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J’ai retracé de mémoire tous les enseignements que m’ont inculqués mes parents, mes maîtres d’école et d’autres serviteurs de la Nation qui, en dépit des rigueurs auxquelles ils ont été astreints, sont restés humbles et dignes et n’ont jamais rechigné à la tâche. J’ai, à l’instar de mes aînés, chanté successivement des hymnes mythiques aux dates du 14 juillet, du 20 juin et du 4 avril consacrées à la célébration de l’indépendance pour la France, la Fédération du Mali et le Sénégal en dernier ressort. J’ai revêtu chemises et culottes kaki, communément appelées «soboko», pour défiler, selon les régimes administratifs, sous le regard du chef de canton, du chef d’arrondissement, du préfet et du gouverneur. Ces hommes élégamment habillés se tenaient majestueusement face aux populations des terroirs où ils incarnaient l’autorité de l’Etat à travers des lois et règlements dont le respect ne devait souffrir d’aucune entorse.
Mon Dieu ! que les temps ont changé et c’est en vertu de ce changement que des citoyens peu scrupuleux avilissent notre République en tirant la bourre au sous-préfet, au préfet et au gouverneur qui sont délégataires des pouvoirs du président de la République et du gouvernement dans les circonscriptions administratives. Qui eut cru que dans le Sénégal de Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia, Valdiodio Ndiaye… on insulterait, brimerait l’autorité administrative en toute impunité. Cet état de fait qui heurte notre conscience ne devrait pas être simplement classé au registre des turpitudes. Nous avons peur de voir nos enfants toiser l’autorité administrative, parce qu’ils auront pensé que la brimade infligée au préfet du département de Kanel et jadis les insultes d’un sénateur-maire de Kaolack à l’endroit du préfet central et du gouverneur, lors d’une élection controversée, servent de paradigmes pour se faire distinguer dans l’arène politique.
Le traitement avilissant dont le préfet a été l’objet pose la problématique des relations entre l’autorité déconcentrée et certains élus qui, le drapeau national en bandoulière, se croient investis de tous les pouvoirs. Les férus de droit public soucieux du respect de la hiérarchie des pouvoirs et des normes doivent pouvoir enseigner un cas d’école – un de plus – à partir de la désinvolture d’un député-maire qui met à l’encan ce que des patriotes émérites ont bâti de longue date pour établir de meilleures relations entre l’autorité administrative et les populations. Les réformes successives de 1964, 1972, 1996 et 2013 ont chacune, en dépit des insuffisances inhérentes à toute ouvre humaine, contribué à mieux situer l’Administration et façonner louablement les relations entre l’autorité administrative et les populations.
On aurait tort de croire que l’Etat se fait tout petit face aux héros d’un genre nouveau qui, aveuglés par leurs titres et leur aisance, plastronnent sans retenue, l’injure à la bouche. Si le comportement impertinent de M. Farba Ngom à l’endroit du préfet de Kanel reste impuni, les citoyens auront le sentiment que la puissance de l’Etat ne s’applique qu’aux faibles désignés dans le milieu traditionnel sous le vocable de «badolos» (les pauvres gens). Pour l’histoire, nous évoquons ici la personnalité d’un préfet comme M. Madieng Khary Dieng qui, quoique très lié à la confrérie mouride, n’avait pas hésité à sévir et faire sévir ensuite par l’autorité centrale contre un marabout qui l’avait défié publiquement. Le prétendu intouchable avait, en des termes discourtois, refusé de rembourser le crédit de campagne agricole qu’on lui exigeait pour le compte d’une coopérative. L’exemplarité de cet épisode met en évidence le devoir de l’autorité centrale quant à la défense des représentants de l’Etat face aux dérives.
Le général Charles De Gaulle disait : «Le Préfet ne doit pas mendier.» Cette vision qu’il avait du préfet est caractéristique du respect dû à sa personne qui doit refléter sans tache l’image de l’Etat auprès des citoyens. Il serait triste que l’Etat, pour des raisons politiciennes, abandonne le sous-préfet, le préfet et le gouverneur à leur sort. Une telle attitude entraînerait, à leur corps défendant, une déliquescence de l’autorité dans les circonscriptions administratives. Citoyens sénégalais, toutes générations et chapelles confondues, dressons-nous contre l’anarchie et préservons sans faiblesse les valeurs de la Nation et de la Ré­pu­bli­que.
 Mbagnick DIOP
Ancien journaliste 
mbagnecodou@gmail.com

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