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Monsieur le ministre du Tourisme,
Tout d’abord recevez mes salutations les plus sincères et respectueuses.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi, Monsieur le ministre de relever un paradoxe effarant de la politique touristique du gouvernement du Sénégal que vous avez malheureusement confirmé à travers vos récents propos tenus à l’occasion d’une émission intitulée Toute la Vérité. Je cite : «Le ‘reprofilage’ de notre offre nous impose de trouver des (les) atouts que nos concurrents n’ont pas. Au Cap-Vert, y a pas de parcs nationaux de même qu’en Gambie. En tout cas, ils n’ont pas le même potentiel que le Sénégal. Donc diversifier le tourisme en misant sur le tourisme balnéaire, c’est une réalité en misant sur le tourisme écologique mais en démarrant le ‘tourisme animalier’, notamment en créant les conditions au niveau des parcs nationaux pour que ça puisse se faire atteindre cet objectif (…) ».
Premièrement, loin de m’attarder sur la forme de vos propos, je préfère m’appesantir sur le fond de vos explications. En ce qui concerne la création de conditions favorables à la promotion de ce que vous appelez «tourisme animalier» au niveau des parcs du Sénégal, je pense que le gouvernement de notre pays prend plutôt des mesures décourageant aussi bien les locaux que les étrangers à s’intéresser davantage au tourisme d’observation faunistique et à l’écotourisme. En atteste le décret numéro 2015-1194 fixant les tarifs des permis d’accès aux aires protégées du Sénégal et datant du 4 septembre 2015.
En fait, la quintessence de ce décret consiste à augmenter les tarifs d’accès au niveau des parcs, réserves et aires marines protégées du Sénégal. Concrète­ment, cette augmentation con­cerne les entrées, les prises de vue, les séjours récréatifs et scientifiques, les stationnements de véhicules, aéronefs et ba­teaux, la réalisation de films au sein de ces aires protégées aussi bien pour les nationaux que pour les étrangers. Même si l’on ne peut pas tenir rigueur au gouvernement du Sénégal d’avoir effectué cette hausse au niveau des aires protégées, on peut quand même se demander si cette augmentation brusque des tarifs de permis d’accès s’est accompagnée d’une amélioration des services au sein de ces parcs, réserves et aires marines protégées.
En tout cas, pour ce qui est de certaines aires protégées de la région de Saint-Louis que j’ai l’occasion de visiter dans le cadre professionnel et récréatif, il n’y a pas du tout d’amélioration de services qui puisse convaincre les usagers de la nécessité de cette hausse unilatérale des tarifs des permis d’accès. Par exemple, certaines de ces aires protégées n’ont même pas d’électricité, de bibliothèques bien équipées (pour les chercheurs par exemple) ou de restaurants. Même s’il faut saluer l’énorme travail des écogardes qui se sont volontairement engagés à participer à la préservation de la faune et la flore de ces aires protégées.
Par conséquent, la conclusion objective que l’on peut tirer de cette décision du gouvernement du Sénégal est que ce dernier a une vision opportuniste de l’activité touristique. En d’autres termes, ce gouvernement, qui semble avoir une attitude anthropocentrique vis-à-vis de la nature, ne prend même pas la peine d’entretenir et de sauvegarder l’environnement qui pourtant représente la matière première du tourisme. En lieu et place, l’Etat, à l’instar du secteur privé, prend souvent des mesures visant à engranger le maximum d’argent.
Pourtant, Monsieur le ministre, il est bon de rappeler que les aires protégées ont quatre principales missions : une mission récréative, une mission éducative, une mission de conservation et une mission de recherche scientifique. Et la viabilité de ces dernières dépend de la prise en compte conjointe de ces différentes missions.
Du coup, Monsieur le Mi­nistre, l’objectif des aires protégées n’est pas seulement de stimuler ce que vous appelez le «tourisme animalier» mais surtout de conserver, sauvegarder et valoriser l’ensemble de la faune et de la flore.
Deuxièmement, permettez-moi, Monsieur le ministre de rappeler qu’il y a des parcs nationaux aussi bien au Cap-Vert qu’en Gambie. Par exemple au Cap-Vert, rien que dans les iles de Sal, Boa Vista, Maio, Sao Nicolau, Santiago, Sao Vicente et Sao Antao, on décompte plus d’une vingtaine de réserves et de parcs naturels. Mieux, les récents classements de l’United Nations World Tourism Organi­zation (Unwto) placent le Sénégal loin derrière le Cap-Vert, qui a connu une hausse de 5% d’arrivées de touristes en 2016. .
Plus important, au lieu de ressasser de façon un peu exagérée les avantages comparatifs (fau­ne, flore, hospitalité, plages, soleil, etc.) de la destination Sénégal, il me parait plus urgent et stratégique de promouvoir ses avantages compétitifs (formation en tourisme, benchmarking stratégique, ressources humaines qualifiées, volonté politique pour le tourisme, veille touristique etc.).
Troisièmement, au Sénégal, les autorités en charge du tourisme ont généralement tendance à confondre d’une part le ‘patrimoine touristique’ et la ‘ressource touristique’ et d’autre part la ‘valeur touristique’ et la ‘valeur récréative’ d’une destination. Ainsi pour éviter tout amalgame, une petite précision s’impose à ce niveau :
Le patrimoine touristique est le potentiel (connu ou inconnu) des biens matériels ou immatériels mis à la disposition de l’homme et pouvant être utilisés à travers un processus de transformation afin de satisfaire ses besoins touristiques. Exemple de patrimoines touristiques : la mer, la culture, l’histoire, etc.
Quant à la ressource touristique d’une destination, elle représente tous les biens et services qui, par l’intermédiaire de l’activité de l’homme et de ses moyens, rendent possible l’activité touristique et satisfont les besoins de la deman­de. Exemple de ressources touristiques : le surf, la pêche sportive, les manifestations culturelles dont les festivals, etc.
Pour ce qui est de la valeur touristique d’une destination, elle est déterminée par les facilités qu’offre celle-ci en tant que destination : accessibilité, disponibilité d’une bonne communication, des ressources humaines qualifiées, existence d’une initiative privée qui génèrera des produits spécifiques mais aussi l’existence d’une règlementation juridique qui établira un cadre adéquat pour le développement harmonieux de l’activité touristique. En ce qui concerne la valeur récréative d’une destination, elle dépend des préférences et tendances de la société, des valeurs sociales et culturelles dominantes en un moment donné ainsi que le choix de stratégies marketing adéquates devant être déployées.
Au regard de ces éclaircissements conceptuels, Monsieur le ministre, on se rend compte que l’existence d’un patrimoine touristique est une chose et l’aptitude à créer de ressources touristiques en est une autre.
Cela veut dire, que la disponibilité de belles plages, d’un ensoleillement permanent, d’une hospitalité légendaire ou d’une richesse faunistique au Sénégal n’est nullement synonyme d’un développement touristique assuré. Par contre, tout le défi de la destination est de savoir transformer ce riche patrimoine touristique qui revient dans la plupart de vos communications en ressources touristiques susceptibles non seulement d’attirer le maximum de touristes mais aussi d’allonger la durée de séjour de ces derniers.
De même, si la valeur récréative de la destination Sénégal est favorable au développement du secteur touristique, la valeur touristique du pays de la Téranga n’est pas exempte de reproches. Par exemple, la question des ressources humaines et de la règlementation du secteur du tourisme, à peine abordée par les autorités en charge du tourisme, constitue pourtant le principal défi que notre chère destination doit relever.
D’ailleurs, c’est le moment de rappeler que tant que le gouvernement n’apporte pas des solutions durables à ces deux questions, il sera illusoire de croire en un développement touristique endogène de la destination Sénégal. Puisque la forte compétitivité du tourisme contemporain ne permet pas de négliger par exemple la formation des ressources humaines (autorités en charge du tourisme, professionnels, guides touristiques, etc.), intervenant dans ce secteur de services. Malheureuse­ment, au Sénégal, les écoles de formation en tourisme et hôtellerie répondant aux normes internationales se comptent du bout des doigts.
Monsieur le ministre, il est ressorti du Rapport provisoire de l’étude pour l’élaboration d’un plan stratégique de développement durable du tourisme au Sénégal 2014-2018 que «(…) Rien que dans la région de Thiès, on dénombre 132 réceptifs non autorisés» (P.41).
C’est un truisme de rappeler que cette faille, liée à la règlementation juridique de certains établissements d’hébergement touristique, constitue non seulement un manque à gagner pour l’Etat du Sénégal en termes de rentrées de fonds mais aussi porte atteinte à la qualité des services offerts aux clients.
Plus important, pour des questions de sécurité et de traçabilité des visiteurs fréquentant notre chère destination, il urge de prendre des mesures idoines pour identifier les établissements d’hébergement touristiques clandestins qui continuent de pousser comme des cham­pignons au Sénégal.
Dans la même veine, le même rapport reconnait qu’au Sénégal, «le métier de guide touristique est menacé par la prolifération de guides clandestins incompétents et peu soucieux des règles d’éthique qui encadrent le métier» (P.45).
Malgré l’enjeu du guidage dans le secteur du tourisme réputé être une activité de services où la mobilisation de ressources humaines à tous les niveaux de la prestation de ces services demeure un impératif pour toute destination, les autorités sénégalaises en charge du tourisme accordent peu d’importance à ce métier. Pour preuve, depuis plus de trois années, un groupe de jeunes Sénégalais (dont moi-même) ayant passé et réussi les tests de guide touristique, courent toujours après leurs cartes guides. Et le plus curieux dans cette histoire, est qu’à la question de savoir la raison pour laquelle ces cartes ne sont toujours pas disponibles, l’unique rengaine des agents du ministère du Tourisme consiste à ressasser que la machine qui confectionne ces cartes est tombée en panne.
Enfin, Monsieur le ministre, tout en espérant que cette missive vous parvienne, je vous prie d’agréer mes sentiments les respectueux.
Mame Birame SARR
Chercheur en tourisme
Universite Las Palmas De Grande Canarie
sarrbirame@hotmail.fr

2 Commentaires

  1. Merci cher Birame.
    A mon sens, il y a un aspect à revoir: la clandestinité. Elle est à étudier et mieux à manager. Je ne parle pas de sanctions ou de punitions encore moins de traque, mais juste de formalisation car, faudrait – il le rappeler, l’informel ou le clandestin peut (vent) être organisé(s), formalisé (s) pour « être dans les normes » comme disent les puristes. A partir de ce moment, on aura une bonne valeur ajoutée. Un aspect donc à intégrer dans les politiques touristiques. YS

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