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Il nous été donné de lire à travers la presse nationale un rapport produit par la firme allemande susvisée avec un tableau sombre et démotivant voire démoralisant sur les perspectives futures de l’exploitation du pétrole et du gaz au Sénégal.
En tant qu’expert du secteur du pétrole et des énergies, Sénégalais, patriote, un tel tableau m’interpelle et exige de ma part une analyse exhaustive qui permettra d’éclairer la lanterne de nos concitoyens et de contribuer modestement à l’état de l’art en l’espèce.
Avec tout le respect que j’ai pour une production intellectuelle en général et pour celle de l’auteur dudit rapport, monsieur Keyne Waste en particulier, que je ne connais pas personnellement, il demeure pour moi un impératif d’apporter ma position avec des arguments contraires et chiffrés.
Notre démarche sera systémique et consistera à identifier, évaluer et se prononcer sur les hypothèses de base qui sont posées par l’auteur et qui l’ont amené à des conclusions pessimistes sur la future exploitation du pétrole et du gaz offshore au Sénégal.

Que dit le rapport de la firme Open oil ?
«Le secteur offshore n’apportera aucune contribution significative aux finances publiques du Sénégal. Les recettes atteindront à peine 2% du budget annuel et ce, uniquement à partir des années 2030»
«Les revenus du pétrole et du gaz ne peuvent pas alléger la dette publique du Sénégal qui s’élève à environ 15 milliards de dollars»
«La fenêtre temporelle pour développer toute nouvelle découverte est probablement déjà close»
«Réduction des revenus futurs du Sénégal par rapport au scénario de base dans le cas de Gta»
«L’exercice du droit contractuel du Sénégal pour sa compagnie pétrolière d’Etat expose le Sénégal à des dettes supplémentaires de plus d’un milliard de dollars et des investissements déficitaires»
Quels sont les hypothèses et scénarios de base de l’auteur ?
2.1. Le cycle de vie du projet :
Pour l’auteur, la baisse des cours du baril ayant coïncidé avec les dates prévues de démarrage des projets et d’exploitation, donc l’impact sera significatif sur les revenus attendus de ces projets, il dit que l’impact serait marginal si les projets se trouvaient en phase finale ou avaient déjà parcouru la majeure partie de sa durée de vie
2.2. La prévision de baisse structurelle des prix du pétrole avec un pic de la demande en 2020 :
Pour l’auteur, la tendance à la baisse des prix du baril est loin de s’estomper et elle sera observée à long terme avec même un horizon avancé jusqu’en 2030
2.3. L’avènement de la pandémie du Covid et ses conséquences :
Pour l’auteur, les conséquences de la pandémie du Covid-19 sur l’économie mondiale ont impacté la baisse de la demande pétrolière et par ricochet les cours du baril du pétrole
La transition énergétique et les accords signés en matière de changement climatique :
Pour l’auteur, le Sénégal s’est engagé dans la voie de transition énergétique. En conséquence, toute politique visant à sortir à long terme de la production des énergies fossiles contribuera dans l’échec des actifs pétroliers. Aussi, pour l’auteur, cette transition énergétique rend les ressources fossiles et leurs projets moins compétitifs.
Analyse et commentaires sur les hypothèses de base de l’auteur
L’auteur a cherché à établir une corrélation forte, rigide et structurelle entre le prix du baril et des variables conjoncturelles et volatiles, cela pose problème dans une analyse fondée sur des prévisions à long terme, bref dans une analyse soutenable.
L’une des caractéristiques fondamentales du marché du pétrole c’est d’abord un marché international partiellement régulé, mais aussi sujet à une volatilité des cours en fonction de plusieurs facteurs géopolitiques, et géostratégiques, mais aussi d’évènements et de circonstances exogènes et imprévisibles, de la qualité du brut et des quantités produites et politiques de cartels.
Illustration : Le Covid-19 ayant vu le jour en Chine, un pays gros consommateur de pétrole, cette situation avait engendré une baisse de la demande mondiale de pétrole avec son corolaire (loi de l’offre et de la demande aidant) qui est la baisse du cours du baril.
Une baisse qui est allée jusqu’à un niveau inférieur à zéro. A ce jour, le prix du brent est à 51$ et celui du Wti à 47$.
En conséquence, arrêter des conclusions à long terme sur la base d’hypothèses reposant sur des facteurs conjoncturels et aléatoires ne me semble pas constituer une démarche et une analyse solide.
Aucun modèle ne peut constituer une vérité absolue et dogmatique, car les hypothèses et scénarios de base retenus peuvent varier et devenir impertinents.
D’ailleurs, l’auteur reconnaît dans son rapport, à la page 29, que nul ne maîtrise ce qui se passera, en ses propres termes : «Les prix à long terme sont le principal problème, car personne ne sait exactement ce qu’ils seront.»
En conséquence et vu sous cet angle, le rapport d’Open oil doit être considéré comme une contribution à la science et à l’industrie du pétrole et du gaz, à l’état de l’art en termes de critiques, mais pas comme une vérité absolue. On ne saurait arrêter des conclusions structurelles à long terme sur la base de facteurs conjoncturelles, avec certitude totale.
Open oil oublie que le Sénégal a signé des contrats de recherche et de partage de production avec des compagnies internationales qui ont formé un Joint operating agreement avec la compagnie nationale Petrosen et que tous les projets en cours ont déjà été sanctionnés par la décision finale d’investissement qui constitue une étape majeure dans la vie de celles-ci après avoir conclu que les projets sont commercialement rentables, et techniquement exploitables. Parler d’actifs échoués dans ce contexte, en se basant sur des scénarios et hypothèses non seulement pessimistes, mais en plus corroborés par des variables aléatoires et conjoncturelles.
Sur l’impact de la transition énergétique sur la baisse des cours du baril à travers le phénomène de substitution, l’auteur lui-même reconnaît que malgré les accords signés, les crédits carbones et le renchérissement des projets fossiles, les impacts des décisions des Etats n’ont pas pour effet de réduire le recours aux énergies fossiles pour le fonctionnement de l’économie mondiale.
A ce niveau de la transition énergétique, le rapport n’a pas relevé les projets structurants du Sénégal avec plus de 150Mw de puissance crête solaire et 150 Mw d’éolienne et la stratégie Gas to power incluse dans la transition par rapport au fuel et au pétrole pour la génération d’électricité.
L’auteur n’a pas intégré dans son modèle le coût d’opportunité ou de renonciation du Sénégal aux importations de produits pétroliers. Pour une facture pétrolière de plus de 800 milliards de francs Cfa en 2018, représentant plus de 6% du Pib, avec une absorption de plus de 60% de nos recettes d’exportation, conclure pour dire que l’exploitation du pétrole et du gaz n’aura aucun impact significatif sur la croissance du pays est un raisonnement qui ne tient pas la route, car souffrant de cohérence.
Si on reste toujours dans les agrégats macro-économiques, si sans exploitation de ressources de pétrole et de gaz de classe mondiale le Sénégal est passé d’un taux de croissance faible de 1% en 2012 à un taux de croissance de 6,8% entre 2012 et 2020, ce serait erroné de conclure que les ressources pétrolières vont nous endetter plus qu’elles ne rapportent, car le pétrole et le gaz sont des ressources stratégiques des inputs dont le pays a besoin pour booster son économie, accélérer la croissance et impacter significativement le cadre et les conditions de vie de ses concitoyens.
L’auteur s’est emprisonné dans un esprit de malédiction du pétrole et tous ses modèles et analyses sont symptomatiques d’une situation catastrophique en ignorant totalement tout ce que le Sénégal a posé comme acte pour éviter la malédiction du pétrole, à l’instar des modèles comme le Botswana, la Norvège et le Koweït, avec la création de fonds souverains d’investissements à travers une loi sur la répartition des revenus en prenant conscience que les ressources pétrolières sont limitées dans le temps, car épuisables et volatiles. En conséquence, il faut savoir les investir avec intelligence dans des projets productifs et rentables et non en faire totalement des dépenses.
Un fonds souverain d’investissement, un fonds de stabilisation et de coussins pour les chocs pétroliers exogènes sont prévus à côté du budget d’investissement avec un principe de budgétisation soutenable en investissant dans des secteurs tentaculaires diversifiés et productifs.
Une telle stratégie évite ce qu’on appelle celle du tout pétrole, avec ses conséquences sur les taux de change et les autres secteurs de l’économie, qui perdront de compétitivité et d’attractivité. Si le Sénégal a su faire en 8 ans plus de 6,8% de taux de croissance, l’arrivée du pétrole et du gaz devrait être un levier financier pour diversifier notre économie, notre secteur industriel, notre agriculture, soutenir notre pêche et notre tourisme contrairement au tableau peint par le rapport Open oil, car nous atteindrons inévitablement une croissance à deux chiffres, avec une bonne planification stratégique.
Notre pétrochimie sera développée et notre industrie de raffinage modernisée et renforcée en capacités, avec un écosystème de transformation des produits pétroliers en produits à forte valeur ajoutée.
Indicateurs de politique économique soutenable et moyen d’éviter cette malédiction
L’investissement dans le capital humain est un des facteurs clés de succès à côté de l’existence d’une épargne nette ajustée, et des dépenses d’éducation.
Dans le domaine de l’oil and gas, le président de la République a très tôt compris l’enjeu avec la création de l’Institut national du pétrole et du gaz (Inpg) qui est en train de faire un travail de titan en tant que centre d’excellence dans la stratégie d’acter cette ambition en matière de contenu local. Doter les Sénégalaises et Sénégalais, les Pme et Pmi sénégalaises des compétences et connaissances en les formant et à travers un transfert de technologies. Même un modèle de l’oil and gas offshore avec un scénario de prix à 40$ le baril sur une production de 500 millions de m3 donnerait un résultat net (somme de capex, subsea, pipes, coût d’abandon) positif loin des prévisions pessimistes du rapport sus visé.
Pour finir, nous avons la propriété des ressources pour le peuple sénégalais, des institutions fortes, une masse critique de personnes informées, avec la publication des contrats, une société civile présente et l’adhésion du pays à l’Itie, avec des satisfecit reçus pour éviter le tableau peint dans le rapport d’Open oil qui, du reste, n’engage que son auteur.
Comme l’avait si bien dit son Excellence le Président Macky Sall, lors du lancement de la concertation nationale sur la répartition des revenus pétroliers et gaziers, je le cite : «Nous savons où nous allons. Il faut retrousser les manches, travailler davantage dans la formation des femmes et des hommes, le renforcement des Pme et Pmi, le développement de ces niches pour que nous puissions avoir cet objectif de 50% de contenu local d’ici 2030 pour que le combat soit gagné.»
Demba GAYE
Expert du secteur du pétrole et des énergies Diplômé Hec Montréal 
Diplômé  En Administration des Affaires Uqam Montréal
Ancien Conseiller technique du Premier Ministre
Conseiller départemental à Mbour
Chargé des relations avec les institutions Institut national du pétrole et du gaz

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