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Mandela aime le Sénégal et admire les Sénégalaises qu’il trouve élégantes. Le Président Abdou Diouf l’a en haute estime. Le Président Senghor aussi. Par une subtile analyse, Mamoudou Ibra Kane décortique dans ce livre qui foisonne d’anecdotes savoureuses, les rapports distants et pudiques que les deux anciens présidents entretiennent avec l’argent.  Sur un autre registre, la lutte contre l’apartheid se prolonge au Sénégal par la diffusion d’un message simple mais ô combien pénétrant et prémonitoire : «L’apartheid est un crime contre l’humanité.» Comment Mamoudou Ibra Kane est-il parvenu à arracher des confidences au Président Diouf, réputé pour sa réserve légendaire ? Mezza voce le Président Diouf murmure à l’oreille du célèbre journaliste ces mots bourdonnants : «J’ai sauvé Mandela d’une humiliation…», à lire dans ce haletant livre, également disponible en version anglaise. Morceaux choisis…

Agé de 81 ans (sic), cheveux bien blanchis, Diouf n’a cependant rien perdu de sa tenue et de sa retenue républicaine, encore moins de sa mémoire d’homme d’Etat et d’homme tout court. Un proche le décrit comme «un être doué d’une très grande intelligence et d’une mémoire prodigieuse». Une mémoire d’éléphant pour ainsi dire. Une bonne nouvelle pour un journaliste à la recherche de scoop quand bien même l’ancien président de la République du Sénégal aurait la réputation de ne pas se livrer au premier visiteur a fortiori au premier venu. Curieux de surcroît comme un pisse-copie ! Des visiteurs du jour et du soir, Dieu sait qu’il a l’habitude d’en recevoir ! Après le prétexte et le contexte, le moment est venu d’attaquer le texte. D’en venir au fait. D’entrer dans le vif du sujet.
«Monsieur le Président, lui demandé-je, est-ce vrai que le Sénégal sous votre présidence, a soutenu financièrement Nelson Mandela pour acquérir une maison en Afrique du Sud ?»
Le fond de la caisse
«Aucun événement présent ou passé dont je me souviens ou dont j’ai entendu parler n’eut autant d’impact sur l’opinion publique mondiale que la mort de Mandela ; et pas pour ses richesses mais pour la qualité humaine et la noblesse de ses sentiments et de ses idées»
Fidel Castro
(Premier chef d’Etat rencontré par Mandela, après sa libération)

Le geste financier du Président Abdou Diouf à l’endroit de Nelson Mandela lui avait permis de se libérer d’une énorme gêne matérielle. Une grosse épine venait de lui être enlevée du pied. Imaginons le spectacle si Dakar le lui avait refusé… Le héros de l’Apartheid expulsé de sa maison et se retrouvant avec famille et bagages dans la rue ! Ses petits-enfants exclus de l’école ! Ce serait non seulement un cas de conscience gênant pour les gouvernants, mais aussi une honte pour le Sénégal et pour tout le monde. Le mot n’est pas trop fort, c’est la terre entière qui aurait tremblé. Le monde se serait effondré de gêne, si une telle mésaventure était arrivée à Madiba. Mais une question légitime se pose pour le contribuable sénégalais. Y’avait-il une base légale à l’appui dont avait bénéficié l’ancien prisonnier ? Dans de nombreuses démocraties comme du reste dans les dictatures, il existe une rubrique budgétaire dénommée «fonds secrets» et/ou fonds politiques. Ou encore fonds spéciaux. Ces fonds vulgairement appelés dans le langage courant «caisse noire», sont mis à la disposition du chef de l’Etat et laissés à sa discrétion.

Gestion pudique des fonds publics
Au Sénégal, ces fonds, qui suscitent régulièrement débat quant à leurs utilisation et destination, sont votés par les députés, à l’occasion de chaque session ordinaire de l’Assemblée nationale. Cette session s’ouvre chaque année en octobre et se clôt en décembre, suivant le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale. Les médias et le public raffolent de ce qui est communément appelé «marathon budgétaire», marqué parfois pour ne pas dire souvent, par de rudes passes d’armes entre la majorité et l’opposition. Plusieurs de ces échanges, de propos aigres-doux, sont restés dans les mémoires des Sénégalais sur des sujets aussi divers que le coût de la vie : le prix du sac de riz, le prix au producteur d’arachide, le prix du loyer, le prix de l’électricité et de l’eau ; les tarifs de transport, la construction d’une route, d’une autoroute ou d’une voie ferroviaire ; l’achat de l’avion de commandement du président de la République ou même le montant des fonds affectés au chef de l’Etat et à sa discrétion.
«Il peut les donner à qui il veut ou même les brûler sans avoir de comptes à rendre à personne», avait déclaré dans une célèbre émission de radio, l’ancien Premier ministre Idrissa Seck. Aveu de culpabilité, avaient estimé certains observateurs. Qui ne se recrutaient pas que chez ses détracteurs. L’homme politique faisait, à cette époque, l’objet de poursuites judiciaires pour «enrichissement illicite» présumé. Par la suite il sera blanchi par la justice sénégalaise. Sa boutade avait certes choqué plus d’un, mais elle n’en était pas moins relativement vraie en ce qui concerne l’usufruit et le fruit dont le chef de l’Exécutif dispose sur les deniers qui sont à sa guise. En effet, les dépenses liées à l’utilisation des fonds spéciaux ou fonds politiques à disposition du président de la République, échappent à tout contrôle, pas (sic) même à celui de la Cour des comptes dont «le champ de compétence est défini par la Constitution et par la loi organique n° 2012-23 du 27 décembre 2012 sur la Cour des comptes. Il s’agit du contrôle juridictionnel des comptes des comptables publics, du contrôle de l’exécution des lois de finances, du contrôle du secteur parapublic et de la sanction des fautes de gestion».
La mission de contrôle des dépenses des deniers publics est également dévolue à l’Inspection générale d’Etat. Seulement, à la différence de la Cour des comptes, l’Ige est placée sous l’autorité directe et exclusive du président de la République. L’article 2 de la loi régissant l’Inspection générale d’Etat en définit le champ de compétence :
Léopold Sédar Senghor
De 35 millions de francs Cfa de prévisions initiales en 1960, les fonds politiques sont montés en prévisions, durant le règne du premier Président du Sénégal, à 680 millions de francs Cfa en 1977/1978.

Abdou Diouf
Jusqu’au 19 mars 2000, date de départ du Président Abdou Diouf du pouvoir, les fonds politiques oscillaient entre 640 et 650 millions de francs, atteignant très rarement un milliard de francs Cfa.

L’héritage dilapidé
«Nulle pierre ne peut être polie sans friction, nul homme ne peut parfaire son expérience sans épreuve».
Confucius
Nelson Mandela aurait eu 100 ans cette année 2018. Le patriarche de la Nation arc-en-ciel est âgé de 95 ans quand il disparait le 5 décembre 2013. Il n’est pas sûr qu’il serait fier de ses héritiers politiques, s’il était encore de ce monde. Au vu de la gestion de son patrimoine politique, on peut parier qu’il est en train de se retourner dans sa tombe de Qunu.
Mercredi 14 février (2018), c’est la Saint-Valentin, fête des amoureux. Dans la vie politique sud-africaine, c’est le jeu du «je t’aime, moi non plus» entre le déjà ex-Président Jacob Zuma, contraint à la démission et son parti l’Anc, qui ne veut plus le voir, pas même en photo à la tête du pays. Et de deux au pays de Mandela ! Deux comme Jacob Zuma et Thabo Mbeki. Deux comme deux présidents de l’Afrique du Sud post-Madiba -le premier ayant succédé au second- qui se voient pousser à quitter le pouvoir par la petite porte avant même le terme de leurs mandats respectifs.

Lourd héritage
L’héritage du géant Nelson Mandela est ainsi dilapidé. Quel gâchis ! Un gâchis qui, au-delà de la responsabilité des deux héritiers politiques et successeurs de Madiba au pouvoir, incombe à tout l’Anc. L’African National Congress, excellent dans le combat contre l’Apartheid, mais médiocre dans la gouvernance du pays. Zuma avait réussi à faire démissionner Mbeki, en 2008, à un an de la fin de son second mandat. Zuma est à son tour victime, en 2018, de sa propre arme. Qui l’a forcé, dix ans après, à partir à un an du terme de son deuxième mandat. Thabo Mbeki dont le bail présidentiel, à l’époque, devait normalement s’achever en 2009, avait été appelé par l’Anc à quitter sa fonction après des soupçons d’instrumentalisation de la justice pour écarter son rival du nom… de Jacob Zuma. Mbeki de se défendre : «Nous avons toujours protégé l’intégrité de la justice (…) Nous n’avons jamais porté atteinte au droit des services du Procureur général d’engager des poursuites ou de ne pas en engager.» Et de nier ainsi toute ingérence dans les poursuites pour «corruption» de Jacob Zuma.
Pour qui sonne le glas aujourd’hui ? Assurément pour Zuma, obligé par l’Anc, une décennie plus tard, de rendre le tablier pour, ironie de l’histoire, «corruption» et «vol» de deniers publics parmi les plus de 700 chefs d’accusation (!) qui l’attendent devant la justice. «L’histoire ne se répète pas, ou alors comme une farce…», prévenait Marx quand d’aucuns soutenaient que «l’histoire se répète toujours deux fois». Mais, pour d’autres et ils n’ont pas tort, «l’histoire se répète car personne n’écoute la première fois». Au tour de Cyril Ramaphosa d’occuper le fauteuil laissé vacant par Jacob Zuma.
Ramaphosa, cet autre héritier de Mandela qui, pour la petite histoire, lui tenait le micro le jour de sa libération, il y a 28 ans de cela. En attendant, le constat est triste. Jacob Zuma, Thabo Mbeki et l’Anc n’auront pas été dignes de l’héritage de Nelson Mandela, lui qui s’est retiré du pouvoir après seulement un mandat de 5 ans alors qu’il aurait pu en solliciter d’autres et d’autres encore. Ce n’est pas le Peuple sud-africain pour lequel il s’est tant sacrifié qui le lui aurait refusé. On comprend mieux aujourd’hui, pourquoi il n’avait pas estimé nécessaire de continuer. Il était hors de question pour l’immense Madiba d’être grabataire et/ou de mourir au pouvoir. Chez lui il y avait une vie après le pouvoir. «Je ne fais plus de politique, je me contente d’observer cela de loin, et quand les gens viennent me voir et me demandent : «Que faire dans cette situation ?», je leur réponds : «Non, allez voir ceux qui font de la politique, moi je n’en fais plus, je me suis retiré de ce milieu.».»

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