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Me Mame Adama Guèye, un des membres-fondateurs de la plateforme Avenir senegaal bi ñu bëgg, loge à la même enseigne la classe politique pour qui tout est «fondé sur le clientélisme politique». Y’en a marre, affaire Khalifa Sall, démission de Thierno Alassane Sall, indépendance de la justice, Souleymane Ndéné Ndiaye… l’avocat déroule sa plaidoirie…

Quelle lecture faites-vous du départ de Thierno Alassane Sall du gouvernement ?
Je le situe à plusieurs niveaux. D’abord, Thierno Alassane Sall est une personne pour qui j’ai beaucoup de considération. D’après l’expérience que j’ai eue de lui, je peux dire qu’il est une personne d’une grande intégrité et d’une grande dignité… Donc, je réitère la considération que j’ai à son égard en ces circonstances. J’apprécie positivement qu’un haut responsable puisse prendre ses responsabilités quand il estime qu’il y a un désaccord avec la politique qu’on lui demande de dérouler. Ce qui veut dire qu’on a encore de dignes fils du pays sur lesquels on peut compter. Sur le fond, je ne voudrais pas spéculer parce que je n’ai pas d’informations officielles sur les raisons du départ du ministre Thierno Alassane Sall. Cependant, si l’on se réfère à ce qui est ressorti dans la presse, on peut constater qu’il y a un désaccord. Si ce dernier justifie la démission du ministre, la question est de connaître les raisons. Si celles-ci touchent à la gestion des intérêts nationaux du pays et que le ministre n’a pas estimé devoir rester dans le gouvernement du fait de son appréciation sur certains dossiers, on a des raisons de considérer que la situation est suspecte. Si on a voulu forcer la main du ministre pour l’amener à prendre des décisions qu’il ne juge pas conformes aux intérêts du pays, il y a un problème. Mais laissons le temps jouer sa partition dans cette affaire. La vérité finira par éclater.
La presse a parlé de l’existence de divergences entre le ministre et le président de la République sur un contrat pétrolier que le Sénégal devait signer avec Total dans le cadre de l’exploration du pétrole. Il se dit que le ministre préférerait Kosmos…
Pour moi, peu importe la compagnie qui exploite les puits. La seule chose qui importe, ce sont les intérêts du pays. Que cela soit Total ou Kosmos, la question est de savoir si, en le donnant à Total, on a respecté les intérêts du Sénégal ou pas. Si le ministre a démissionné pour avoir considéré que l’offre de Total n’est pas compétitive et qu’il y avait meilleure, c’est lui qui a raison. Ce serait donc anormal que le Président décide autrement. Mais encore une fois, c’est de la spéculation et attendons de voir. Ce qui nous importe, ce n’est pas que des privés viennent pour faire des intérêts dans notre pays. Notre problème est de savoir si les autorités sénégalaises défendent correctement les intérêts nationaux.

Est-ce que la plateforme Avenir senegaal bi ñu bëgg est membre de la grande coalition de l’opposition Manko taxawu senegaal ?
(Il coupe) Non, non ! La plateforme n’est pas membre de cette coalition. Déjà, nous n’étions pas membre du front Manko wattu senegaal. C’est une option que nous avons prise. Nous avons des principes et des règles que nous nous imposons. Nous ne nous engageons pas dans des coalitions sans avoir fait une analyse objective de la situation, sans avoir le profil et la trajectoire des différentes composantes. Sur la base de ces analyses, nous avons estimé que notre place n’est pas dans Manko wattu senegaal, encore moins dans Manko taxawu senegaal.

Pourtant, vous avez le même combat qui est d’imposer à l’actuel régime une cohabitation à l’Assemblée nationale lors des Législa­tives du 30 juillet…
Ce n’est pas un problème d’ordre idéologique. C’est une question dépassée. Il suffit juste de regarder la configuration de cette coalition. Il y a des partis qui se réclament de l’extrême gauche, des Libéraux, des membres du Parti socialiste… C’est une question d’alliance politique ponctuelle. Nous ne fonctionnons pas comme ça. Au­jourd’hui, il s’agit de faire une véritable offre alternative. C’est sur cela que nous travaillons. L’enjeu n’est pas une alternance des différents pôles politiques pouvoir-opposition. Nous voulons une mutation de la culture politique. Aujourd’hui, dans le pouvoir comme dans l’opposition, tout est fondé sur le clientélisme politique. On a expérimenté leurs pratiques politiques. Ce n’est pas parce qu’on veut changer de majorité à l’Assemblée nationale que les choses changeront. Nous voulons une offre alternative pour faire bouger les lignes. Nous voulons, au moment du vote, que les Sénégalais n’aient pas comme unique choix le pouvoir et l’opposition.

Donc pour vous, Manko est une coalition circonstancielle ?
Je ne porte pas de jugement de valeur sur cette coalition. Ils ont le droit de mettre en place leur coalition. Nous avons aussi le droit de faire notre analyse et de proposer aux Sénégalais une offre politique nouvelle.

Comment comptez-vous aller aux Législatives du 30 juillet ?
Nous travaillons à la constitution d’une coalition composée de véritables forces alternatives.

Etes-vous en négociation avec Y‘en a marre qui, dans un manifeste, théorisait un nouveau type de député ?
Je n’ai pas lu ce manifeste.

Que pensez-vous de Y’en a marre à l’Assemblée nationale ? 
Je pense qu’il y a eu de l’intoxication. Je ne suis pas sûr que Y’en a marre ait clairement dit que le mouvement s’investissait pour aller à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas la vocation déclarée du mouvement. Dire qu’ils veulent un nouveau type de député ne veut pas dire qu’eux vont être candidat. Ce sont des acteurs de la vie politique de ce pays qui ont le droit d’exprimer un point de vue par rapport au profil idéal du député. Je crois que le mouvement a démenti cette idée qui dit qu’il veut être candidat aux élections législatives.

Croyez-vous véritablement à la cohabitation dans un régime aussi présidentiel que le nôtre ?  
Oui. Une cohabitation, c’est le fait d’avoir un président de la République qui n’a pas la majorité à l’Assemblée nationale. Objec­tivement, c’est possible parce que le chef de l’Etat sera obligé de travailler avec la majorité parlementaire qui ne sera pas de son camp.

Sauf que depuis que le Sénégal est indépendant, une telle situation ne s’est jamais produite…
Parce que l’opposition n’a jamais été majoritaire à l’As­semblée nationale.

Mais sur quelles bases vous vous appuyez pour croire à la réalisation d’une cohabitation ?
Je ne m’appuie sur aucune base. C’est le résultat des élections qui dira s’il y a cohabitation ou pas.

D’aucuns considèrent que le pays sera bloqué en cas de cohabitation…
Cela dépend de la volonté des différents acteurs. Si les Sénégalais votent en faveur d’une majorité parlementaire différente, le Président sera tenu de tenir compte de cette situation politique et non pas faire un blocage. Il est obligé de travailler avec cette majorité. Si seulement les intérêts nationaux sont en jeu, on ne devrait pas avoir de blocage. Maintenant, s’il met en avant ses intérêts politiques et ses pouvoirs de Président pour empêcher que cette majorité fasse prévaloir ses prérogatives, on risque de vivre un blocage.

Que pensez du ralliement de l’ancien Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye à la mouvance présidentielle ?
La transhumance est devenue institutionnelle. C’est devenu habituel dans la classe politique traditionnelle. Donc, pourquoi s’en émouvoir ? Le problème est qu’il n’y a jamais d’offre sans demande. Il ne faut pas oublier que c’est le président de la République qui a fait l’apologie de la transhumance. Si les Séné­galais se dotent d’un Président qui condamne ces pratiques, il n’y aura plus de transhumance.

Quel commentaire faites-vous des propos du président de la République qui estime que depuis 25 ans la justice n’a jamais connu des réformes aussi «profondes» que sous son magistère en citant les réformes sur le statut de la Magistrature, entre autres ?
Je ne suis pas d’accord. D’abord, la justice n’est pas uniquement la Magistrature. Ce discours est très symptomatique. On ne peut pas réduire la justice à la Magistrature. De ce point de vue, il n’y a aucune réforme substantielle qui modifie le cours des choses. Toutes les composantes de la justice constatent – et le déplorent – qu’il y a une crise de confiance. Nous devons travailler à changer radicalement cette situation. Le Président a eu la très bonne idée de promettre de tenir les assises de la justice. C’était prévu en avril, mais jusqu’à présent on n’a rien convoqué. Il faut convoquer ces assises pour que l’ensemble des composantes de la justice, les usagers, le secteur privé et la société civile participent à des débats sérieux de fond pour définir une nouvelle vision. C’est cela qui nous fera substantiellement avancer. Ce n’est pas le cas actuellement.

Cette situation n’explique pas le fait qu’on accuse l’Exécutif d’avoir une mainmise sur le pouvoir judiciaire ?
Ce n’est pas nouveau. Tous les pouvoirs exécutifs qui sont passés depuis l’indépendance ont toujours cherché à instrumentaliser la justice. Aujourd’hui, il y a des cas d’instrumentalisation de la justice.

Comme le cas de l’affaire Khalifa Sall ?
Pas uniquement celui de Khalifa Sall. Il y en a d’autres où on peut penser qu’il y a instrumentalisation de la justice. Ce n’est pas nouveau. C’est pour cela qu’il faut changer les conditions pour assurer une indépendance effective de la justice et empêcher cette possibilité de l’instrumentaliser. Tant qu’on n’aura pas modifié cela, tout pouvoir sera tenté d’instrumentaliser la justice. Cette instrumentalisation ne vient pas uniquement de l’Etat. Beaucoup d’autres forces travaillent dans le même sens. Il s’agit de forces sociales, de forces religieuses, de forces d’argent… ­­Dans l’affaire Khalifa Sall, il y a un certain nombre d’indicateurs qui laissent penser qu’il y a une instrumentalisation de la justice. D’abord, il y a l’extrême célérité de cette procédure. Ensuite, il y a cette démarche sélective qui n’est pas acceptable. Il n’y a aucune raison qu’on traite avec autant de célérité ce dossier alors qu’il y en a d’autres qui ont été mis à nu par les corps de contrôle et qu’on n’a pas transmis à la justice. Sur le fond, je ne me prononce pas parce que c’est un dossier que je ne gère pas. Mais cela me donne l’occasion de revenir sur le sort des rapports de contrôle. Tout le monde se soucie du fait que la justice soit instrumentalisée dans le cadre de l’affaire Khalifa Sall. Il y a des raisons de le penser. Mais à la base, ce qui explique cela est la possibilité donnée au président de la République d’avoir le pouvoir exclusif de donner suite aux rapports de l’Inspection générale d’Etat (Ige). Depuis des années, j’attire l’attention de l’opinion sur le fait qu’il fallait travailler à réformer ce système et que le président de la République n’ait pas le pouvoir de décider seul du sort des rapports de l’Ige. Qu’il soit informé en tant que président de la République, mais que l’Ige ait une autonomie totale et la possibilité de saisir directement les juridictions. Et ironie du sort, c’est un système instauré par le Parti socialiste. Wade l’a maintenu et Macky Sall en use aujourd’hui.

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