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Le Sénégal et la Gambie donnent une leçon au monde. Alors que Donald Trump songe à reconstruire une Grande muraille de Chine le long du fleuve Rio Grande à la frontière avec le Mexique, alors que l’Europe se barricade derrière des barbelés, le Sénégal et la Gambie inaugurent un pont. Un pont n’est jamais la destination. On l’utilise pour traverser. Quand j’ai traversé le pont de Farafegny lundi, ma destination était à la fois l’histoire et l’avenir. L’histoire parce que le matin, j’ai eu l’insigne honneur de discuter avec Pr Boubacar Barry qui nous a expliqué la Sénégambie qui est la «région intégrée et homogène» avec ses trois fleuves (fleuve Sénégal, fleuve Gambie, fleuve Niger) et comment il a traversé pour la première fois le fleuve avec le bac en 1964. Beaucoup d’eau a coulé sous le bac avant ce pont. Beaucoup d’eau va maintenant couler sous le pont à l’avenir. Entre l’histoire et l’avenir, arrêtons-nous sur le présent, sur cette entente entre la Gambie et le Sénégal depuis la chute de la Grande muraille de la méfiance. La Grande muraille de la méfiance et de la peur est tombée parce que le Sénégal a appris à rassurer la Gambie qui est maintenant convaincue que notre pays n’a pas d’ambition hégémonique et respecte sa souveraineté. C’est pourquoi nos troupes qui sont là-bas depuis des années ne sont pas perçues comme des occupants, mais comme des libérateurs. Cette attitude du Sénégal est fort sage parce que tout projet politique visant à intégrer la Gambie est voué à l’échec, parce que nous sommes à la fois si proches, mais si différents. La Gambie, débarrassée de ses deux plus grandes peurs, a retrouvé sa vraie nature : une terre de paix et de gaieté. Les deux plus grandes peurs de la Gambie étaient : la vraie folie sanguinaire de Jammeh et la peur artificielle de l’hégémonie du Sénégal. La peur artificielle du Sénégal a été exacerbée par Jammeh parce qu’une dictature a toujours besoin d’un ennemi extérieur pour se renforcer à l’intérieur. Les deux peurs de la Gambie ont disparu. Jammeh a été balayé et le Sénégal, en libérant la Gambie sans rien demander en retour, a fait tomber la Grande muraille de la méfiance. En 1981, l’Armée du Sénégal a sauvé le régime de Diawara, en amenant dans ses bagages un projet de Confédération. En 2017, l’Armée du Sénégal débarrasse les Gambiens de Jammeh et est invisible à Banjul. La Gambie nous est si proche, mais elle est si différente. Respectons sa différence et surtout sa souveraineté, parce que ce sont les mêmes conditions historiques qui ont été à l’origine de la création du Sénégal qui ont été aussi à l’origine de la Gambie ! Et avant la colonisation, il n’y avait pas une entité politique qui s’appelait la Sénégambie. Donc, la Gambie n’est pas une province ou une région du Sénégal. C’est un pays souverain. Ce postulat étant accepté, l’intégration ne peut se faire que sur le plan économique. C’est la meilleure forme d’intégration. Et le pont est un grand pas vers l’intégration économique du Sénégal, mais aussi de la Gambie. La Gambie est le pays qui devrait avoir le plus de ponts dans le monde, parce que c’est l’un des rares pays à être traversé par un fleuve au milieu de son territoire. Comme Paris, la Gambie devrait avoir plusieurs ponts. Macky Sall a bien fait de dire haut et fort que le pont de Farafegny est un pont de la Gambie. Il ne faut pas que le pont soit perçu comme le pont des Sénégalais en Gambie ou une sorte de corridor sénégalais en territoire gambien. Le pont n’est pas une extraterritorialité. Il permet certes de rendre la Casamance beaucoup plus proche et par conséquent, d’éloigner le sentiment irrédentiste, mais il permet aussi à la Gambie de relier les deux parties de son territoire. Le bac de Farafegny était un anachronisme et les populations ne lui ont donné aucun sursis. Immédiatement après l’ouverture du pont, après le passage des deux Présidents, les populations sont toutes descendues du bac pour se ruer sur le pont et traverser le fleuve. Le fleuve va favoriser une plus grande intégration économique de la Casamance, mais aussi une intégration entre la Casamance, la Gambie et la Guinée Bissau. Avec le pont, Bissau devient aussi beaucoup plus proche de Dakar, mais aussi de Banjul. Le pont est aussi la concrétisation du rêve du Mfdc qui voulait unir Banjul, Bignona et Bissau. Ces trois villes vont être intégrées, mais économiquement, alors que le projet du Mfdc était politique. En décembre 2017, invité par l’Amicale des chanceliers du ministère des Affaires étrangères à animer leur conférence sur les succès de la diplomatie sénégalaise, je leur disais que le fait d’avoir viré Yahya Jammeh, le Néron de Banjul, a été notre plus grande prouesse diplomatique. La prouesse a été d’autant plus remarquable qu’elle avait harmonieusement combiné les deux acteurs de l’Etat sur la scène internationale (le diplomate et le soldat). Le pont de Farafegny est la concrétisation, dans le béton, de notre investissement diplomatico-militaire en Gambie. Avoir des ponts dans un pays séparé en deux par un fleuve semble relever du bon sens, mais on sait que la peur éloigne du bon sens. Depuis que le Sénégal a appris à rassurer son voisin, le bon sens est de retour. C’est pourquoi Macky Sall a insisté pour que tout le monde sache que le pont est un «pont de la Gambie». Rassuré, Barrow lui a rendu la politesse en insistant sur le pont de la «Sénégambie». Bass Faty, dans une contribution, l’appelle le «pont de la délivrance». Excellente formule. On peut aussi l’appeler le «pont de la confiance». Ayons la même démarche avec la Mauritanie, et le Sénégal, «la porte de l’Afrique de l’Ouest» qui en réalité était très enclavé, deviendra bientôt la porte qui s’ouvre sur le continent, après avoir été depuis Faidherbe la porte qui s’ouvre sur l’océan.

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