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De l’homme, nous dirons qu’il cultiva très tôt le sens de la coquetterie, aussi bien dans son être (parce que l’homme politique doit plaire, nécessairement) que dans ses relations avec ses semblables, autres politiques qui ont cohabité avec lui tout en n’étant pas forcément ses amis… Et cette coquetterie s’exprimait chez Jacques Chirac sous forme d’élégance dans le comportement, qui avait presque tendance à mettre mal à l’aise (paradoxalement) certains de ses plus farouches adversaires politiques. En témoigne la réaction du prince français avec qui il cohabita, François Mitterrand, qui, au cours d’un débat télévisé, avait tenu à préserver la distance délimitant les frontières entre le Premier ministre et le principat, en répliquant à son ancien chef de gouvernement, lors d’un face à face télévisé en prélude à la Présidentielle : «Monsieur le Premier ministre», alors que ce dernier l’invitait à un débat d’égal à égal, en lui rappelant qu’il n’était pas Premier ministre ce fameux soir, et que son interlocuteur n’était pas Président.
Ce rappel, pour marquer ce sens de l’élégance qui, chez le défunt Président Chirac, se manifestait aussi par une affectivité presque classique, même au moment où il affronte son vis-à-vis dans le cadre des débats. Et ce rappel est nécessaire, car nous permettant ici de rendre compte de la dimension empathique de l’homme que la France a perdu, il y a quelques jours car, et il convient de le souligner ici, le sens de l’humain a toujours habité Jacques Chirac, surtout aux heures les plus sombres que la République a vécues. Et c’est ainsi qu’il parût particulièrement affecté, en rendant hommage à François Mitterrand à sa mort, en rappelant ce lien particulier qui le liait au prince décédé, en tant qu’il fut son adversaire, son Premier ministre et son successeur ; ce qui fondait justement cette relation particulière qui exige «le respect pour l’homme d’Etat», et «l’admiration pour l’homme privé qui s’est battu contre la maladie avec un courage remarquable»,… soulignant au passage la nécessité de replacer l’homme au cœur de tout projet, en ne retenant du prince que ce qu’il était dans sa vérité et ce qu’il avait fait pour la France. Chirac, c’était cela aussi ; l’élégance dans l’adversité, qui oblige à un contrôle de tous les instants de sa propre personne, dans son attitude avec ses semblables.
Et ce même comportement admirablement princier a fortement contribué à fidéliser les rapports de Chirac avec la plupart des dirigeants africains, même si d’aucuns considèrent que les rapports entre l’ancien prince et certains de nos anciens présidents étaient d’abord déterminés par des intérêts noués autour de la raison d’Etat et que véhiculait la Françafrique. Justement, fidèle à l’enseignement de Foccart (l’ancien Monsieur Afrique de l’Elysée), Chirac a toujours considéré l’amitié avec certains présidents africains comme une valeur cardinale. Et de l’avis de Christophe Boisbouvier dans un livre consacré à François Hollande, «son tempérament s’y prête et il n’hésite jamais à rappeler le caractère affectif de ses liens avec le continent et avec ses dirigeants». Et c’est ce qui a conduit l’ancien Président à déclarer son amitié «personnelle» avec certains anciens leaders africains, à l’instar de l’ancien Président du Togo, Gnassingbé Eyadema, et le maréchal Mobutu de l’ex-Zaïre.
Mais, Chirac, c’était d’abord et surtout le symbole du refus de l’injustice, fièrement assumé par son veto mémorable opposé à l’Onu pour marquer son désaccord à la guerre en Irak, soulignant que «l’usage de la force ne pourrait constituer qu’un ultime recours», en rappelant qu’il y avait encore «une alternative à la guerre», et qu’il fallait travailler au désarmement de l’Irak dans la paix. Aussi, avons-nous noté son engagement de longue haleine dans le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens et la proposition d’une solution à deux Etats.
Mais, ce que nous pouvons retenir de Chirac, nous les Africains, c’est surtout cette part belle qu’il a réservée à notre culture qu’il chérissait tant, jusqu’à l’immortaliser au Musée du Quai Branly, qui exprime ce dialogue des civilisations et des cultures et qui représente pour la Fondation Jacques Chirac le projet d’une vie en traduisant le legs du vieil ami de l’Afrique à la postérité… !
Autant de raisons qui traduisent l’élégance incarnée dans les rapports entre Chirac et son temps et qui obligent, au-delà de nos divergences idéologiques et de nos appartenances diverses, à célébrer la mémoire de l’élégance d’un homme qui aimait avant tout diriger la scène en répondant pleinement aux exigences de son portrait.

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