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Le Sénégal appartient à une sous-région très tôt marquée par l’émiettement politique. Il  s’est exprimé d’abord  à travers l’échec de la Fédération du Mali en août 1960, du fait entre autres des options politiques et économiques différentes entre Léopold Sédar Senghor et Modibo Keïta. Par la suite, les relations entre le Sénégal et le Mali se sont progressivement stabilisées après le coup d’Etat militaire de Moussa Traoré le 19 novembre 1968 et plus tard avec la démission de Senghor le 31 décembre 1980. Ce qui n’excluait cependant pas la méfiance réciproque due à ce profond malaise. La situation s’est beaucoup améliorée sous les Présidents Alpha Oumar Konaré (1992-2002) et Amadou Toumani Touré (mars 1991-juin 1992 ; juin 2002- mars 2012). Avec l’exil de ce dernier au Sénégal et la crise au nord du Mali, les relations entre les deux pays sont en dents de scie depuis l’arrivée au pouvoir de Ibrahim Boubacar Keïta dit IBK en  septembre 2013.
Le contexte politique et sécuritaire observé au Mali depuis lors est notamment marqué par l’affaiblissement du pouvoir central et l’implantation de groupes terroristes dans le Nord du pays. Ces groupes ont ensuite menacé la sous-région lorsqu’ils ont tenté de prendre possession de l’ensemble du pays. Ils ont résisté aux opérations militaires multinationales destinées à les démanteler, les opérations Ser­val (janvier 2013) et Bar­khane le 1er août 2014.
Globalement, en dépit des accords signés avec les groupes dits rebelles et le pouvoir central du Mali, la situation sécuritaire (qui ne se réduit pas aux attaques jihadistes) reste incertaine comme le montrent très clairement les rapports de l’Inter­national crisis group, l’attaque de l’hôtel Radisson de Bamako et récemment à Gao. La présence même symbolique des forces militaires maliennes en Gambie dans la cadre de l’intervention militaire contre Yahya Jammeh et le vote négatif en faveur de Moussa Faki Mohamat pour payer la dette de sang des militaires tchadiens tombés dans le Nord Mali contre la candidature du Pr Abdoulaye Bathily à la Commission de l’Union africaine illustrent bien cette ambivalence diplomatique entre les deux pays.
Des turbulences ont longtemps marqué les relations avec la Guinée, en raison de l’hostilité entre Senghor et Sékou Touré. Elles se sont progressivement apaisées et ont ainsi été dépouillées de leur charge passionnelle et moins marquées par la confrontation idéologique depuis la fin des années soixante-dix, et surtout depuis la mort de Sékou Touré. Il y a eu des hauts et des bas depuis lors sous Lansana Conté (avril 1984 – décembre 2008), Moussa Dadis Camara (décembre 2008-janvier 2010)  et Alpha Condé depuis décembre 2010. Avec ce dernier, l’épidémie d’Ebola apparue en Guinée en 2014 et gérée avec succès par l’Etat du Sénégal pour éviter son extension dans le pays fut l’occasion d’un malentendu diplomatique après celui noté sous Abdoulaye Wade lors de la crise politique après la Présidentielle guinéenne de 2010. C’est sous l’intervention de dernière minute de François Hollande que le Président Condé a participé au sommet de la Francophonie à Dakar avec des termes peu diplomatiques dans un discours évoquant l’isolement de son pays frappé par Ebola. Sa médiation hors Cedeao dans la crise gambienne illustre bien ce malaise diplomatique. La candidature du Président Condé à la présidence de l’Union africaine en même temps que celle du Pr Bathily à la Commission de l’union, alors que les deux pays appartiennent à la Cedeao, montre bien le manque de concertation diplomatique, car il est difficile voire impossible à une seule région Afrique d’avoir deux postes dans une même élection.
Les Présidents Léopold Sédar Senghor et Moktar Ould Daddah ont géré avec beaucoup d’intelligence le contentieux sur la frontière entre les deux pays. En effet, pour le Sénégal, le décret du 8 décembre 1933 qui fixe la frontière sur la ligne droite du fleuve devrait être respecté alors que pour la Mauritanie, il faut s’en tenir au décret du 25 février 1905, délimitant cette frontière au milieu du cours du fleuve. Ils ont tous les deux quitté le pouvoir en laissant cette épine dans  les relations entre les deux pays.
La suppression de la loi foncière du 2 août 1960 avec la réforme adoptée par l’ordonnance 83-127 du 5 juin 1983, portant réorganisation foncière et démoniale en Mauritanie réaffecte toutes les terres dites vacantes ou mortes à la Nation. C’est justement l’introduction de l’irrigation dans la vallée du Sénégal liée à cette remise en cause du droit traditionnel, ajoutée à des facteurs sociopolitiques, climatiques et culturels qui est à l’origine de l’incident de Doundé Khoré, déclencheur du conflit sénégalo-mauritanien en février 1989. Les affrontements qui ont opposé Sénégalais et Mauritaniens ont provoqué de nombreuses victimes.
La dynamique de rapprochement, soutenue par la France et des partenaires africains, a débouché le 22 avril 1992 sur la signature, par les deux gouvernements, d’un communiqué con­joint traduisant l’amorce de la normalisation de leurs rapports. Mais les relations entre les deux pays reposent encore sur des équilibres instables, comme le montrent la crise survenue en 2000, les arrestations périodiques des pêcheurs Guet-ndariens, les divergences sur les prétentions marocaines au Sahara Occidental, les tensions diplomatiques récentes qui seraient liées à la revendication de la Mauritanie sur les gisements pétroliers et gaziers à la frontière maritime avec le Sénégal etc. Surtout que dans ce pays, l’islamisme radical tente de s’implanter au moment où le Sénégal cherche à se barricader contre ce phénomène.
Les relations entre le Sénégal et la Guinée-Bissau n’ont pas été mises à l’abri du tumulte malgré la signature d’un accord de coopération en matière de sécurité et de défense. La découverte d’un gisement de pétrole dans une zone située entre les deux pays a provoqué pendant longtemps un contentieux concernant l’interprétation des textes coloniaux relatifs à la délimitation des territoires maritimes.
En outre, en mai 1990, alors que la présence du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc) se manifestait par des opérations de guérilla et la vigueur de la revendication dite indépendantiste, la Guinée-Bissau a été présentée comme le sanctuaire de certains combattants du Mfdc. L’ins­tabilité demeure depuis 1998, malgré l’élimination du général Ansoumana Mané avec élections et coups d’Etat successifs. Mal­gré la réforme en cours du système de sécurité et le rôle joué par la Cedeao après le coup d’Etat d’avril 2012, les équilibres restent instables et l’apparition depuis quelques années de nouvelles routes d’acheminent de la drogue constitue une source de préoccupation malgré l’arrestation du contre-amiral Bubo Na Tchuto extradé aux Usa en 2013 et condamné par un juge new-yorkais en octobre 2016. Le limogeage du Premier ministre Carlos Correa par le Président José Mario Vaz depuis le 12 mai 2016 a accentué la crise dans ce pays. Les relations actuelles avec le Sénégal, comme sous Kumba Yala, sont assez bonnes et illustrées par les droits de transmission de la Can 2017 en cours, offert à la Guinée Bissau par le Président Macky Sall.
S’agissant de la Gambie, il  est important de noter la crainte naturelle  de la Gambie à un «engloutissement» par le Sénégal, malgré la signature, depuis son indépendance le 18 février 1965, de plusieurs con­ventions de coopération bilatérale. C’est l’accord de défense et d’assistance mutuelle de 1965 qui a  permis Fodé Kaba 1, le 1er novembre  1980, suite une tentative de coup d’Etat militaire du commandant Mohaney contre Daouda Kaïraba Diawara, mais aussi Fodé Kaba 2, le 31 juillet 1981, après la prise du pouvoir armée par Kukoy Samba Sagna et l’expérience éphémère de la Confédération de la Sénégambie.
La Gambie a été accusée aussi de ne pas avoir soutenu le Sénégal dans son différend avec la Mauritanie lors des événements de 1989, d’avoir bloqué la Confédération de la Sénégambie, ou servi de lieu de transit et de contact entre dirigeants du Mfdc et des officiels mauritaniens. Depuis 1994, avec l’arrivée de Yahya Jammeh considéré comme le principal soutien des indépendantistes casamançais, la Gambie s’est impliquée davantage dans la gestion du dossier de la Casamance. Cependant, en 2005 comme en 2011, les relations entre les deux pays sont redevenues tendues.
Mais il reste évident que la situation politique et militaire en Casamance ne peut pas être pensée et gérée sans prendre en considération l’environnement international immédiat, notamment la Guinée-Bissau et la Gambie. Cependant, dans ce dernier pays inclus dans le périmètre de défense du Sénégal, le comportement autoritaire et déroutant de Yahya Abdul Aziz Jemus Junkung Jammeh (nom de naissance) ou de Son Excellence Cheikh Professeur Alhadj Dr Yahya A.J.J Jammeh Nasirul Deen Babali Mansa (le titre Babali Mansa signifie en mandingue : le roi qui défie les rivières) a toujours constitué une source d’inquiétude et une équation à plusieurs inconnues pour les Présidents Diouf, Wade et Macky Sall ces dernières années. C’est certainement à cause de cette situation que le Président Macky Sall consacra sa première visite officielle à la Gambie pour montrer la priorité accordée par l’Etat du Sénégal à la normalisation des liens avec cette République sœur.
Après plusieurs provocations, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase fut la décision unilatérale du Président Jammeh d’augmenter le tarif douanier pour la traversée du bac de 4 000 à 400 mille francs. Ce qui provoqua la fermeture de la frontière entre les deux pays début février 2016 et la plainte de la Gambie auprès de la Cedeao contre le Sénégal accusé de vouloir asphyxier son économie. Les négociations avaient repris le 15 mai et la réouverture de la frontière effective le 24 mai 2016. La défaite reconnue par le Président Jammeh, lui-même, face Adama Barrow, suivie de sa contestation une semaine après l’élection présidentielle gambienne du 1er décembre dernier ont eu lieu dans ce contexte de tension diplomatique permanente avec le Sénégal.
Cette esquisse d’analyse historique des relations entre le Sénégal et ses voisins montre bien que les difficultés de voisinage ne sont pas nouvelles. C’est donc méconnaître cette situation que d’imputer au Président Macky Sall et à la diplomatie sénégalaise le soutien de certains de ces pays à la candidature tchadienne contre celle du Sénégal lors de l’élection du président de la Commission de l’Union africaine le 30 janvier 2017.
Les Sénégalais doivent plutôt exprimer leur fierté dans le règlement de la crise gambienne par un consensus sans précédent du fait du leadership du Prési­dent Sall. En effet, l’Union africaine et la Cedeao réfléchissent toujours sur les questions sécuritaires et jouent un rôle de plus en plus important dans la recherche de la paix et de la sécurité internationales, comme on l’a vu au Burkina Faso. Mais des divergences sont souvent notées entre ces deux organisations en matière d’approches de conflits de plus en plus complexes, comme on l’a vu au Mali et, avant cela, lors de la crise ivoirienne de 2010-2011. En outre, il faut tenir compte des intérêts géopolitiques de la Mauritanie et de l’Algérie, comme l’a montré la gestion du dossier du Mali.
Tout le mérite du Président Macky Sall et de la diplomatie sénégalaise depuis le déclenchement de la crise gambienne,  c’est d’avoir pu dans un tel contexte obtenir une unanimité et une parfaite cohésion de la Cedeao, l’Union africaine et les Nations unies. Seul un leadership fort, mais enveloppé dans l’humilité, la courtoisie, la discrétion peut donner un tel résultat. Il n’est pas donné à un Président, surtout non membre permanent du Conseil de sécurité, d’introduire une résolution et d’obtenir son vote unanime.

  Kalidou  DIALLO
Ancien ministre de l’Education nationale
 Professeur d’histoire moderne et contemporaine Flsh, Ucad
  Président de l’Alliance des leaderships pour l’émergence et le développement (Aled)

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