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L’anecdote m’a été rapportée par un des bons amis saloum-saloum de Dara Pallen, derrière Mboss. Un jour, un grand marabout mouride faisait une conférence dans le Saloum. Un talibé l’interpella en ces termes : «Vous êtes nos guides ici-bas et dans l’Au-delà. Si vous n’intervenez pas, on risque d’avoir un bain de sang dans notre terroir, parce qu’il y a des conflits permanents entre les mourides et les peuls.» Un conflit aussi vieux que le monde, entre agriculteurs et pasteurs. Le grand marabout mouride, après quelques secondes de silence, répondit : «Faites attention, puisque comme vous dites, nous sommes vos guides ici-bas et dans l’Au-delà. Faites attention, parce que le jour où il va y avoir un conflit au Sénégal entre les mourides et les peuls, je ne sais pas dans quel camp nous les Mbacké Mbacké on va se ranger, parce que, même si aujourd’hui nous sommes le cœur du Baol, nos racines sont peules, parce que nos ancêtres sont des peuls.» C’est certes anecdotique, mais cela montre que l’harmonie ethnique qu’il y a au Sénégal est plus forte que l’offensive lancée par les entrepreneurs identitaires que sont les politiciens, pendant cette campagne.
Les confréries ont grandement contribué à détribaliser et à des-ethniciser le Sénégal. Les fondateurs des confréries sont souvent originaires du Nord, mais ces dernières se sont surtout enracinées et développées en pays wolof. C’est le melting pot confrérique qui a grandement contribué à des-ethniciser le pays. La tolérance religieuse et l’harmonie ethnique, qui font le charme du pays, ne sont pas nées d’une volonté politique, mais ont des racines sociologiques plus profondes, ce qui fait qu’elles transcendent les aléas politiques, les stratégies politiciennes des entrepreneurs identitaires que sont les politiciens pendant les élections. Senghor qui appartenait à une double minorité (ethnique et religieuse), a dirigé le pays pendant 20 ans avec le soutien des confréries musulmanes. Nous sommes le seul pays au monde à majorité musulmane à avoir été dirigé par un catholique pendant 20 ans.
Malgré l’ouragan Wade, qui appartenait à une double majorité, (ethnique et religieuse), le pays n’a pas tangué, encore moins sombré. Le conflit en Casamance, qui a duré des décennies, n’a jamais dérivé vers l’ethnicisme ou une persécution envers la minorité catholique malgré le statut de l’abbé Diamacoune. C’est ça le Sénégal. Ce n’est pas les peurs artificielles des fractures ethniques ou confrériques, qu’on présente comme étant la conséquence des élections. Nous avons des fractures politiciennes, mais pas des fractures confrériques ou ethniques. C’est une particularité sénégalaise de jouer à se faire peur. Par exemple, la classe politique, avant chaque Présidentielle, joue à se faire peur, de sorte que tout le monde croit que le pays va sombrer dans la guerre civile, avant que les citoyens ne donnent aux politiciens et à l’opinion une leçon de maturité. Il y a un écart terrible entre la tension politicienne artificielle et la maturité citoyenne, comme l’a démontré la Présidentielle. Il y a aussi le même écart entre les entrepreneurs identitaires et les citoyens, qui savent que la fracture ethnique et confrérique relève aussi des fake news.
Le Sénégal n’est pas menacé par les fractures identitaires, pour deux raisons. Premièrement, les racines sociologiques sont très profondes et transcendent les divisions politiciennes. Deuxièmement, les fractures identitaires ne se développent que dans des pays où l’Etat, l’allégeance collective sont en déliquescence. Ce qui est loin d’être le cas chez nous. En effet, quand l’Etat, l’allégeance collective sont en faillite, les populations se réfugient instinctivement dans les allégeances privées et primaires, comme l’ethnie en Afrique ou la tribu chez les Arabes. D’ailleurs, depuis l’indépendance, l’Etat fait tout pour éviter la «querelle des allégeances» entre l’Etat et les confréries. Cette volonté d’éviter la querelle des allégeances fait la particularité du modèle laïc sénégalais.
Il serait peut-être bon de rappeler qu’il y a vote ethnique quand plus des deux tiers des votes d’un candidat viennent d’une seule ethnie. Ce qui n’a jamais été le cas au Sénégal. Macky Sall a deux bastions, le pays sérère et le Fouta, donc deux régions. En 2012, Wade, qui a appartient à la double majorité, a eu un de ses plus grands scores dans le Fouladou (terroir peul) et dans le Pakao (pays mandingue). En démocratie, la plus grande légitimité est élective, et la légitimité élective commence toujours localement. Si des parents et des voisins ne te font pas confiance, comment le pays peut-il te faire confiance. Donc c’est tout à fait normal que Ousmane Sonko fasse ses meilleurs scores chez lui en Casamance. Son score montre que le particularisme casamançais (ce qui est une bonne chose) est encore vivace mais il s’exprime démocratiquement et dans la République. C’est normal que les casamançais rêvent de voir un des leurs diriger un jour le pays. L’émergence de Sonko est l’épilogue de la crise casamançaise, car le Mfdc qui est obsolète, devient anachronique. Au lieu de voir des fractures confrériques et ethniques dans l’élection, voyons que notre contrat social national évolue. On est en train de sortir dans l’idée très réductrice de Nation une et indivisible, vers celle de Nation plurielle mais indivisible. L’urgence réside dans les fractures politiciennes, ce qui fait que nous avons une classe politique incapable de trouver un consensus sur les règles du jeu, et surtout de les respecter pour éviter à notre pays un éternel recommencement, avec un éternel débat sur les règles du jeu qui parasite 90% des cerveaux de notre personnel politique.

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