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En mai 1991, l’opposant Alpha Condé rentra en Guinée. Retour mouvementé dans un contexte politique chargé d’inquiétudes en dépit des promesses d’un système pluraliste. Le 19 mai 1991, Alpha Condé osa organiser un grand meeting au stade de Coléah. C’était, à ma connaissance, le tout premier grand meeting organisé par un opposant politique en Guinée depuis l’indépendance du pays. On comprend l’attitude coléreuse que manifestait, à chaque occasion, le Président Lansana Conté à son égard. Violentes répressions des forces de police : un mort et des blessés.
Inquiètes, les chancelleries étaient en éveil. Alpha Condé fut interpellé le 17 juin par le directeur de la police judiciaire. Vaine tentative d’arrestation du leader du Rpg, perquisitions de son domicile le 19 juin. Les principaux membres de sa famille furent arrêtés. Deux jours après, une délégation, composée de notables malinkés, accompagna Alpha Condé, dans la soirée, à la résidence de l’ambassade du Sénégal pour demander l’asile politique.
Un ministre de la République du Sénégal, en plein Conseil, un ami de jeunesse de Alpha Condé, paraît-il, aurait mal accueilli mon action en soutenant que j’ignorais les enjeux géopolitiques de mon geste. Quelle aberration ! Fort heureusement, c’était un homme d’Etat de la dimension de Djibo Leïty Kâ qui était à la tête du département des Affaires étrangères. Sa lucidité, son sens aigu de l’Etat, donc de la diplomatie, son courage voire sa témérité, nous ont soutenus, mes collaborateurs et moi, durant toute l’épreuve qui frisait quotidiennement le drame. Il avait parfaitement compris, dès les premières heures, les enjeux politiques de mon geste. Il me manifestait sa confiance à chaque occasion et était visiblement confiant et enthousiaste. Du reste, il me connaissait si bien que lorsque je lui ai demandé, au téléphone, de soumettre au chef de l’Etat la demande d’asile de Alpha Condé, il me dit en riant – plutôt en ricanant : «Entre nous, je sais que tu lui as déjà accordé l’asile politique.» Ce qui était vrai. J’avoue aujourd’hui que j’étais confus. Et si le Président refusait d’accorder l’asile politique pour telle ou telle raison ? Je me serais retrouvé dans une bien mauvaise posture. Cependant, l’idée que je me faisais de l’engagement du chef de la diplomatie sénégalaise d’alors m’avait contraint de répondre à l’urgence sans la moindre crainte d’être désavoué.
Durant les quarante-cinq jours qu’a duré l’asile politique, Djibo Leïty Kâ avait choisi de ne plus se déplacer. Décision audacieuse pour un ministre des Affaires étrangères ! Il était parfaitement conscient de la situation trouble que vivaient des collaborateurs sous les menaces d’un régime qui savait décider le pire dans de telles circonstances. Les pressions étaient énormes sur le personnel de l’ambassade du Sénégal : la résidence fut encerclée par les militaires antigang vingt quatre heures sur vingt quatre, pendant quarante cinq jours. Tous les accès étaient sévèrement contrôlés. Fouilles régulières de mes véhicules de fonction, dans le désordre, en dépit des conventions internationales établies, signées par les deux parties. Les rumeurs les plus folles circulaient de jour comme de nuit dans cette ville cancannière comme Dakar, comme Paris. Quotidiennement, inlassablement, Djibo Leïty Kâ veillait audacieusement, avec une tranquillité étonnante, sur ses biens : le personnel de l’ambassade.
Je me plais à penser encore que je ne me serais pas du tout entendu avec un Sénégalais bon teint à sa place, amoureux du compromis jusqu’au laxisme. Cet enfant du Sénégal n’a pas servi son pays sans une certaine idée de l’image de ce pays dans le monde. Le plus étonnant chez ce grand commis de l’Etat, c’est qu’il ne s’attardait jamais sur l’action accomplie ; aussitôt consommée, il scrutait l’horizon et cherchait à agir comme s’il n’avait jamais agi. Il y avait donc chez lui une certaine humilité devant l’action accomplie : c’était un bâtisseur.
Le petit berger s’en est allé. Le grand commis de l’Etat a vécu. Durant sa vie, il a été certes un serviteur des grands hommes, mais au vrai, il n’a vécu que de ses propres idées. Et ainsi, comme les bâtisseurs, il a su plaire, et ainsi il a su déplaire. Voilà que je revis son image imposante devant la vie, faite d’actions et de rêves ; voilà que je me surprends à murmurer ces vers du jeune et énorme poète Arthur Rimbaud :
«Ô saisons, ô châteaux
Quelle âme est sans défauts ?»
Makhily GASSAMA

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