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On aura beau tenter de rassurer les gens quant à une éventuelle stabilisation de l’économie mondiale, mais force est de se rendre à l’évidence des risques fomentés par une pandémie tenace et jusque-là non maîtrisée. Ce serait illusoire de garder une appréhension positive des perspectives de l’économie mondiale, sachant que la situation est à la merci du coronavirus. Ce qui était jusqu’ici une épidémie est non seulement devenu pandémique, mais n’est pas près de s’arrêter. Même si la santé et la survie sont les arguments les plus mis en avant, ceux économiques ne sont pas loin derrière. Le monde entier est affecté et les plus fortes économies en premier. Les places financières vivent au jour le jour dans une incertitude spéculative, une fragilité déconcertante et une absence de visibilité tangible. La productivité mondiale tout comme les commandes et volumes d’export sont en décroissance. Le commerce international est affecté de jour en jour. Le monde vit une des pires crises sanitaires depuis un siècle. Si cette situation perdure, le monde devra s’attendre à une des pires crises économiques de son histoire également.
Le monde, qui ne s’est déjà pas encore totalement remis de celle de 2008, est maintenant comme un malade chronique. De la crise des subprimes à celle du Covid-19, il aura tout vécu et semble avoir du mal à sortir durablement la tête de l’eau. De la crise économique susmentionnée à la pandémie du coronavirus, le monde a subi des conjonctures internationales, des austérités par pays et/ou régions interposés, et pire encore les crises sanitaires comme les épidémies du Sras, d’Ebola…
Le «Black Monday» du 9 mars 2020, qui s’est traduit par une journée affolante pour l’ensemble des places financières, sur effet de l’effondrement «surprise» du cours du baril (le Brent et le Wti), lequel atteignant son niveau le plus bas depuis 2016, est un scénario qui pourrait se répéter tant que la pandémie persiste. Il ne s’agit plus de se focaliser sur le poids unique de la Chine dans l’économie mondiale, mais de la somme des  pays et régions touchés. Les mastodontes de l’économie mondiale sont tous affectés et ne semblent pas encore freiner la propagation du virus.  La Chine, qui est l’épicentre de la pandémie, représente à elle seule 15% du Pib mondial, derrière les Etats-Unis (24%) qui viennent de décréter l’état d’urgence. Avec 17 300 milliards de dollars en 2017 selon la Banque mondiale, l’Union européenne est la 2e puissance économique du monde (elle était la première en 2014) et qui représente 21% du Pib mondial, derrière les Etats-Unis, est déclarée par l’Oms «nouvel épicentre du coronavirus». Le nombre de cas en Europe a augmenté d’environ 16 000 depuis lundi 9 mars 2020, une moyenne de 4 000 par jour. Comparaison pour comparaison, au plus fort de la crise en Chine début février, les responsables de la santé de Pékin signalaient régulièrement environ 3 000 nouvelles infections par jour.  Les mesures sanitaires prises en une semaine partout en Europe, ont un  impact direct sur l’économie européenne et donc mondiale.  D’autres grandes puissances comme le Japon (6%), l’Inde (3%), le Brésil (3%) et le Canada (2%) sont également  durement touchées et ont pris des mesures réduisant bon gré mal gré leur interaction (économique) avec le reste du monde. Comment ne pas s’inquiéter de la situation économique mondiale dans les semaines, voire mois à venir ? Comment ne pas s’attendre à une récession mondiale puisque le monde entier observe en même temps un dérèglement global, tant dans la productivité que dans les inter-agissements commerciaux entre Etats ?
La pandémie bouleverse à coup sûr toutes les perspectives économiques annoncées en début d’année et de surcroît aux lendemains de l’accord sino-américain.

Une pandémie qui étouffe les espoirs de l’accord sino-américain de janvier 2020 et conduit vers une récession
Pour 2020, révision des perspectives oblige, le monde doit se préparer à une situation socioéconomique peu reluisante par rapport à 2019. L’espoir formé par un retour à la normale des relations sino-américaines s’estompe progressivement au fur et à mesure que la pandémie du coronavirus tisse sa toile planétaire. Malgré les agitations scientifiques depuis janvier 2020, aucun sérum ou remède ne semble concrètement apparaître à l’horizon. Pendant ce temps, les places financières piquent du nez en même temps que le prix du baril. Le pétrole qui a terminé ce «lundi noir» en baisse de 25% à New York, à 31,13 dollars le baril, chutant de 10,15 dollars au total, tandis que le baril de Brent coté à Londres s’effondrait à quelques minutes de sa propre clôture de 24% à 34,40 dollars. Dans le sillage des places financières en Asie, les bourses européennes avaient toutes dévissé. A Paris, le Cac 40 a perdu 8,39%. La Bourse de Milan a chuté de 11,17%. Le coronavirus s’est révélé bien plus brutal que prévu sur l’économie mondiale en convalescence depuis de crise de 2008. Les importations et exportations de l’Empire du Milieu sont en fort recul depuis le début de l’année, Cette tendance permet aux Etats-Unis de réduire leur déficit commercial vis-à-vis de la Chine. Même si la fin de semaine (vendredi 13 mars 2020) a été un peu plus reluisante, force est de penser que le rebond de places financières pourrait ne pas durer, surtout à la considération de la superposition des mauvaises annonces des grandes puissances.

Prémonition ?
Dans mon article du 17 janvier 2020, intitulé «Impacts de l’accord sino-américain sur l’économie mondiale et africaine», j’avançais des perspectives optimistes sauf «aléas».  Le mot «aléas» avait et a à ce jour, tout son sens.  J’évoquais même la possibilité pour l’Afrique de récupérer au moins le point de croissance qui lui échappe depuis 2016. Mais je précisais déjà que cet accord, même s’il contribuait à la stabilisation des rapports, renforçait le climat de confiance et conditionnait les performances économiques mondiales en général et africaines en particulier, il ne résolvait pas pour autant les problèmes structurels que connaissent les deux premières puissances. Tout cela pour rappeler en substance que l’économie mondiale n’était pas parvenue à gommer et/ou rectifier ses tares issues de la crise de 2008.
J’avais également développé la thèse de stabilisation de l’économie mondiale avec comme passage obligé une bonne appréhension des marchés financiers en écrivant ceci : «La stabilisation des performances des places financières allait être inhérente à celles du cours du baril et du dollar. Et il ne faudra pas perdre de vue les déficiences monétaires sur le rapport du trio euro-dollar-yuan. Surtout que cet accord, en sa phase 1, est un début de résolution de la problématique commerciale (douanière…), qui ne résout pas pour autant les déficiences majeures du système monétaire international et encore moins la problématique de la demande d’actifs sûrs sur le marché international. Après, tout dépendra de la lecture des marchés financiers dont les attitudes conditionneront les investissements et échanges commerciaux dans le courant de l’année.»
Sauf que toute la confiance engrangée par ces marchés financiers depuis la signature de l’accord est en train d’être «gommée» par la pandémie et le «conflit pétrolier» qui en émane entre l’Opep et la Russie. Plus par l’inquiétante impuissance, le flou économique et l’impossibilité de se projeter face à la durée de l’épidémie du coronavirus que par la pandémie elle-même. Les places financières ont subi les mauvaises performances des secteurs les plus touchés ces derniers jours : le tourisme, le transport, la restauration, l’industrie manufacturière, l’évènementiel…
La stabilisation des cours du baril du pétrole dans les deux références mondiales que j’avais défini comme une des conditions sine qua non de reprise, n’aura peut-être pas lieu de sitôt. Ce qui sera encore difficile, avec les tensions géo-politico-militaires dans les pays du Golfe (sécurisation des installations pétrolières…). Déjà en février, le baril de Brent pour livraison en février avait terminé l’année avec une progression de 1,07% pour s’établir à 67,92 dollars, quand le Wti texan pour même échéance (du 31/12/2019) s’est adjugé 0,93% à 61,68 dollars. Des niveaux que les deux références mondiales de pétrole brut n’avaient plus atteints depuis mi-septembre dernier et l’envolée de 15% en une séance après l’attaque d’installations pétrolières saoudiennes par des drones yéménites. Avec des stocks à des niveaux records et une trêve commerciale imminente, les perspectives pour la demande mondiale en pétrole devaient continuer de monter. L’Arabie Saoudite qui verra ses recettes touristiques baisser sera plus regardante sur ses volumes de production pétrolière. L’Opep veut contrer l’effet coronavirus sur l’or noir. L’échec des discussions entre l’Opep et la Russie, non-membre de l’organisation, passant par-là, l’Arabie Saoudite annonçait déjà le 8 mars (veille du krach) une augmentation de sa production de brut à plus de 10 millions de barils par jour (bpd) en avril 2020 adoubée d’une stratégie de prise de parts de marché. La Russie, deuxième pays producteur mondial de brut derrière les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite (3e) assurent ensemble plus de 40 % de la production mondiale de pétrole. L’Arabie Saoudite, chef de file du cartel, a vivement réagi au refus de Moscou de réduire davantage la production de brut pour enrayer la chute des cours liée à l’épidémie de coronavirus. En baissant ses prix et en rouvrant ses vannes, une attitude à l’opposé de ce qu’elle souhaitait mettre en place avec l’ensemble de ses alliés (membres ou non de l’Opep), l’Arabie Saoudite espère freiner le recul de ses parts de marché. Elle en a d’autant plus besoin qu’avec la pandémie déclarée, les pèlerinages, notamment à La Mecque, ont été suspendus, ce qui réduit ses revenus.

Peut-on s’attendre à une décrue des prix à la pompe, si la baisse des cours du brut se poursuit ?
Maintenant, il faut comprendre que le pétrole est comme disait l’autre, un peu le système sanguin de l’économie mondiale et que de violents chocs dans un sens ou dans un autre sur l’économie du pétrole, ont toujours des conséquences plutôt délétères pour l’ensemble de l’activité économique mondiale. Et cette situation peut durer. Non seulement ça peut durer longtemps, mais en plus, la Russie et la sphère d’influence à laquelle appartient l’Arabie saoudite, se jouent une guerre par ennemi interposé en Syrie. Ça peut très facilement se prolonger, mais aussi s’envenimer. La demande de pétrole mondiale est très basse aujourd’hui à cause du coronavirus. On a vraiment des conditions où un peu tout le monde est dos au mur. On est potentiellement face à une situation comparable à celle qu’on a connue dans les années 80, lors du contre-choc pétrolier, qui est un moment historique. Les Etats peuvent aussi décider de ne pas baisser les prix à la pompe pour compenser les surcoûts engendrés par la prise en charge médicale et/ou plan de riposte. Dans tous les cas. On n’est pas sortis de l’auberge et la récession est imminente. Reste à savoir maintenant comment se préparer à cette éventualité ?
Cheikh Mbacké SENE
Expert en veille & Intelligence économique
Président de la Commission Préparatoire du Centre International d’Analyse Economique (Ciae)

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