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Les derniers événements où le personnel de la police est impliqué, notamment aux Parcelles Assainies et à Thiès, ont entraîné beaucoup de commentaires et débats qui, souvent, mettent en cause la formation et le professionnalisme du personnel de la police et de la gendarmerie, voire l’ensemble des membres des forces de défense et de sécurité, si on tient compte du cas des agents des Eaux et forêts du parc de Niokolo Koba.
Si ces événements sont considérés comme graves et ont fait l’objet d’une condamnation unanime, force est de savoir raison garder en ne cédant pas à notre «péché mignon» si subtilement énoncé par notre cher et regretté Président-poète Léopold Sédar Senghor dans son fameux dicton «l’émotion est nègre, la raison hellène», décrivant l’homme noir comme naturellement plus souvent dominé par ses émotions que guidé par la raison, au sens de la définition de Descartes dans ses Discours de la méthode». Donc, «savoir raison garder», c’est inverser cette tendance, en percevant ces événements regrettables à tous points de vue, avec le regard de Saint Augustin, estimant que «l’erreur est humaine». Elle demeure humaine même dans les rangs des forces de défense et de sécurité, car policiers et gendarmes sont bien des personnes qui sont issues de notre société, avec ses tares, mais surtout avec ses valeurs bien enviées en dehors de nos frontières, où des déchirures sociales ensanglantent aujourd’hui les relations entre des populations qui, pendant des siècles, cohabitaient pacifiquement et se brassaient par le mariage. Au moment où la hiérarchie prend à chaque fois des mesures conservatoires et la justice se saisit des affaires, quel besoin il y a dès lors d’envisager des manifestations de rue pour «défoncer la porte ouverte» des mesures adéquates ? Au-delà du principe sacré de la présomption d’innocence, il ne faut jamais perdre de vue que ces hommes et femmes sont d’égale dignité comme tout citoyen et surtout ont une famille et des proches qui, certainement, souffrent autant sinon plus que les victimes de leurs actions dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions.
Il ne s’agit pas dans cette contribution de défendre ou de «plaider les circonstances atténuantes» pour les auteurs de ces fautes, mais juste de les placer dans leur contexte en apportant un éclairage supplémentaire sur leur véritable nature, à la lumière de nos quarante ans de vie sous le drapeau, au pays et à l’international. On ne cessera de rappeler que la stabilité de nos institutions républicaines, la paix et la concorde sociale de notre pays sont pour beaucoup le fruit de la qualité des hommes et femmes qui composent nos forces de défense et de sécurité. Je le répète souvent, ces forces militaires et paramilitaires sont nées matures, en ce sens qu’au moment de la proclamation de l’indépendance du Sénégal après la disparition de la Fédération du Mali, un contingent sénégalais, Armée et Gendarmerie, était en mission de maintien de la paix internationale au Congo-Léopoldville (actuel Rdc). Jusqu’à nos jours, militaires, gendarmes, policiers et agents de l’Administration pénitentiaire y sont encore, maintenant très haut le prestige du Sénégal. Dès lors, il n’y a aucune raison que le professionnalisme de ces hommes et femmes soit remis en cause en général, quand des membres de «la corporation» sont impliqués dans des actes répréhensibles. Leur formation ne peut être indexée dans la mesure où elle est centrée sur le «formatage» de l’homme, du citoyen, puis de l’agent de l’Etat.
En effet, dans toutes les écoles, centres d’instruction ou académies militaires et paramilitaires, la formation débute toujours par une «période d’initiation», généralement de trois mois, conduite dans l’esprit de nos pratiques et valeurs tirées de «La case de l’homme» avec le rituel initiatique traditionnel. Valeurs qui ont pour noms :
L’humilité : qui inculque la conscience et l’attitude de sa propre quasi-insignifiance par rapport à la communauté-mère ;
Le «culte de l’ancien», véritable apologie du droit d’aînesse et la sublimation de nos grandes figures historiques comme exemple de vie ;
Le respect des normes sociales : les traditions, le règlement intérieur de l’école et les lois de la République.
La fin de cette période est marquée par la présentation du drapeau national, symbole de la République et de l’unité nationale. A genoux devant lui, les futurs agents de l’ordre et de la sécurité publique font le serment de loyauté à la Nation et de la servir jusqu’au sacrifice suprême. Cette cérémonie solennelle ouvre la seconde phase de la formation qui est celle de l’agent de l’Etat autour des modules techniques relatifs au métier, avec un accent particulier sur le droit international humanitaire (droit des conflits armés) et les droits de l’Homme.
Le triptyque fondamental, alliant le traditionnel, le spirituel et le juridique, qui sous-tend les connaissances techniques professionnelles du curricula dans les écoles et centres d’instruction militaires et paramilitaires, est perpétué dans les cycles de formation continue et fait l’objet d’échanges à l’occasion de ce qu’on appelle les «réunions morales» dans les unités et services qui rassemblent le personnel, tout grade confondu, et où tous les sujets, sans aucun tabou, sont débattus dans le respect et la discipline militaire. Il en est de même à l’occasion des réunions au niveau de tous les échelons de commandement qui regroupent les différents «chefs».
C’est dire en définitive que le moral du personnel, les comportements éthiques et le respect de la déontologie professionnelle demeurent au centre des préoccupations dans les états-majors et directions générales des forces de défense et de sécurité.
C’est en ce sens qu’on peut comprendre le choix du président de la République porté sur le thème des «Forces de défense et de sécurité, exemple dans l’éducation à la citoyenneté et à l’unité nationale», pour la célébration de l’indépendance nationale de cette année. Pour encore illustrer l’importance du référentiel au legs des anciens, il convient de rappeler ses propos tenus lors de la cérémonie traditionnelle de réception des dignitaires des ordres nationaux le 10 décembre 2015, où il soulignait : «Il nous faut former et éduquer sans relâche nos enfants aux valeurs de la République et de la citoyenneté» et de souhaiter en désignant les distingués récipiendaires que «…tous les Sénégalais, en particulier les jeunes, puissent trouver dans le creuset de valeurs qu’incarnent (ces dignitaires), le viatique nécessaire à notre accomplissement individuel et collectif».
Dans le même sens, Claire Oger, écrivaine contemporaine française, à propos de l’exemplarité de la formation militaire pour le citoyen, dit que «les liens avec la Nation sont l’indispensable prolongement de ceux qui unissent les militaires entre eux. Cela passe par l’adoption effective du modèle de formation dans les forces de défense et de sécurité» (‘’Le façonnage des élites de la République. Culture générale et haute fonction publique». Paris, Presse de Sciences. Po. Fait politique, 2008, 306 p.).
Au sein des forces de défense et de sécurité, ce qui est remarquable et qui est vital pour la société sénégalaise tout entière, c’est l’effectivité et l’implacabilité de la sanction. Toute faute est automatiquement sanctionnée au plan administratif et le cas échéant, au plan pénal. Le monitoring de la conduite est permanent en interne de par les responsables à tous les niveaux et par les inspections internes des services. Il s’y ajoute une unité spécialisée dite «Brigade prévôtale», police des polices, pour assurer la surveillance préventive des membres des forces de défense et de sécurité dans leurs activités quotidiennes au contact avec la population et la conduite des enquêtes en cas d’incident, d’accident ou d’infraction à la loi pénale.
Oui ! La sanction ! Tout le monde la souhaite, mais peu l’acceptent. Le «maslaa» (arrangement) et les intercessions intempestives dans le processus des diverses sanctions gangrènent les voies répressives, si ce n’est la fâcheuse tendance à la remise en cause par les personnes sanctionnées de l’intégrité de la personne ou de l’institution ayant droit de sanction, en particulier la justice. Paradoxalement, ceux qui critiquent le plus la justice et les forces de défense et de sécurité n’arrêtent pas de les solliciter pour prendre en charge leurs préoccupations. «Mal nécessaire» serait-on tenté de dire ? Mais il faut reconnaître que si un mal devient nécessaire, il faut l’accepter puisqu’il est source de bien. C’est Anatole France qui disait : «Le mal est nécessaire. S’il n’existait pas, le bien n’existerait pas non plus. Le mal est l’unique raison d’être du bien. Que serait le courage loin du péril et la pitié sans la douleur ?»
Sankoun FATY – Colonel de Gendarmerie à la retraite Juriste, membre du Collectif des organisations de la société civile de Sédhiou

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