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Un collaborateur du Président Macky Sall racontait une colère noire de son patron, suite à la mort de l’étudiant Fallou Sène, tué à l’occasion d’une manifestation pour réclamer le paiement de bourses universitaires. La colère du chef de l’Etat est certainement bien légitime, mais le Président Sall ne devrait-il pas s’en vouloir à lui-même ? Les mêmes causes produisant les mêmes effets, nul ne devrait être surpris de la mort d’un autre étudiant sénégalais qui manifestait pour réclamer le paiement de sa bourse. En 2001, après la mort de Balla Gaye à l’Université de Dakar, tout le monde disait en chœur : «Plus jamais ça.» Le Président Abdoulaye Wade avait été fâché par ce drame. Les leçons n’avaient jamais été tirées jusqu’à ce qu’en 2014 Bassirou Faye succombe de ses blessures par balle, tirée par des agents de la force publique en intervention pour contenir la furie des étudiants. Le Président Sall avait été tout aussi fâché et avait promis des mesures pour définitivement régler cette question de paiement en retard des bourses universitaires. On peut constater que ce qui devait être fait ne l’avait pas été et Fallou Sène finira par payer de sa vie le laxisme des autorités de l’Etat. C’est peut-être faire preuve de cynisme que de relever que si l’on n’y prend garde, un autre étudiant sera tué dans les mêmes circonstances. En effet, il a toujours manqué «du courage pour changer les choses», comme nous l’écrivions dans une chronique en date du 17 avril 2014. Nous alertions sur la nécessité d’assainir la situation de la gestion dans le secteur de l’enseignement supérieur. Cet appel n’avait pas été entendu et Bassirou Faye mourra quelques mois plus tard, suite à une nouvelle colère des étudiants. Dans une autre chronique en date du 19 août 2014, nous déplorions alors «un mort vraiment de trop». Qu’est-ce qu’on pourrait dire de nouveau après la mort tragique de l’étudiant Fallou Sène de l’Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis ? Le Sénégal est l’un des rares pays au monde où des étudiants sont encore tués quand ils manifestent pour réclamer le paiement de leurs bourses. L’explication est on ne peut plus facile : c’est que nous rechignons à faire les choses comme cela se fait partout ailleurs dans le monde. Les bourses des étudiants ne sont pas octroyées sur la base de paradigmes comme le mérite ou la performance, selon des critères bien précis. Aussi, tout système pour un enseignement supérieur de qualité est adossé sur une politique de financement des études supérieures. C’est comme qui dirait qu’au Sénégal, nous sommes incapables de faire comme les autres pays du monde. Le Sénégal demeure le seul pays au monde où tout étudiant à l’université a droit à une bourse. La démagogie politique de généralisation des bourses, décidée par Abdoulaye Wade, était déjà passée par-là et son successeur Macky Sall n’a jamais pris les mesures nécessaires pour arrêter cette folie. La démagogie légendaire de nos élites politiques est telle qu’aucune réforme n’est entreprise pour corriger les dysfonctionnements dans ce secteur. Dans notre édition du 22 mai 2018, nous avions révélé le scandale de la gestion des bourses universitaires. En effet, un rapport de l’Inspection générale des finances (Igf) a mis à nu les grosses magouilles dans la distribution et le paiement des bourses. Cette situation était bien connue des autorités de l’Etat avant même la mission de l’Igf. Ce rapport, produit avant la rentrée universitaire de 2017, n’avait pas décidé le gouvernement à entreprendre la moindre action. On a laissé la situation continuer de pourrir. Personne n’a risqué les réformes. Résultat des courses ? Fallou Sène est tué par balle. On peut bien dire que sa mort est due à l’inaction de l’Etat, car personne n’avait été sanctionné de faits ou de manquements dans la gestion des bourses ou des manifestations d’étudiants. On peut rester persuadé que si en 2014 la mort de Bassirou Faye avait provoqué le limogeage d’un recteur et d’un directeur du Centre des œuvres universitaires, Baydallaye Kane et Ibrahima Diao de l’Université Gaston Berger auraient compris qu’il était préférable de laisser des étudiants qui n’avaient pas perçu leurs bourses manger aux restaurants universitaires plutôt que de réquisitionner les Forces de l’ordre pour les en empêcher. Ainsi, Fallou Sène ne serait certainement pas mort suite à des confrontations entre étudiants et gendarmes.
C’est dire que le Président Macky Sall peut être en colère, mais sa population devrait l’être davantage. Personne ne nous dit que le gouvernement manquerait d’argent pour payer les bourses à temps. C’est dire que si les bourses n’ont pas été payées, c’est justement parce qu’il y a, sur la chaîne de responsabilité, un ou des agents publics qui n’ont pas fait leur travail à temps ou n’ont pas assuré le suivi nécessaire. Pourtant, tout ce beau monde (fonctionnaires comme ministres) ont reçu leurs émoluments et autres salaires à bonne date. Il est donc inacceptable que les pauvres étudiants ne reçoivent pas leurs bourses, même si, encore une fois, nombre d’entre eux ne seraient pas éligibles au bénéficie d’une bourse universitaire. Mais dès l’instant qu’une personne figure dans la liste de paiement dûment validée par les autorités compétentes, elle doit recevoir à bonne date ses allocations. Il n’y a aucun autre compromis possible sur ce point.
Quand le chef pardonne tout…
Tout cela revient à une question fondamentale de gouvernance publique. Le Président Macky Sall ne sanctionne pas les fautes. Cela devient une tare de sa gouvernance. Devant chaque situation, il trouve des raisons pour épargner les fautifs. Les cas sont légion. Pendant combien de longs mois a-t-il laissé par exemple un Babou Diakham à la tête de l’Office du Baccalauréat, en dépit du gros scandale qui avait frappé ce service suite aux fuites récurrentes dans les épreuves du Baccalauréat ? Les mêmes fuites ont été observées dans les examens du Bfem et même du très sélectif Concours général sénégalais. Encore une fois, nul n’a fait l’objet de sanctions. Nous n’avons eu de cesse de déplorer cette situation et surtout d’alerter, comme dans une chronique en date du 8 mai 2017, intitulée «Vous risquez la colère du Peuple» et dans une autre en date du 3 août 2015 intitulée «La tentation du suicide collectif». Il n’y a pas un secteur où la carence de sanction ne provoque pas des dégâts jusqu’à ce que les personnes préposées à de hautes fonctions dans l’appareil de l’Etat se permettent des attitudes que l’on n’accepterait pas de son enfant de 7 ans. Figurez-vous que le Conseil d’administration de la Radiodiffusion et télévision du Sénégal (Rts) a été bloqué depuis de longs mois du fait du refus de son président de convoquer l’instance, parce qu’il est fâché de la politique d’allocation de «bons de carburant». Un ministre-conseiller du président de la République, Youssou Touré, se sera permis d’inonder les plateaux de télévision de ses larmes et d’abreuver le chef de l’Etat et son gouvernement d’attaques pour outrecuidance et manque de reconnaissance, parce qu’on lui a repris un parc de véhicules de fonction et des dotations de carburant auxquels il n’avait plus droit. Le ministre Moustapha Diop a pu se permettre d’insulter des magistrats de la Cour des comptes et, après, pleurnicher pour se faire pardonner. Mansour Elimane Kane a pu empoigner un de ses collègues du gouvernement au collet, à la sortie du Conseil des ministres, sans aucune conséquence.
Le Président a-t-il changé ?
Ces derniers temps, le Président Macky Sall semble changer de façon de faire. On verra bien. Il vient de sanctionner le recteur de l’Ugb et son directeur du Centre régional des œuvres universitaires. On verra jusqu’où ces mesures vont aller. Et quelques heures auparavant, il avait limogé le directeur des Moyens généraux de la présidence de la République qui s’était permis une stupide incartade, violant son obligation de réserve à travers les ondes de la Rfm. Pourtant, le même Macky Sall, quelques heures auparavant, s’offusquait des violations répétées par de hauts fonctionnaires de leur obligation de réserve. Abdoulaye Ndour a payé son incartade, mais on peut s’attendre à ce que le Président revienne sur sa décision de le démettre. On a voulu croire que cette décision du chef de l’Etat aura valeur d’exemple. Seulement, de nombreux responsables du parti du président de la République, l’Alliance pour la République (Apr), ont alors accouru au Palais pour solliciter la clémence en sa faveur. Le monde de l’Apr sait bien les ressorts sur lesquels il faudrait jouer pour calmer les colères du chef de l’Etat. Ainsi, Abdoulaye Ndour va fatalement retrouver son poste (si jamais il l’a quitté) ou recevra une autre affectation sans doute plus confortable. Les exemples sont aussi nombreux. Qui ne se souvient pas du mauvais exemple d’un Cheikh Kanté, limogé du Port après une gestion décriée de partout et qui s’est retrouvé, quelques semaines plus tard, autour de la table du Conseil des ministres ? Le même Cheikh Kanté a fait montre d’un tel manque de respect à l’endroit du chef de l’Etat qui venait de le dégommer de la direction générale de la Société nationale du Port de Dakar, en signant des centaines de contrats avant de passer le service à son successeur. Une telle attitude ne peut être perçue que comme un bras d’honneur. Combien d’autres responsables ont été limogés pour incompétence ou fautes et qui se sont retrouvés, suite à une intervention, à des stations encore plus intéressantes au niveau de l’appareil d’Etat ? De tels revirements fragilisent ou sapent l’autorité du chef de l’Etat qui peut arriver à ne plus se faire obéir. La situation est telle que les colères du chef ne suscitent plus de grandes craintes. Et alors, les comportements et attitudes les plus répréhensibles ont libre court, comme par exemple une absence totale de solidarité gouvernementale. Le Président Sall peut toujours prêcher la solidarité gouvernementale, mais elles seront encore nombreuses les autorités gouvernementales qui jettent des peaux de banane sur le chemin de leurs collègues, afin de les affaiblir en vue d’une compétition qui s’annonce déjà ouverte. C’est un secret de polichinelle que les pontes de l’Apr se battent déjà pour la succession du Président Macky Sall à l’horizon 2024 ; comme si la Présidentielle de 2019 était déjà gagnée. Ainsi, tous les coups sont permis entre collègues du gouvernement et la crise universitaire en cours le révèle bien. Notre confrère Mamadou Oumar Ndiaye du journal Le Témoin, dans un papier en date du 25 mai 2018, ne s’y est pas trompé en mettant en garde certains ministres contre les coups tordus orchestrés par leurs camarades de parti. Le Président Macky Sall a donné des instructions à l’Inspection générale d’Etat (Ige) afin de réaliser une mission sur la gestion des bourses universitaires. C’est assurément une bonne décision de gouvernance. Il reste à se demander si un haut fonctionnaire qui continue de convoiter le poste de directeur général du Trésor aura toute la neutralité nécessaire en effectuant une mission d’inspection de ce service ?

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