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Comme du temps de l’esclavage et de la colonisation, le lavage de cerveau et la falsification de l’histoire du Peuple noir continuent d’être perpétrés par l’Occident et ses organes de presse. Le but évident de cette manipulation est de déposséder l’homme noir de son histoire et de sa civilisation afin de le rendre totalement malléable et volontairement soumis à tout ce qui est blanc. Aussi, Maurice Godelier faisait-il remarquer que dans un rapport de domination, la force la plus forte n’est pas celle du dominant, mais le consentement du dominé à sa propre domination. La sublimation du Blanc et de sa civilisation s’est durablement installée en Afrique. N’en déplaise aux intellectuels autocensurés qui snobent le débat sur la couleur de la peau. Du reste, la propension à la dépigmentation qui touche même l’élite féminine, en dépit de ses inconvénients au plan sanitaire et économique, le recours aux cheveux naturels, au rouge à lèvre confortent cette thèse. Il en est de même pour le port officiel du costume occidental, malgré la chaleur en Afrique, pour ne donner que ces exemples.
Les idéologues occidentaux, Hegel, Levy Brull, Voltaire, et j’en passe, avaient produit les discours négateurs de la civilisation africaine sur lesquels se fondent jusqu’ici les clichés dévalorisant l’homme noir. Cette entreprise moralement indispensable pour la conscience occidentale fait que les innombrables crimes commis sur le Peuple noir au nom d’une prétendue mission civilisatrice ne sont pas considérés comme tels. Il fallait ensauvager le nègre pour l’exploiter à jamais avec une bonne conscience imperturbable. Bernard Mouralis résume bien cette pensée quand il dit : «Du nègre au primitif, du primitif à l’homme des pays les moins avancés, ce n’est pas une évolution sémantique qui se laisse deviner ni non plus une évolution de la pensée occidentale concernant les autres, mais c’est un progrès des systèmes de domination.» La domination était et restera scientifique et technologique, elle durera aussi longtemps que les Africains tarderont à la comprendre ainsi. La preuve, hier c’était avec le fusil et la chaîne, aujourd’hui les armes sont beaucoup plus perfectionnées et subtiles. Pour s’en soustraire, il faut que la jeunesse africaine soit armée de science jusqu’aux dents, comme disait Cheikh Anta Diop. Cela, les Chinois, les Indiens, les Coréennes, l’ont bien compris. Cette prise de conscience semble gagner le Président Macky Sall. Dès l’entame son premier mandat en avril 2013, il posa les jalons de ce qui devrait contribuer à une appropriation véritable de la science et de la technologie en commençant par de grandes réformes allant en ce sens, mais il devra faire face au piétinement programmé de l’homme africain face à la science et à la technologie, fruit d’un long processus qui roule pour le progrès des systèmes de domination. Je reviendrai là-dessus dans une prochaine contribution.
Les intellectuels d’Afrique et de sa diaspora, Cheikh Anta Diop, Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, Senghor, Damas, Césaire et bien d’autres, révoltés par la domination occidentale et ces préjugés négateurs, avaient réagi en produisant des discours de réhabilitation de l’homme noir. C’est dans cette logique de rétablissement de la vérité historique que s’inscrivent les deux festivals mondiaux des arts nègres et les nombreuses manifestations culturelles du même genre. Dans la même veine, le Président Wade construisit le Monument de la renaissance africaine et le Musée dit des civilisations noires. Le monument de Wade, malgré les critiques essuyées, ne véhicule pas une idéologie de la soumission comme le mémorial de Gorée. Ce projet mort-né devrait être un négrier en béton armé de cent trente-cinq mètres de haut, résumant toute l’histoire africaine à l’esclavage en passant sous silence les brillantes civilisations noires de l’Egypte antique, des empires africains du Mali, du Ghana, du Mono­motapa etc. On peut bien le soupçonner de vouloir ferrer pour de bon les Africains par des complexes d’infériorité culturelle.
Le musée dont le premier anniversaire vient d’être fêté participe par endroits à décomplexer culturellement l’Africain. Son nom suggère de prime abord une réhabilitation des civilisations noires, mais à y réfléchir de plus près, il pose problème. Paradoxalement, le concept de musée des civilisations noires signifie autre chose que ce que pensent ses concepteurs. Il veut dire que les valeurs des populations africaines, leurs us et coutumes, leurs modes de vie, leurs croyances, leurs arts, bref leur culture et tout ce qui fonde leur civilisation, une  civilisation, est rangé en pièces de musée. Le concept renvoie à une posture défaitiste qui veut dire que les Africains ont épousé complètement la civilisation occidentale et rangé la leur au musée.
Il faut rompre avec cette propension consistant à convoquer des titres pompeux d’auto glorification et d’affirmation d’identité en réponse à l’aliénation culturelle dont l’Afrique est victime et dire, Musée des arts nègres, en prolongement des festivals ou tout simplement, Musée africain. La vraie réponse africaine à l’aliénation culturelle doit être le combat pour l’appropriation véritable de la science et de la technologie comme l’ont fait les pays émergents qui tutoient aujourd’hui les puissances occidentales. La culture, ce n’est pas seulement les lettres et les arts, encore moins le folklore et la danse, mais c’est aussi entre autres les sciences et les techniques, contrairement à cette acception réductrice du concept dans laquelle se complaisent certains lettrés africains depuis fort longtemps. Cette conception de la culture, intellectuellement pa­resseuse devant les sciences et les techniques, confine le continent dans une posture passive d’éternel consommateur de produits fabriqués ailleurs comme du temps de l’esclavage. Cette fois, ce n’est pas moyennant esclaves, mais matières premières.
En outre, lors des festivités marquant l’anniversaire, d’éminents panélistes se sont épanchés sur la «déberlinisation» des frontières héritées de la colonisation. Cet exercice courageux ne devait pas faire fi des tares culturelles africaines en rapport notamment avec la persistance des stigmatisations nées de l’organisation sociale hiérarchisée en castes et héritée du passé. Il ne devait pas non plus passer sous silence l’altérité génératrice des concepts de «niak» ou «d’ivoirité», les clichés dévalorisants qui sont le terreau fertile de la division et de l’instrumentalisation de l’ethnicité, entretenus dans le théâtre où il y a des ethnies jouant toujours les beaux rôles et d’autres les seconds. Ce sont ces vices et des pratiques de même nature qui «berlinisent» les champs de la conscience africaine. Ils sont de vrais obstacles endogènes à la «déberlinisation» et méritent d’être rangés au musée, mais non les civilisations noires ou ce qui en reste.
 Dr. Birame FALL
Sociologue spécialiste de la science et de la culture.
Professeur de sciences physiques au CEM Abdoulaye M. Diop
birimaakmaaa@yahoo.fr

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