de la cabine
Avant que Philippe Bohn ne prenne les choses en main, l’Etat avait mis en place un consortium sous l’égide du Fonsis. Le consortium allait permettre au Fonds souverain national d’acquérir les aéronefs au coût le plus compétitif pour le compte du Fonsis. Ce dernier allait les louer au pavillon national. La banque Standard Chartered de Londres n’avait plus besoin que de la caution souveraine de l’Etat pour finaliser l’opération qui avait la caution du ministre de l’Economie, des finances et du plan Amadou Ba. Mais comme révélé par les journaux sénégalais La Tribune la semaine dernière, et Wal Fadjri il y a deux jours, le Dg français de la compagnie a préféré les torpiller pour mettre en place son schéma avec les banques françaises Lazard, comme conseil, et la Société générale comme créditrice. Et comme elles n’ont pas non plus la caution souveraine de l’Etat, on peut imaginer que c’est au plus fort que tout cela se négocie.
De plus, les opérations de vente et d’achat d’avions font toujours objets de rétro-commissions importantes, comme le font remarquer des personnes qui se sont confiées à nous. C’est dire que même si Air Sénégal Sa ne parvenait pas à acquérir ces avions, l’affaire ne serait pas négative pour tout le monde. Ce qui pousse à se demander pourquoi la direction de la compagnie tient à précipiter cette opération.
Les études de faisabilité de la compagnie aérienne avaient indiqué qu’elle devait d’abord tourner avec des petits porteurs comme ses Atr 72-600, et attendre 2022 au plus tôt pour introduire des longs-courriers. C’était pour éviter de plomber les capacités financières de la compagnie, d’autant plus qu’actuellement elle ne répond pas encore à toutes les exigences techniques et règlementaires pour voler dans les espaces européennes et d’outre-Atlantique par exemple. On se demande alors à quoi pourraient lui servir ces deux nouvelles acquisitions, sauf au prestige et à l’endettement.
Interrogé le lundi dernier par nos confrères de Wal Fadjri, M. Bohn qui a l’oreille du Président Macky Sall déclare avoir écarté le schéma du Fonsis sous le prétexte que «cela aurait créé une inflation artificielle des coûts (…) Pourquoi ces avions auraient-ils dus appartenir à toute autre entité de l’Etat qui n’a aucune expérience et aucune légitimité pour posséder des avions» ? Dans cette logique, on pourrait lui poser la question de savoir, pourquoi la Caisse des dépôts et consignations, qui n’a aucune expérience, devrait-elle financer le capital d’une compagnie aérienne. Mais déjà dans le même entretien, le Dg avait affirmé qu’«il n’y a aucune entité sénégalaise aujourd’hui capable, professionnellement et institutionnellement de participer au financement de ces avions»…
mgueye@lequotidien.sn

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