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A l’échelle planétaire, le phénomène d’urbanisation rapide est l’un des faits marquants de ce siècle avec une population mondiale qui se concentre de manière accrue et continuelle dans les villes. En effet, des statistiques fournies par l’organisation onusienne renseignent qu’en 2018, 55% de la population mondiale résident dans les zones urbaines soit 4,2 milliards et qu’en 2050, 68% devraient être urbains. Le continent africain n’est pas en reste dans cette explosion démographique des entités urbaines, avec une population urbaine estimée à 472 millions d’habitants et qui devra atteindre un milliard en 2040.
La métropole dakaroise est l’exemple parfait de ce boum urbain avec une concentration humaine de plus de 3,5 millions d’habitants sur 0,24 du territoire national doublée d’une hyper concentration des activités administratives, commerciales, industrielles, économiques…
Dans cette situation de macrocéphalie de Dakar, les villes de Pikine et Guédiawaye, situées dans la partie banlieue, détiennent les densités d’occupation du sol les plus fortes de la région.
A cette croissance démographique exponentielle, il faut ajouter un étalement urbain sans précédent, faisant déborder de ses limites la région et créant un allongement des distances à parcourir.
Ce déséquilibre dans l’armature des villes créé par Dakar, ne sera pas sans conséquences sur l’environnement urbain. En effet, la concentration des activités industrielles ; le développement de l’usage du véhicule individuel dont la plupart sont âgés (l’âge moyen du parc de véhicules est de plus de 18 ans/thèse Doumbia, 2012) avec des moteurs diesel ; des infrastructures routières inadaptées et souvent bouchées ; l’étalement urbain ; l’absence/l’insuffisance d’une politique environnementale performante, engendrent une pollution atmosphérique importante dans la région-capitale. D’ailleurs, Dakar est très mal classée dans le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé (Oms) sur la pollution de l’air qui, sur dix villes africaines, classe la capitale sénégalaise à la deuxième place.
Face à cette lancinante question de la pollution de l’air, qui est l’élément déclencheur du réchauffement climatique, les décideurs politiques, à l’échelle planétaire, multiplient les initiatives à travers des rencontres internationales et la signature de conventions et protocoles (Protocole de Montréal, Convention de Vienne…) pour pouvoir y apporter des réponses appropriées. Toutefois, au Sénégal qui est entré dans une ère de transfert important de compétences aux collectivités territoriales dont «l’environnement et la gestion des ressources naturelles» depuis 1996, une meilleure régulation de la pollution atmosphérique urbaine ne pourrait se réaliser en occultant l’échelon local. Maintenant, il reste à savoir, leurs rôles ; responsabilités, capacités, limites, les défis majeurs à relever et les pistes d’amélioration possibles à explorer, en prenant exemple sur des villes de la région de Dakar, Pikine et Guédiawaye, densément peuplées et où l’activité humaine est importante.
Bref rappel des rôles/responsabilités des collectivités territoriales dans le domaine de l’environnement, avec un focus sur les questions de pollution de l’air, le Rse…
Dans le Code général des collectivités locales de 2013, il est mentionné à :
– Art 106 que  le Maire est chargé, entre autres, sous le contrôle du Conseil municipal, de  «veiller à la protection de l’environnement, de prendre en conséquence les mesures propres, d’une part, à empêcher ou à supprimer la pollution et les nuisances, d’autre part, à assurer la protection des espaces verts et, enfin, à contribuer à l’embellissement de la commune» ;
– Art.305, compétences de la commune : l’élaboration de plans communaux d’action pour l’environnement.
Il apparaît, nettement, à travers ces articles de loi évoqués que les collectivités territoriales ont compétence pour «empêcher ou à supprimer la pollution» mais également d’élaborer des «plans communaux d’actions pour l’environnement».
En plus de cela, elles ont pour compétence à travers l’exercice de la police municipale confiée au Maire, d’agir pour améliorer la fluidité de la circulation par : une compétence à exercer la police des routes à l’intérieur des agglomérations ; le contrôle du stationnement ; l’enlèvement des encombrements. La mise en application de ces dévolutions participe à réduire les embouteillages monstres sur les voies communales et par ricochet, le taux important de gaz nocifs émis en de pareilles circonstances.
En somme, même si le rôle des collectivités territoriales n’est pas très perceptible dans la lutte contre la pollution de l’air, en parcourant le Code général des collectivités locales, il est, pourtant, bien perceptible qu’il leur est permis d’agir sur bien des points. Cependant, la nouveauté d’une telle problématique dans la gouvernance locale et même du pays combinée à la faiblesse des capacités techniques, humaines et matérielles des municipalités, ne sont pas pour favoriser un engagement important de ces structures décentralisées dans une prise en charge correcte de la problématique liée à la pollution atmosphérique.
Des cas pratiques de gestion de la pollution de l’air dans les collectivités territoriales sénégalaises et de Dakar et sa banlieue (si elles existent) en mettant en exergue les initiatives entreprises à l’échelle locale pour lutter contre la pollution de l‘air et les résultats qui s’en sont suivis
Il n’existe quasiment pas d’expériences développées par les collectivités territoriales sénégalaises de Dakar et sa banlieue, en particulier pour gérer la pollution de l’air. A part l’installation récente, dans la ville de de Dakar, d’un Centre de gestion de la qualité de l’air (Cgqa) pour mesurer et surveiller le niveau de pollution et les mesures traditionnelles de désencombrement des voiries (cas du déguerpissement des marchands ambulants dans le centre-ville de Dakar…) ; de contrôle du stationnement et des appuis en termes de volontaires et autres à la police chargée de réguler le trafic routier. Aussi, dans cette même dynamique de maillage de la région de Dakar, les services du ministère de l’Environnement viennent, tout récemment, d’installer un appareil de mesure de la pollution de l’air dans la ville de Guédiawaye.
Les mesures entreprises au niveau local en sont encore à leurs balbutiements et demeurent très timides. En effet, la discipline et la nature du phénomène étaient, jusqu’à un passé récent, inconnues des systèmes de gouvernances nationale et locale.
A cela, il faut ajouter qu’aussi bien les informations, les techniques et les moyens continuent par être détenus par le ministère en charge de l’Environnement par le biais de son service spécialisé en matière de mesure de la qualité de l’air. Dans une telle configuration, il faudra, certainement, attendre encore quelques années pour espérer voir les collectivités territoriales tenir leur place véritable dans le cadre de la lutte contre la pollution de l’air. A moins que l’Etat central et une volonté affirmée de quelques équipes municipales puissent faire inverser la tendance et donner aux communes un rôle prépondérant dans la résorption du phénomène. Seulement, il demeure indéniable que des préalables devront être remplis, tels que la capacitation des différents acteurs locaux, le partage des informations pertinentes et le transfert des moyens techniques et financiers.
Les limites/obstacles de la mise en application de ces mesures à l’échelle locale
Les limites ou obstacles des entités territoriales à appliquer des mesures pour faire reculer le taux de pollution sont nombreux et de divers ordres.
Nous pourrions en retenir :
l Le manque de maîtrise ou la méconnaissance du phénomène de la pollution dans leurs limites territoriales (normes, manifestations, règlementations, politique…) ;
l Le manque d’intérêt et sa relégation à un niveau subsidiaire ;
l L’insuffisance des ressources (financières, humaines, logistiques) qui les empêchent même de faire face, correctement, à d’autres obligations dans les domaines de l’éducation, la santé, la jeunesse…
l Le faible ou manque de fonctionnement des commissions des conseils municipaux tels que celui dédié à l’environnement ;
l Le manque d’intérêt de la plupart des conseillers municipaux pour de telles questions et l’absence de capacitation ;
l La centralisation des fonds dédiés, initiatives, informations, de l’expertise au niveau du ministère en charge de l’Environnement :
l L’absence de liens entre la recherche dans ce domaine et les collectivités territoriales ;
l La quasi absence de plans ou programmes d’actions locaux prenant en compte l’environnement d’une manière générale et plus particulièrement cette dimension ;
l L’obsession à récupérer davantage de taxes que d’empêcher ou de faire supprimer la pollution chez les grands émetteurs de gaz nocifs présents dans leurs limites territoriales. Sou­vent, les complaintes des populations restent sans réponses ;
l Leur non-implication ou impossibilité à participer à des instances de prise de décisions capables d’édicter des mesures de lutte contre la pollution
l L’absence de structures intercommunales en mesure de prendre en charge cette question transversale.
l La liste pourrait, certainement, être allongée davantage d’autant plus que ces entités territoriales ne manqueraient pas, chacune, d’avoir quelques spécificités.
Défis majeurs des collectivités territoriales face à la pollution de l’air
Les collectivités territoriales de Dakar, Pikine et Guédiawaye, au regard de la densité humaine et des activités économiques, industrielles ainsi que de la tyrannie de l’automobile et de la vétusté du parc, restent confrontées à une pollution journalière intense comme le fait ressortir le classement de l’Oms (Dakar, 2ème sur 10 villes africaines).
Il devient certain que si cette tendance se maintient, les populations de ces villes continueront à en payer un lourd tribut avec la multiplication des maladies respiratoires, des cas de cancer, voire même des décès liés à la pollution. Ces conséquences sanitaires provoqueront des pertes économiques énormes : recul du tourisme, baisse de la productivité, recrudescence de la pauvreté avec son corollaire.
Dès lors, il devient une impérieuse nécessité pour ces établissements humains d’apporter des réponses appropriées et durables à la pollution atmosphérique.
Ainsi, les défis majeurs à relever seront axés sur :
l Une régulation de la pollution des zones industrielles ;
l Un contrôle des décharges publiques (cas de Mbeubeuss) ;
l  Une prise en compte de la dimension pollution de l’air dans les politiques municipales ;
l Une conscientisation des populations et autres acteurs (économiques, industriels…) sur les comportements à adopter ;
l  Une maîtrise des différents contours de la pollution de l’air sur leurs territoires ;
l  Le contrôle de la qualité de l’air ;
l La mise en place d’un modèle de planification et d’aménagement urbain à la dimension de la densité du trafic routier ;
l La production de documents de planification environnementale prenant en compte la pollution tel le Pcti ;
l La préservation et restauration des espaces boisés tels le périmètre de reboisement, le parc de Hann et la forêt de Mbao pour capturer le carbone émis par les gaz d’échappement ;
l L’application de la Rse par les grands pollueurs.
Pistes d’amélioration (sous forme de recommandations)
A la lumière du niveau de gouvernance et d’information actuel, des moyens disponibles au niveau des collectivités territoriales, ces quelques recommandations, ci-après, peuvent être formulées :
n Avoir une bonne connaissance du phénomène de la pollution ;
n Favoriser les modes de déplacement doux (marche à pied, vélo) en l’intégrant  dans l’aménagement des villes dans une perspective de renouvellement urbain ;
n Procéder à une planification urbaine et gestion environnementale adaptées ;
n Encourager les modes de transports en masse (bus, train…) pour décourager l’usage du véhicule individuel ;
n Développer le transport en site propre (l’exemple du Brt)
n Renforcer les capacités des élus locaux, des services déconcentrés et municipaux, des Ocb et de la société civile locale ;
n Agir contre la cohabitation dangereuse entre industrie et habitat par la délocalisation des industries polluantes ou par la mise en application de mesures strictes pour réduire la pollution aux normes requises ;
n Vulgariser l’installation d’unités de mesure de la qualité de l’air et rendre accessibles les données ;
n Aider à renouveler le parc vétuste de véhicules (cars-rapides, taxis clandos) en rapport avec le Cetud ;
n Favoriser l’introduction et l’usage de voitures non ou moins polluantes ;
n Etre plus rigoureux dans le contrôle technique des voitures ;
n Organiser les transporteurs locaux et favoriser leur accès à des crédits pour le renouvellement de leurs voitures ;
n Lutter contre l’encombrement des voies et le stationnement anarchique ;
n Réorganiser et réglementer le transport hippomobile ;
n Protéger, renforcer et développer les zones vertes ;
n Encourager l’aménagement d’espaces verts et de plantations d’alignement ;
n Développer des programmes de gestion et planification environnementale durable, genre agenda 21 local (élaboration profil de la pollution, consultation de ville, mise en place de groupes de travail multi-acteurs, mise en œuvre de projets de démonstration) ;
n Avoir des approches et projets d’agglomération pour plus d’efficience dans les interventions ;
n Faire appel aux financements innovants, fonds verts.
Les prochaines années, le monde, plus particulièrement les pays subsahariens comme le Sénégal, va s’urbaniser davantage. Des villes sénégalaises telles que Dakar, Pikine et Guédiawaye continueront à se densifier et déborder de leurs limites territoriales si rien est fait pour inverser la tendance. L’augmentation des voitures diesel de seconde main, des industries polluantes (délocalisées des pays riches), le rétrécissement ou disparition totale des zones vertes, risquent d’amplifier davantage les pollutions et nuisances de diverses natures avec leur lot d’inconfort, de maladies et de dégâts énormes sur l’économie urbaine.
Ces entités urbaines, aux formes urbaines dépassées, aux capacités managériales et techniques pas aux normes, aux faibles ressources budgétaires, subiront sans capacités de résistance les effets pernicieux des pollutions notamment de celle de l’air lourdement chargé.
Certes les pouvoirs publics affichent une volonté ferme d’endiguer les effets nocifs produits par la pollution atmosphérique en créant un centre de suivi de la qualité de l’air à Dakar, en renouvelant le parc des véhicules de transport en commun, en initiant un réseau de bus rapide sur voie réservée, en implantant une ceinture verte… Cependant, les collectivités territoriales de plus en plus renforcées et responsabilisées dans la gestion des villes par les différentes réformes restent vulnérables face aux pollutions car elles sont incapables de développer des stratégies, plans et actions pour lutter efficacement ou atténuer considérablement leurs effets nocifs.
C’est pourquoi, il devient une urgence et nécessité de les renforcer, les outiller pour cerner correctement le phénomène et être en mesure d’y apporter les réponses appropriées ; sans occulter les populations locales à travers leurs structures de représentation.
Mamadou DIENG
Expert urbain
Conseiller municipal à Golf Sud/Guédiawaye

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