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La France vient de nous imposer de nouveaux ajustements au sein la Zone franc avec la promotion frauduleuse de l’Eco, projet antérieurement annoncé par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), pour remplacer le franc Cfa. Cette «réforme» en trompe-l’œil concerne essentiellement le transfert des réserves monétaires des pays africains d’expression officielle francophone de la Banque de France aux banques centrales que sont la Bceao et la Bceac, et l’annulation de la présence française au sein du Conseil des gouverneurs des banques centrales de la Zone franc. Elle laisse intact l’arrimage meurtrier du franc Cfa à l’Euro avec la conséquence massive de l’affaiblissement sans précédent des capacités d’exportation et de la compétitivité économique des pays concernés.
Officialisés en 1945 avec la signature de Charles de Gaulle et un communiqué du ministre français des Finances, les accords monétaires franco-africains imposés par la France ont connu les principales étapes suivantes :
Transfert des sièges des banques centrales de Paris respectivement à Yaoundé en 1977 et à Dakar en 1978, suite aux protestations africaines,
Elargissement de la zone Cfa avec l’entrée de la Guinée Equatoriale en 1985 et de la Guinée Bissau en 1997,
Dévaluation du franc Cfa unilatéralement décidée par la France en 1994. La rumeur avait été préalablement réfutée par Abdou Diouf qui a dit à l’époque au Sénégalais : «Il n’y aura pas de dévaluation du franc Cfa. Et si je vous le dis, vous devez me croire.»
Diminution en 2005 de 65% à 50% du montant des réserves de monnaie de la zone Cfa qui sont déposées dans les comptes d’opération placées au Trésor public français.
Toutes ces révisions ont été initiées par la France selon ses intérêts propres et le contexte politico social du moment. Aucun des chefs d’Etat de la Zone franc, à l’exception notable du Tchad, les Présidents Alassane Ouattara et Macky Sall s’étant invariablement positionnés comme les gendarmes de la monnaie coloniale, n’a osé auparavant faire la plus petite allusion à une possibilité de retouche des accords sur le franc Cfa. En réalité, l’«Eco» est la réaction stratégique de la France face aux différentes formes de résistance et pressions exercées sur elle par de jeunes militants anti impérialistes, des économistes, des chercheurs et des leaders politiques qui ont opté, au cours des dernières années, pour libérer les pays africains de l’embastillement financier et de la servitude monétaire.
La parité fixe arrimant l’Eco à la valeur de l’Euro ne change pas. Le franc Cfa est ainsi soumis aux fluctuations d’une monnaie forte sur les marchés financiers et les marchés mondiaux de biens et services. Cela constitue un réel frein aux potentialités de compétitivité des économies africaines de la zone. Lorsque l’Euro monte en valeur, les produits vendus par la Zone Cfa deviennent plus chers et donc moins compétitifs. Vue la faible industrialisation des pays de la zone qui dépendent encore essentiellement de la vente de leurs matières premières, les recettes tirées de l’exportation sont tout à fait amoindries.
Le principe de convertibilité et la libre circulation des flux financiers constituent la base essentielle de l’institutionnalisation de la fuite des capitaux vers la France et l’espace européen. Les élites africaines se confortent dans cette situation, en particulier les politiciens corrompus et les criminels économiques, enrichis à la va vite et en quête de paradis fiscaux pour cacher la manne financière illégalement accumulée. Cette convertibilité et libre circulation des capitaux profitent surtout aux entreprises françaises et européennes qui peuvent facilement s’installer, trouver les débouchés commerciaux et ensuite exporter librement leurs bénéfices avec souvent des avantages fiscaux que les entreprises nationales n’ont pas. La percée fulgurante de la multinationale française Auchan dans tous les recoins du Sénégal, à l’assaut des plus petites bourses et envahissant le marché local par les produits français, en est une illustration. Cette situation représente une menace réelle pour la production et la consommation des produits locaux, surtout dans un contexte où le secteur privé national peine à convaincre l’Etat à payer la dette publique. Par contre, la libre circulation des capitaux est ineffective entre les trois zones monétaires africaines du Cfa. Ce qui entrave le commerce interafricain et freine l’intégration économique.
Les populations africaines ont déjà payé un très lourd tribut à la France avec la centralisation des réserves de change des pays membres de la Zone franc au Trésor public français. Le manque à gagner a été énorme pour les potentialités de financement de l’industrialisation et du développement humain et avec l’augmentation du niveau d’endettement. Ce n’est pas un hasard si les pays de la zone Cfa sont encore parmi les plus arriérés de la planète, selon le Rapport 2018 du Pnud sur le développement humain. A part le Cameroun qui se place bon dernier parmi les économies ayant un indice de développement humain moyen, les pays de la Zone franc comptent parmi les 30 pays africains ayant le plus bas indice de développement humain. Pis, les deux pays les plus attardés de la planète, la République Centrafricaine et le Niger appartiennent à la Zone Cfa.
Il est clair que l’Eco reste, comme le franc Cfa, un instrument de domination. Même si les Français sont en dehors du Conseil d’administration avec l’Eco, les rapports de pouvoir qui existent entre la France et les pays de la Zone franc, qui permettent à Macron de s’adresser aux chefs d’Etat africains avec autant d’arrogance, montrent que la France restera maîtresse de toute décision. Par ailleurs, la France a son gendarme, le Fmi, pour continuer sa politique de contrôle même si elle ne siège plus au Conseil d’administration. La France dispose d’un contrôle quasi-hégémonique de la nomination du directeur exécutif du Fonds. Elle a en Alassane Ouattara un allié de taille qui a été pendant de longues années directeur Afrique du Fmi. Les institutions de Bretton Woods veilleront ainsi à pérenniser les politiques de libéralisation du commerce et de l’investissement et sans soutien à une réelle politique d’industrialisation ou de promotion d’un secteur privé endogène. Le contrôle budgétaire sévère exercé sur les dépenses publiques africaines sera toujours assuré par le Fmi qui veillera à surveiller les banques centrales africaines et à orienter leur politique monétaire.
L’Eco continuera de raffermir les relations de domination de la France sur les pays africains de la Zone franc qui n’ont aucune liberté dans la définition de leur politique monétaire et économique. Les autres pays de la Cedeao en dehors de la Zone Cfa, qui comprennent que l’Eco handicape le développement et freine l’intégration sous régionale, n’accepteront pas de se soumettre à un tel diktat financier de la France. Dans un tel contexte, le Sénégal, comme tout autre pays de la Zone franc, a le choix de rester ou d’envisager une stratégie en plusieurs phases :
Mettre sur pied un pool d’experts africains soucieux de sauvegarder la souveraineté monétaire et économique du pays qui travailleraient rapidement pour identifier un panier de devises répondant aux meilleurs critères de flexibilité et de convertibilité et qui mettraient en place un processus de création d’une nouvelle monnaie nationale ;
Créer le cadre institutionnel pour la création de sa propre monnaie ;
Quitter collectivement ou individuellement la Zone franc ;
Créer sa propre monnaie et l’arrimer à un panier de devises ;
Travailler au sein de la Cedeao pour créer les conditions optimales pour une union économique et monétaire viable qui pourrait finalement intégrer les monnaies des différents pays de la sous-région.
Yassine FALL
Économiste

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