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Suite à une pétition cosignée par différent.e.s féministes, cadres supérieur.e.s, chercheuses et chercheurs, juristes, psychologues, journalistes, activistes etc. contre la médiatisation d’un violeur notoire, nous assistons depuis quelques semaines à la sortie du bois de divers (vieux) loups apeurés. C’est comme si cette pétition, visant un de leurs tout-puissants membres, avait eu pour effet de mobiliser les angoisses d’effondrement, de néantisation et de persécution de ces vieux croûtons devant la menace de la perte de leurs privilèges masculins et de leurs habitudes, manifestement bien établies, du viol des femmes, des jeunes filles et des garçons. Cela, dans un pays où les mêmes, en riches boubous en «damina bazin» (comme si l’habit faisait le moine), l’air très inspiré ou usant de leur notoriété politique, n’hésitent pas à brandir l’islam comme gage de respectabilité et comme référence. Personne n’y croit, vous pouvez arrêter ce cinéma !
Cependant, dans un souci pédagogique, il peut être intéressant de reprendre quelques éléments concernant la pénalisation du viol et de sa perception. Cela, au cas où pour certains quelques évidences auraient échappé à la sagacité perverse de leur analyse. Ces échanges, auxquels évidement j’ai déjà largement contribué interrogent tout de même. De quoi s’agit-il ? Que nous apprennent ces divers mouve­ments féminins/féministes contre ce qui leur apparaît comme une violence, de plus, contre toutes les victimes de viol au Sénégal et ailleurs ? Et que renferment véritablement les attaques dont ces mouvements ou leurs démarches font l’objet ? En somme, de quoi cette «guerre» médiatique est-elle le nom ?
Le viol est reconnu comme un crime de guerre et comme un crime contre l’humanité par la Cour pénale internationale depuis le Statut de Rome de 1998. Cependant, grâce notamment aux luttes féministes occidentales qui ont su démontrer que le viol est un acte de barbarie, il est reconnu, depuis les années 70 comme l’acmé du système de domination totalitaire des hommes sur les femmes par l’appropriation de leur corps sans leur consentement. Cela, en usant de violences, menaces ou surprise. Ces luttes féministes occidentales ont depuis profité à d’autres femmes dans le monde. La reprise par les institutions internationales et nationales de ces questions permet d’ouvrir le champ des connaissances spécifiques attachées au viol, à ses contextes d’apparition, à sa prise en charge multidimensionnelle, à son coût économique dans une société donnée, mais aussi et surtout à la tentative de neutralisation des causes repérées.
Depuis le début de l’année 2020, le viol est enfin criminalisé au Sénégal. En effet, sur instruction du chef de l’Etat, il a été fait obligation au ministre de la Justice, dans un délai court, de faire droit à toutes les victimes et à leurs défenseuses et défenseurs, en criminalisant le viol. Dans le même temps, il a été ordonné, à Madame la ministre de la Femme, de la famille, du genre et de la protection de l’enfant, de construire un plan de lutte contre les violences pour la période 2019-2024. Devant la gravité des actes eux-mêmes au regard des lois nationales et internationales, au regard de notre fonctionnement social ainsi que de la gravité des conséquences physiques et psychotraumatiques sur la vie entière ainsi que de l’incidence sociale parfois mortelle, le chef de l’Etat a entendu ce qui, depuis de nombreuses années, n’avait étonnamment pas été audible : le viol est un crime qui porte atteinte à la personne humaine au même titre qu’un meurtre ou des actes de torture. Et au-delà, il rompt le contrat social de confiance qui relie les membres de cette société à l’auteur d’un tel acte. Ainsi contrevient-il à la sacralité de l’être humain consacrée jusque dans notre Constitution. C’est dans cette perspective que le chef de l’Etat a enfin rectifié l’extrême injustice que constituait la simple «délictualisation» d’une telle infraction et que nous avons maintenant la possibilité de condamner un auteur à 10 ans incompressibles au minimum et à perpétuité au maximum. Dans sa volonté de mener la démarche à son terme, Le président de la République a aussi donné des instructions à ses services pour la création de dispositifs d’accueil holistiques des victimes, dont le projet est en cours d’élaboration et porté par le ministère de la Femme. Il serait temps qu’il se penche aussi sur la prise en charge des auteurs ainsi que sur le traitement de la récidive des délinquants sexuels avec des mesures socio-judiciaires à la sortie d’écrou telles que le fichage ou l’interdiction d’exercer un métier en relation avec le public ou avec des publics spécifiques.
A côté de ces démarches laïques et républicaines, l’islam, quant à lui, interdit tout acte qui porte préjudice à son prochain et, quoiqu’il réprouve la fornication, insiste dans la sourate Les femmes, sur la nécessité d’obtenir le consentement des femmes pour tout acte. Cela, avec de nombreuses recommandations quant au déroulé de l’acte sexuel lui-même. Le non-consentement, l’usage de la violence, le forçage à des rapports sexuels sont constitutifs d’un préjudice pour la femme. Un tel préjudice en islam vaut la mise à mort de l’auteur par lapidation. Pour la victime, la préservation de ses droits et libertés d’être humain l’autorise à porter à la connaissance des juges musulmans les faits de viol dont elle a été victime. De surcroît, elle peut refuser de porter l’enfant de son violeur et se voir autoriser un avortement dans les trois mois. Ainsi, en toute logique, nous attendons, comme pour l’émigration clandestine, une fatwa de nos dignitaires religieux contre les faits de viol et de pédophilie et l’autorisation de l’avortement médicalisé en cas de viol et d’inceste.
La Bible aussi considère très clairement le viol comme un crime et une atteinte grave au corps humain créé par Dieu (Genèse 34 ; Deutéronome 22.25-27). La peine la plus courante pour un tel crime est la mise à l’amende assortie d’une responsabilité à vie, portée par l’auteur pour avoir détruit la vie de sa victime. Bien avant, dans la culture juive, le viol est déjà considéré comme une forme d’immoralité sexuelle et est sanctionné par l’obligation, faite à l’auteur, d’épouser sa victime. Sauf si le père de cette dernière s’y oppose et dans ce cas, l’auteur peut être contraint d’indemniser la victime. Quant au viol d’une femme mariée, il est puni de mort (Deutéronome 22 et suiv.) pour l’auteur comme pour sa victime, dans le but de faire disparaître ce mal d’Israël. On voit dès lors que la criminalisation du viol et l’aggravation de la pénologie s’y afférant, au Sénégal, portée par les Organisations de la société civiles (Osc) et des féministes, sont bien clémentes devant la justice divine qui globalement propose la mort comme réponse pénale. Alors quoi ? Il est plus facile d’attaquer des Osc et de méchantes féministes que de s’en prendre à Dieu ? Il est certain que vous en prenant à des féministes, vous risquez moins d’être brûlés par la foudre divine que par la virulence de leurs mots. Alors souffrez, en silence s’il vous plaît, comme vous le réclamez aux victimes de viol, les réponses plus ou moins acerbes, que leurs défenseuses et défenseurs vous servent. Mais que penser alors de ceux qui défendent ces comportements, s’inquiètent des erreurs judiciaires alors que le délai d’instruction est rallongé du fait de la criminalisation et que le juge d’instruction a tous pouvoirs pour la manifestation de la vérité ? Que penser de ces vieux messieurs et de ces jeunes paumés qui ergotent désespérément sur les réseaux sociaux, sur le viol de mineur, au mépris du droit, de l’éthique et du devoir de retenue qui sied à leurs rangs habituellement ?
L’illégalité, l’amoralité, le manque d’éthique et l’horreur que provoquent le passage à l’acte et l’acte lui-même de ces violeurs favorisent la promptitude du commun à les déclarer malades, lorsque leurs gestes défraient la chronique. Qu’est-ce qui, au moment du passage à l’acte, rend si difficile de les prendre pour des individus comme les autres ? Pour le frère, l’ami, le collègue que plus tard vous êtes capable de retrouver et de défendre ? De quelle maladie souffriraient-ils ? S’ils étaient au moins malades, transitoirement, cela les rendrait-il moins coupables ? Plus humains ? Plus semblables ? Plus dignes de rester parmi nous et de continuer à nous servir des analyses politiques sur des plateaux télé ? L’impensable, l’insoutenable, l’absence de limite que révèlent ces récits, étalages sordides des détails des viols et actes de pédophilie, dans les journaux, vient aussi violer la psyché des lecteurs, auditeurs et spectateurs. Le viol et la pédophilie sont des évènements traumatiques qui confrontent, les victimes secondaires et tertiaires que constitue l’audimat, à un débordement de la psyché par un envahissement brutal d’excitation mentale abjecte ; voire qui mettent à feu la mémoire traumatique de victimes jusque-là silencieuses. La répétition de ces faits, quasi-quotidiens, qui se répercutent d’une psyché à l’autre jusqu’à la sidération font de leur banalisation un moyen de survie psychique quasi collectif. Pour survivre à l’horreur de l’évocation de ce crime, il faut trouver les moyens de la réduire à sa plus simple expression : un anecdotique fait divers qui, une fois jugé, doit se faire oublier. Or il n’y a rien de banal dans un viol, il n’y a pas d’oubli chez la victime, même après une excellente prise en charge psychotraumatique. Cela, encore moins commis par une personne qui nous abreuve régulièrement et de visu d’informations spécieuses sur le monde politique sénégalais. D’ailleurs, comment un «malade» peut-il avoir sa place dans les médias et nous apporter des analyses politiques intelligibles et pertinentes ? N’y a-t-il pas là un paradoxe ? Et puis, comment la prison peut-elle soigner ce que l’hôpital aurait dû prendre en charge ? A moins qu’il existe un organe spécifique chez les violeurs des deux genres, non encore découvert, qui pourrait faire l’objet de recherches médicales…
En réalité, la raison est assez simple et le positionnement des sympathisants des violeurs l’est tout autant. 97% des violeurs ne souffrent d’aucune maladie mentale. Leur fonctionnement psychique ne souffre d’aucun trouble lié à une maladie. Ils sont constitutionnellement pervers ou psychopathes. La perversion et la psychopathie ne sont pas des maladies. Elles sont rangées dans les troubles de la personnalité. Dans cette expression «trouble de la personnalité», le trouble n’est pas lié à une pathologie, mais à un ensemble de traits spécifiques et suffisamment fixés qui induisent des comportements et des processus de pensée qui sont inadaptés à ce qu’une société est en capacité d’accepter d’un individu. Le viol est inacceptable, fantasmer violer un mineur lorsque l’on est adulte est impensable. Violer un mineur est suffocant d’horreur. Se retrouver mêlé encore et encore à des histoires de mœurs l’est encore davantage, soit-on capable de disserter doctement sur la politique sénégalaise. Cautionner cet état de fait et détourner le débat par des distorsions cognitives, des attaques quant aux compétences des personnes qui osent s’y opposer, se sentir autorisé à remettre en question leur honorabilité, c’est faire état de sa propre perversion ou de sa propre psychopathie, à moins que cela ne soit tout bonnement de la lâcheté et de l’inconséquence. La question qui demeure tout de même est la grande «décomplexion» avec laquelle ces attaques existent sur la scène sociale sénégalaise. A-t-on un problème d’appréhension du concept de «liberté d’expression» ou a-t-on un vrai problème social plus grave, qui autorise la défense sociale et publique des violeurs renommés ?
Après ce rapide exposé de la question du viol, il est quand même étonnant que nos sages délinquants, porte-parole de leur congénère, n’aient pas bien compris ce qui agite les organisations de femmes tout comme les féministes. Leur humanité et leur religiosité affichée doivent probablement souffrir quelques lacunes pour ne pas spontanément adhérer à l’évidence de la démarche pétitionnaire. A moins que cela soit lié à une maladie nouvelle à décrire rapidement dans les manuels de psychopathologie, pour faire avancer la science et faire rentrer le Sénégal dans la postérité. Il est, à mon avis, plus probable que le système politique et social patriarcal sénégalais ait atteint son apogée totalitariste. En déshumanisant les victimes et les femmes en particulier, ce système autorise la valorisation (appelée improprement réhabilitation par les souteneurs) et la défense d’un criminel : un homme, amoral et sans limites comme les autres, capable d’un crime d’horreur et de récidive. Un homme, comme les autres, inaccessible à la culpabilité, car constitutionnellement incapable d’avoir conscience d’avoir touché l’humanité dans sa chair en commettant un crime de viol, qui plus est, sur une mineure. Un oubli fondamental à l’appartenance à une communauté humaine comme l’aurait dit Hannah Arendt dans son «Rapport sur la banalité du mal». Les complices et souteneurs sont manifestement du même moule à moins d’être capables radicalement de se démettre du mal, de s’en désolidariser pour de bon. Alors de quoi vous plaignez-vous ? Que l’on veuille acter secondairement son acte d’exclusion de la communauté humaine, en demandant qu’on l’oublie en l’effaçant de notre vue dans les médias ?
Ndèye Khaïra THIAM
Psychologue clinicienne
Spécialisée en criminologie
clinique
et en pathologies psychiatriques

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