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Yahya Jammeh a surpris le monde entier en concédant, dès le lendemain du scrutin présidentiel du 1er décembre 2016, la défaite face à Adama Barrow, le candidat d’une coalition de sept partis politiques gambiens et d’une candidate indépendante, unis pour en finir avec son régime. Cependant, aucun observateur averti de la politique gambienne, ou sénégambienne au cours des vingt dernières années n’a été surpris par son revirement du 9 décembre lorsque lors d’une adresse à la Nation à la télévision nationale, il rejette les résultats proclamés par la Com­mission électorale nationale indépendante de Gambie, au motif que ces derniers avaient subi des modifications, et de­mande de nouvelles élections.
Ce revirement, qui a soulevé une réprobation internationale, a plongé le pays dans l’incertitude en même temps qu’il l’isole au sein de la communauté des nations. Mais qu’est-ce qui peut bien expliquer ce revirement ?
La première hypothèse veut que les menaces de poursuite, en Gambie ou par la Cour pénale internationale, aient braqué Yahya Jammeh et les militaires qui ont participé avec lui à la commission de nombreuses violations des droits humains. Les partisans de cette hypothèse clouent au pilori les organisations de défense des droits humains qui auraient très tôt demandé justice. A la décharge de ces dernières, nous dirons que la demande de justice pour les victimes des violations des droits humains par le régime de Jammeh ne sont pas nouvelles et qu’il est illusoire de leur demander de se taire pour amadouer Jammeh. Les organisations de droits humains sont dans leur rôle de demander justice, mais il appartient aux autorités nouvellement élues de Gambie de décider du sort du dictateur. Vont-elles le juger, lui et ses complices et co-auteurs, ou vont-elles aller vers une Commission Vérité et Réconciliation comme en Afri­que du Sud post-apartheid ? L’avenir nous le dira. En tout état de cause, la peur de la justice aurait logiquement amené le dictateur à prendre le chemin d’un pays arabe du Moyen Orient, les Emirats Arabes Unis par exemple où il a des entrées – la tentative de coup d’Etat de décembre 2014 l’a trouvé dans ce pays – et où il ne serait jamais inquiété.
La deuxième hypothèse serait la crainte de représailles, ou de discrimination contre son ethnie, les Diolas qui, bien que minoritaires en Gambie ont eu l’essentiel du pouvoir entre leurs mains au cours des vingt-deux années du règne de Jammeh. Non content de mener une politique ethniciste, Jammeh ne s’est jamais gêné de proférer des menaces contre les autres ethnies, les Mandingues notamment, soulevant à plusieurs reprises les inquiétudes de l’Onu par la voix de son Représentant spécial pour la prévention du génocide, le Sénégalais Adama Dieng. Bien qu’il y eut des dérapages, surtout verbaux à l’encontre des Diolas lors des manifestations de joie consécutives à la défaite de Jammeh, le Président élu Adama Barrow et les responsables de sa coalition ont toujours appelé les Gambiens au calme et à l’unité. Il est tout simplement inimaginable, malgré les dérives ethniques du régime de Jammeh, que les différentes ethnies gambiennes qui ont habité ensemble depuis des siècles sur ce petit territoire, s’entretuent. Le Président Adama Barrow et les politiciens expérimentés qui l’entourent ne l’accepteraient pas. La Com­munauté internationale ne l’accepterait pas. Non, la menace de guerre ethnique, ou tout simplement de divisions ethniques dans la Gambie post-Yahya Jammeh est inconcevable.
La troisième hypothèse, la plus plausible, est relative à l’influence du Mouvement des forces démocratiques de Casamance, ou de certaines de ses factions, sur Yahya Jammeh. C’est un secret de polichinelle que ce mouvement, composé presque exclusivement de Diolas, ou de gens qui se revendiquent Diolas – on chercherait en vain des gens des autres ethnies de la Casamance parmi ses dirigeants et ses combattants – a toujours bénéficié d’un soutien actif, d’un soutien indéfectible de Yahya Jammeh au point que la Gambie soit devenue sa base arrière. Yahya Jammeh ne s’est jamais privé d’actionner le Mfdc, au gré des soubresauts de ses relations avec l’Etat du Sénégal. Tous les Etats qui ont eu des comptes à régler avec l’Etat du Sénégal, la Mauritanie de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo entre autres, ont utilisé la Gambie pour actionner le Mfdc. Laurent Gbagbo et Ould Taya aimaient passer leurs «vacances» en Gambie et des armes iraniennes à destination de la Gambie au profit de la rébellion casamançaise ont été interceptées au port de Lagos, au Nigeria, entrainant la rupture des relations diplomatiques entre ce pays et le Sénégal en 2011. Le Mfdc joue sa survie en Gambie et deux de ses dirigeants parisiens, Nkrumah Sané et Lansana Goudiaby l’ont dit clairement, dans la presse et les réseaux sociaux. Si Jammeh chute, c’est le rêve d’indépendance de la Casamance, encore très fort au sein de l’ethnie Diola, mais peu partagé par les autres ethnies de cette région qui s’évapore. Le Sénégal a donc beaucoup à perdre, ou beaucoup à gagner avec le maintien ou le départ de Yahya Jammeh du pouvoir. Il est impératif de mettre de côté nos querelles internes, dictées par la politique politicienne et de faire front, dans l’unité, au défi que représente le dictateur fantasque de Banjul pour notre pays.
Maintenant que le bras de fer est engagé, Yahya Jammeh et son seul soutien, le Mfdc, peuvent-ils gagner ?
Le maintien de Yahya Jammeh au pouvoir serait désastreux pour le Sénégal et la communauté internationale. Un Yahya Jammeh victorieux de sa con­frontation avec la communauté internationale (Cedeao, Union africaine, Nations unies) défierait ouvertement le Sénégal, soutiendrait sans retenue le Mfdc pour lui permettre de réaliser son projet d’indépendance de la Casamance. Une guerre entre les deux pays serait inévitable, guerre qui serait beaucoup plus périlleuse que celle que notre pays mènerait dans le contexte actuel d’une Gambie affaiblie et isolée sur la scène internationale, avec le mandat et d’autres pays de la Cedeao.
Son maintien au pouvoir marquerait également la fin de la démocratie sur le continent. Si la Cedeao, l’Union africaine et les Nations unies ne peuvent pas faire plier le dirigeant d’un des plus petits Etats du continent, vomi par son peuple et le monde entier, alors n’importe quel Chef d’Etat pourra organiser des élections, les perdre et refuser de quitter le pouvoir sans conséquences.  Nous assisterions alors à un retour en arrière de trente ans, avertit le ministre nigérian de l’information.

Quelles solutions de sortie de crise ?
Premièrement, la Cour suprême saisie par le parti de Yahya Jammeh, confirme la victoire de l’opposant Adama Barrow. Ce scénario est impensable. La Cour suprême gambienne qui n’existe que de nom depuis plus d’un an, ses juges, à l’exception de son président ayant été licenciés par Yahya Jammeh, a été reconstituée avec la claire mission d’annuler les résultats de l’élection présidentielle du 1er décembre. Des «juges» nigérians et sierra léonais viennent d’être recrutés pour la compléter. La mission de ces recrues est clairement d’annuler la victoire d’Adama Barrow. C’est cela que demande celui qui les a recrutés. Ils ne peuvent faire autrement. La Cedeao, l’Union africaine et le Conseil de sécurité, qui ne sont pas dupes, continuent à demander un transfert pacifique du pouvoir au président élu. Ceux, parmi les juristes qui défendent la légalité de la procédure sont de la même espèce que les juristes qui ont défendu les pires dictatures de l’histoire de l’humanité, à savoir le régime nazi d’Adolf Hitler, le régime de l’apartheid en Afrique du Sud, les dictatures d’Idi Amin Dada, Bokassa et Mobutu, en Ouganda, en République Centrafricaine et au Zaïre.
Deuxièmement, les efforts diplomatiques en cours triomphent. Cela serait possible, dans un délai plus ou moins long, si ces efforts sont couplés à des sanctions fortes contre Yahya Jammeh, sa famille, ses soutiens et l’appareil sécuritaire du pays : gel des avoirs à l’étranger, interdiction de voyager, accréditation de diplomates et d’officiels nommés par le nouveau président, embargo sur les armes et munitions à destination de la Gambie, etc. Ces sanctions pourraient asphyxier et mettre à genoux le régime ; mais les Gambiens doivent-ils être obligés d’attendre aussi longtemps, après avoir clairement fait leur choix le 1er décembre 2016 ?
Troisième solution possible, une intervention militaire. Ce ne serait pas une nouveauté en Afrique de l’ouest. On se rappelle tous des interventions des troupes de la Cedeao au Libéria et en Sierra Leone dans les années 1990, sous la houlette du Nigeria. On se rappelle également que l’option militaire avait été clairement envisagée par la Cedeao pour faire partir Laurent Gbagbo du pouvoir en Côte d’Ivoire, après son refus de concéder la défaite face à Alassane Ouattara lors de l’élection présidentielle de 2010. Les Chefs d’Etat major des armées des Etats membres de la Cedeao s’étaient réunis à Abuja pour arrêter les modalités de cette intervention militaire avant que le régime de Gbagbo ne soit balayé par une offensive éclair des Forces nouvelles de Guillaume Soro, soutenues par le Burkina Faso et la France. La Cedeao ne peut pas faire moins pour la Gambie. Le Sénégal ne devrait pas l’accepter. Si la Cedeao devait faillir à son obligation de rétablir la démocratie en Gambie, le Sénégal doit prendre ses responsabilités. A l’instar de la Tanzanie qui est intervenue militairement en Ouganda, en 1979, pour chasser le dictateur Idi Amin Dada du pouvoir, le Sénégal doit intervenir en Gambie pour chasser le dictateur Yahya Jammeh, avec ou sans mandat de la Cedeao, de l’Union africaine ou des Nations unies. Une demande du Président démocratiquement élu par le peuple gambien, Adama Barrow, fonderait cette intervention en droit international. Les précédents de ce genre sont nombreux et nous pouvons citer l’intervention de la Coalition arabo-musulmane en cours au Yémen.
Une intervention militaire sénégalaise, bien préparée, serait brève avec très peu de dégâts collatéraux. La population gambienne, qui a massivement rejeté Yahya Jammeh et qui aspire à la liberté, accueillerait en libérateurs les militaires sénégalais et les aiderait à traquer les inconditionnels de Jammeh dans l’armée ; la majorité de ses soldats, longtemps humiliés par le dictateur et mal payés, n’attendant que la moindre occasion pour se retourner contre lui.
L’Afrique et le monde sont donc face à un défi : capituler devant l’intransigeance de Yahya Jammeh et compromettre les progrès de la démocratie sur le continent ou faire face, militairement au besoin, à un dictateur brutal et avide de pouvoir qui persécute son peuple depuis vingt deux ans.

Dr Abdoulaye MANE – Expert en développement des collectivités locales
Dakar – layemaneh@gmail.com 

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