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S’il y a un vocable qui a littéralement vampirisé l’espace médiatique de notre pays et même d’autres pays voisins et…lointains, c’est bien le mandat.
Le Mandat, depuis le film éponyme des années soixante du génial cinéaste feu Sembène Ousmane dans lequel le protagoniste principal, escomptant un mandat – chèque qu’il devrait recevoir incessamment, entreprit de contracter des dettes multiples pour les honorer dès la réception de son mandat. Résultat des courses, le fameux mandat arrivera d’abord très tardivement et pis, le montant était trop lilliputien au regard des dettes contractées. Ce qui va donner lieu à des bagarres, des insultes, des disputes et même des plaintes à la police. Le Mandat est une satire sociale de Sembène sur les tares de la société sénégalaise comme la cupidité, la méchanceté, le goût du lucre etc. qui y sont fustigées avec humour et doigté. Comme quoi, le mandat peut fâcher et …fâche toujours autant.
En effet, dans un tout un autre registre et toutes proportions gardées, le mandat présidentiel n’en finit pas de fâcher avec ses vagues… de déclamations, de défenestrations, d’’indignation, de protestations, de contestation, d’interprétation, de suspicion, de divination et j’en passe.
Chacun y allant de son de cloche et de ses réactions multiformes selon sa chapelle.
Pourtant, la limitation des mandats présidentiels à deux successifs, vulgarisée après le fameux «Dix ans, ça suffit !» des jeunes de mai 68 à De Gaulle – sans être une panacée universelle – est tout de même une disposition consensuelle et salutaire, adoptée dans beaucoup de pays pour renouveler périodiquement le personnel dirigeant et éviter qu’une classe ou une catégorie particulière de politiques ne s’accapare du pouvoir trop longtemps et devienne gâteux. Tant il est vrai que le pouvoir corrompt.
Certes des exceptions sont notées dans quelques pays que d’aucuns se plaisent à «porter presse» pour étayer leurs avis commandités, mais comparaison n’est pas raison. Et il est prétentieux de vouloir s’identifier à des pays qui ont des traditions politiques totalement différentes du nôtre pour épiloguer sur la question du mandat présidentiel illimité.
D’autant plus que chez nous, pour arriver à leurs fins, les candidats aux mandats indéterminés usent et abusent du tripatouillage des chartes constitutionnelles de leur pays comme modus operandi. Ils donneraient presque raison à feu Jacques Chirac qui s’était un jour exclamé : «Les Africains ne sont pas faits pour la démocratie.»
Mais ces manigances sont toujours dénoncées par les populations qui n’hésitent plus à barrer avec violence la route aux apprentis despotes qui ne voudraient pas dégager ou qui voudraient s’éterniser au pouvoir par mille et un artifices. Le Burkina Faso de Blaise Compaoré, la Tunisie de Ben Ali, l’Egypte de Hosni Moubarack, l’Algérie de Bouteflika, le Soudan de El Bechir, la RDC de Kabila, pour ne citer que ceux-là, sont quelques illustrations très pédagogiques de ce qu’il ne faut pas faire en matière de confiscation du pouvoir politique dans un pays.
En dépit de tout cela, le pouvoir a une saveur tellement particulière que nombre de ceux qui en goûtent une fois n’arrivent plus à s’en passer et sont prêts à tout pour y demeurer de façon éternelle.
l Quelques illustrations :
– En Bolivie lointaine, un Président-paysan naguère adulé et élu et réélu par deux fois avec brio a fini par croire qu’il pouvait ajouter un autre mandat à ses mandats pour certainement «terminer les chantiers importants qu’il a entamés» comme le veut la rengaine. Il s’est donc proclamé vainqueur au premier tour après un premier dépouillement qui l’envoyait au deuxième tour. Déclenchant par-là une vague d’indignation violente des populations naguère totalement acquises au Président-paysan. Révoltes qui ont obligé le Président6-paysan à démissionner et à se réfugier au Mexique pour échapper à la furie de son Peuple lassé par ses mandats sans fin.
– En Guinée voisine, un Président, ex-vieil opposant de plus de quatre-vingt ans, cherche à légitimer un troisième mandat après les deux auxquels il avait droit selon la Constitution qui lui avait permis de «compétir» et d’être élu et bien réélu. Enivré par les délices du pouvoir, il trouve subitement incomplète cette même Constitution et préconise une révision constitutionnelle qui pourrait lui permettre de briguer un troisième mandat. Ce faisant, il a déclenché dans son pays une vague d’indignation et de protestations violentes des populations qui n’hésitent plus à aller au sacrifice ultime pour lui faire barrage. Le décompte macabre fait déjà état de cent vingt morts et ce n’est pas fini. Jusqu’à quand ? Car l’Homme reste décidé à rempiler vaille que vaille quitte à dresser une partie de son Peuple contre une autre dans des tueries programmées. Triste tout çà.
– Ici au Sénégal, le deuxième mandat vient à peine d’être entamé que la polémique suscitée, entretenue, voulue et orientée sur la possibilité voire même la probabilité d’un troisième mandat s’invite à certains niveaux et s’amplifie au gré des chapelles, alimentée par des francs-tireurs et des sbires commis à la tâche. «On veut nous mener en bateau», comme dirait le chanteur Tiken Jah, mais on n’est pas dupe, «on a tout compris».
Pourtant, les priorités sont ailleurs et bien là : agriculture élevage, éducation, santé, chômage des jeunes etc. Mais on préfère tenir en haleine le pays entier par des projections divinatoires de pythonisse sur un troisième mandat qui ne sera d’actualité que dans quatre ans. Sacré Sénégal !
Ils sont tellement forts que pour eux, le présent est déjà du passé et le futur proche ou lointain leur est déjà accessible au point qu’ils s’y projettent allégrement en philosophant sur le sexe des anges électeurs dans quatre ans.
Par leur faute, le pays est plongé dans une atmosphère délétère et nauséabonde dont on n’a vraiment pas besoin par les temps qui courent, tellement les vraies urgences nous interpellent de partout et dans presque tous les domaines de la vie économique et sociale de notre pays.
Pourtant, les exemples récents de tripatouillage ou d’interprétation orientée de Constitution, qui est devenu un jeu (dangereux) pour les dirigeants africains en mal de légitimité, sont légion et devraient servir de leçons à retenir. Mais il semble que seul le feu qu’ils auront allumé eux-mêmes pourra arrêter les pyromanes «volontaires».
Dieu nous garde et garde le Sénégal !
Guimba KONATE
Dakar
guimba.konate@gmail.com

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