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La cérémonie de remise de distinctions aux meilleurs élèves des établissements publics et privés du Sénégal, présidée par son Excellence le président de la République le 02 août 2018, constitue une opportunité de partager quelques réflexions sur le système éducatif sénégalais..
L’excellence ! Cette vulgate ayant envahi les discours du monde de l’éducation, fait et continue de faire des adeptes. A la faveur de la course effrénée vers le savoir concédée par le paradigme «économie du savoir», la recherche de la qualité constitue un label de compétitivité face aux impératifs de la croissance et du développement. Dans cette perspective, l’école y contribue largement en agissant sur le capital humain.
Fort des exigences internationales et nationales en matière de développement, le Sénégal, depuis les Etats généraux de l’éducation et de la formation en 1981, jusqu’aux récentes Assises nationales sur l’école en 2014, œuvre pour hisser son système éducatif sur les rampes de la qualité et de l’excellence.
Après cinquante-deux ans de commémoration de la fête de l’excellence, quel bilan pouvons-nous tirer ? Que sont devenus ces différents lauréats du Concours général depuis la première promotion jusqu’à la dernière ? En honorant les meilleurs élèves des classes de première et de terminale des établissements secondaires publics et privés, peut-on présager de la performance du système éducatif sénégalais ?
Autant de questions qui taraudent l’esprit des acteurs de l’école et suscitent réflexions sur la performance du système éducatif sénégalais.

L’excellence fêtée sur un lit de contre-performances
scolaires
Se tenant juste après les résultats du Baccalauréat général, la fête de l’excellence a été un anesthésiant de l’analyse de la faiblesse des résultats de cet examen. Qui plus est, la hausse de 3% sur le taux de réussite des admis d’office au Bac, passant de 12,5% en 2017 à 15,17% en 2018 (dixit le directeur de l’Office du Bac) peut-elle être significative au regard du défi de qualité porté par le Paquet (Programme d’amélioration de la qualité, de l’équité et de la transparence). En enregistrant 35,9% de taux total de réussite au Bac général de 2018, on est encore loin de la moyenne (50%) que l’on poursuit depuis des années durant.
Peut-on construire l’excellence sur un socle de contre-performances scolaires engendrées par la faiblesse des résultats aux différentes évaluations nationales ? L’excellence scolaire célébrée le 02 août 2018 cache bien des inégalités d’ordre social, matériel, scolaire, entre autres.

Le poids des inégalités sur l’excellence scolaire
Des inégalités scolaires traversent le système éducatif sénégalais, impactant négativement les performances des élèves. Parmi elles, on peut citer les inégalités d’ordre structurel et infrastructurel, en sus des inégalités sociales.
Des inégalités d’origine sociale inhibitrices de l’excellence : «La reproduction sociale» de Bourdieu est perspective dans la réussite des élèves à l’école. Cela est manifeste dans la détermination des catégories socio-professionnelles des familles d’origine des lauréats aux différentes éditions du Concours général.
A ce niveau, force est de constater que la grande majorité des lauréats est issue de familles dont les parents appartiennent à des catégories socioprofessionnelles supérieures et moyennes (cadres, enseignants, etc.). Les enfants de ces catégories bénéficient d’un capital économique, culturel et social favorable à leur réussite scolaire. A ce titre, ceux des classes sociales défavorisées ne bénéficient pas des mêmes égalités de chance de réussite que ceux des catégories sociales aisées. A inégalité d’appartenance sociale, l’égalité des chances de réussite scolaire s’avère difficilement atteignable, surtout dans les pays en développement comme le Sénégal. En l’absence de politique hardie de discrimination positive dans l’école sénégalaise, l’excellence ne sera réservée qu’à une élite au détriment d’une majorité d’élèves laissés en rade.
L’effet établissement sur l’excellence : les stratégies familiales et étatiques dans l’orientation des élèves vers des établissements dits d’excellence constituent un facteur d’inégalité scolaire.
L’institutionnalisation d’Etablissements d’excellence -Mariama Ba, Prytanée militaire, Lycée d’excellence de Diourbel, entre autres- ne contribue-t-elle pas à une stigmatisation scolaire ? Accepter les meilleurs élèves dans ces établissements et dans ceux du privé d’excellence (Cours Sacré Cœur, Saint Michel, etc.) favorise de plus en plus la culture de «l’élitisme républicain». En effet, selon des recherches, le contexte concret (école, établissement, etc.) dans lequel se déroulent les scolarités a une influence spécifique sur les performances des élèves (Scheerens, 2000)1
Depuis 1966, date de la première édition du Concours général jusqu’à nos jours, combien d’élèves issus d’établissements hors de ceux dits d’excellence ont été primés ? Quelle désolation pour un système qui se veut démocratique, équitable et transparent ! Comparé à la grande masse d’élèves moyens ou faibles fréquentant les établissements publics implantés sur toute l’étendue du territoire national, cela représente une infime portion d’élèves se hissant au sommet de la pyramide.

Des inégalités matérielles
L’environnement matériel peut constituer une variable de réussite scolaire des élèves. Ainsi la possession par la famille de divers biens matériels tels que ordinateurs, dictionnaires, bureaux, entre autres, peut influer sur la performance des enfants issus de cette famille.
Dans cette perspective, le thème retenu pour cette édition de la fête de l’excellence, portant sur : «Ressources numériques éducatives : opportunités et perspectives» pose la problématique de la contribution des Tic (Techniques de l’information et de la communication) à l’amélioration de la qualité des enseignements apprentissages dans le système éducatif sénégalais.
De nos jours, l’utilisation pédagogique des contenus multimédias interactifs (textes, images, sons, vidéos, animations 2D et 3D, etc.) constitue une véritable révolution pédagogique induisant des changements et transformations profondes des statuts et rôles du maître, de l’élève et du savoir.
En phase avec le plaidoyer de Madame le Professeur2 de philosophie pour instaurer le «renouveau pédagogique» par un encadrement de ces outils et leur maitrise par les enseignants et les élèves, nous nous interrogeons sur l’accessibilité et la disponibilité de ces ressources technologiques. Combien d’enseignants, d’élèves disposent d’un ordinateur chez eux ? Pour une utilisation efficace des ressources numériques au service de la performance des enseignements et apprentissages, la disponibilité et l’accessibilité d’outils techniques en quantité suffisante et en qualité par les différents interactants de la médiation didactico-pédagogique s’avèrent une impérieuse nécessité. Ainsi une véritable politique de discrimination positive en faveur de l’égalité des chances d’accès à ces outils peut contribuer à réduire les inégalités matérielles des ressources numériques à l’école.

Ecole de masse versus école de l’excellence ?
En définitive, l’école sénégalaise se situe dans un «go-between» : entre une école soucieuse de l’égalité des chances en promouvant une politique de démocratisation scolaire et une école tournée vers la formation d’une élite gage d’un «nouvel aristocratisme scolaire» (Baudelot et Establet (2009). Quel est le combat qui vaille pour une école sénégalaise au service du développement social, culturel et économique du pays ?
Nonobstant l’arsenal juridico-politique3 encadrant le système éducatif, l’école sénégalaise reste confrontée au défi d’efficacité, plombée par un grand écart entre les meilleurs élèves et les mauvais élèves. L’image de l’école sénégalaise est similaire à celle de l’école française, caractérisée par l’élitisme républicain, sa culture du classement et de l’élimination précoce, sa tolérance aux inégalités et à leur reproduction (Baudelot et Establet, 2009).

Pour la promotion d’une culture de l’excellence
L’excellence doit être érigée en une culture scolaire traversant tout le système éducatif– du prescolaire au supérieur. A ce titre, la culture de l’excellence concernera tous les acteurs de l’école – les responsables ministériels, les autorités académiques, les enseignants et les élèves. Chacun de ces composants du système, imbu d’une morale et conscience professionnelles, développera une motivation intrinsèque qui le poussera à toujours être parmi les meil­leurs.
Quid du «Grand prix du chef de l’Etat »4 institué en octobre 2016 pour récompenser, chaque année, le meilleur enseignant dans l’exercice de sa fonction ! Ce prix, composé d’un diplôme, d’une médaille et d’une enveloppe financière, relève d’une motivation extrinsèque. Cela n’ôte-t-il pas à l’enseignant, la vocation et/ou le plaisir d’exercer son métier ?
La véritable motivation porteuse d’un rendement optimal du processus enseignement-apprentissage, est celle de nature intrinsèque. Celle-ci peut s’acquérir en développant chez les enseignants, dès la formation initiale et tout au long de la formation continue, des compétences professionnalisantes faisant d’eux des «praticiens-réflexifs».

Dr. Mouhamadou Lamine BA
Enseignant chercheur
à l’Ufr-Sefs Ugb
1 Cité par Duru-Bellat (2003, p.45)
2 Pr. Ndèye Astou Mbene Sylla Barr prononçant le discours
d’usage.
3 Allusion aux textes législatifs et réglementaires régissant l’éducation au Sénégal (Constitution, loi d’orientation, décrets, etc.).
4 Décret 2017-601 instituant « Grand Prix du Chef de l’Etat pour Enseignant ».

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