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Nous nous félicitions, il y a de cela six bonnes années, de la nomination de Babacar Touré à la tête du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra). Nous disions notamment que le choix porté sur sa personne par le Président Macky Sall, procédait d’une sanction méritée et constituait un hommage à ce pionnier de la presse privée dans l’espace francophone en Afrique. Babacar Touré a été un précurseur et a été à la base de toutes les grandes mutations et évolutions positives survenues dans le secteur des médias en Afrique et au-delà même, à travers le monde. La désignation de Babacar Touré pour diriger cette haute institution de la République devait être perçue par le milieu des femmes et hommes des médias, comme la reconnaissance de leurs contributions à la construction nationale et au renforcement du modèle démocratique sénégalais. Chacun d’entre nous pouvait se retrouver légitimement fier de la nomination de Babacar Touré. Mieux, nous avons pu dire que le choix était judicieux car le Président Sall venait de jeter son dévolu sur «le meilleur d’entre nous tous». Et pour la première fois, un professionnel des médias a été appelé aux commandes de cette instance de régulation au Sénégal. Le Président Macky Sall avait ainsi mis fin à une pratique qui semblait nier aux journalistes la capacité de réguler leur propre secteur. Dans de nombreux pays africains, l’ère n’était plus de donner les rênes de l’organe de régulation du secteur des médias à des magistrats mais à des journalistes et autres professionnels émérites du monde des médias. De ce point de vue, le Sénégal a pu rattraper son retard sur de nombreux pays.
Babacar Touré jouit d’une grande estime et d’une considération qui traversent les frontières africaines, et les journalistes de toutes générations le prennent pour un modèle de rectitude, d’ouverture, de rigueur professionnelle et morale. Son talent ? N’en parlons pas. BT a fait aimer le journalisme à plus d’un, par sa plume exquise et la justesse de ses mots et de ses propos. Les sociétés humaines ont parfois ce mauvais travers de ne pas rendre, de leur vivant, les hommages dus aux méritants. Ils étaient nombreux à  travers le continent africain, à saluer le choix du Président Macky Sall. Ce dernier ne s’y était point trompé. Il avait fait le pari de la transparence, de la rigueur et du respect des bonnes pratiques. Il savait bien que Babacar Touré serait incapable d’une quelconque compromission. Macky Sall avait choisi une personnalité qui ferait l’unanimité, ce qui n’est véritablement pas donné à beaucoup de monde. Mais aussi, le chef de l’Etat espérait, à travers la nomination de BT, permettre à un professionnel respecté, qui a blanchi sous le harnais, de montrer la voie à suivre pour entreprendre les réformes les plus porteuses de progrès pour le secteur des médias. Le Président Sall ne pouvait trouver qu’une institution de régulation pour faire travailler Babacar Touré car ce dernier avait déjà refusé aux Présidents Abdou Diouf et Abdoulaye Wade de faire partie d’un gouvernement. Ce n’était cependant pas gagné d’avance. Sans doute que BT considérait qu’il était assez transversal et ouvert à toutes les sensibilités pour refuser de paraître un trop marqué sur le plan politique en faveur d’un camp ou d’un autre. Cette posture a aussi caractérisé tout son mandat à la tête du Cnra.
Babacar Touré part la tête haute. Jamais durant son mandat, il n’a pu être voué aux gémonies pour ses prises de position. Il a su conseiller, il a su aider à éviter les turpitudes et il a su faire preuve de résistance, chaque fois qu’il était en face de velléités de dérives anti-démocratiques. Il a su faire revenir, avec délicatesse, sur les bonnes pratiques journalistiques, tous ceux et celles qui prenaient un peu trop de liberté avec les principes fondamentaux de la profession. Il s’est bâti une crédibilité durant plus de trente-cinq années comme journaliste et comme patron de médias. Il ne courait après aucun avantage, privilège ou honneur particulier. L’homme s’était déjà fait et cela suffisait pour qu’il ne se laisse pas déborder par des acteurs qui ont parfois pu faire montre d’un zèle inapproprié.
Babacar Touré a préféré éduquer avec pédagogie, guider, et n’a pas manqué de donner de sa personne pour sauver des situations complexes. Il faut dire que son aura, son autorité naturelle et sa légitimité l’y ont prédisposé. Babacar Touré a aussi terminé son mandat avec la manière. Dans un pays où ceux qui finissent leur mandat font des pieds et des mains pour rempiler, Babacar Touré a eu à anticiper sur la fin de son mandat pour suggérer, avec insistance, aux plus hautes autorités de l’Etat, de réfléchir à lui trouver un remplaçant. Il a ainsi refusé d’envisager toute forme de prolongation sur la durée de son mandat. Sans doute qu’il ne saurait s’accommoder de réformes institutionnelles taillées sur mesure ou de situations que son éthique personnelle refuserait. Le mandat de président du Cnra n’est pas renouvelable et dure exactement six ans. Babacar Touré a tenu à s’en tenir scrupuleusement à la rigueur des textes organisant l’institution.
BT nous aura donc donné une leçon de vie, des leçons d’éthique et de professionnalisme. Sans compter ce qu’il a laissé de grandiose et d’utile au Cnra. Babacar Touré et son équipe du Cnra ont fini de réfléchir sur tous les textes qui devront donner un visage de modernité, d’ouverture et de démocratie mais aussi de professionnalisme au secteur des médias. Les mutations technologiques qui ont changé le cours de l’histoire des médias imposent une prise en charge fondée sur des principes clairs et rigoureux. Le Président Macky Sall a trouvé la belle formule en prodiguant à Babacar Touré, lors de la cérémonie de remise du dernier rapport annuel du Cnra : «Vous avez été constant et vous êtes un homme de conviction. Je vous sais ferme sur les principes. Je vous sais tout aussi flexible, pédagogue, plutôt persuasif. Vous avez fait montre de générosité, d’esprit fédérateur autour des principes d’impartialité.» Babacar Touré a assurément balisé la voie à son successeur et a permis à l’institution de redorer son blason. Le Cnra a gagné en aura, en visibilité et en crédibilité. On ne peut pas dire que l’institution a pu forcer la main au gouvernement pour obtenir plus de moyens financiers pour remplir sa mission, car Babacar Touré semblait s’interdire de mener une bataille pour obtenir les ressources financières nécessaires. On peut bien lui reprocher ce scrupule.
Babacar Touré aura donc incontestablement réussi sa mission à la tête du Cnra. Il se voudrait désormais en retraite de «tout». Mais force est de dire que le Sénégal, dans le contexte actuel, aura encore besoin de son entregent, de son intelligence, de sa sagesse et de sa capacité à établir des passerelles entre les acteurs publics. Babacar Touré n’aura qu’une seule excuse, ce serait de faire comme un autre grand professionnel des médias, Pierre Bellemare, décédé récemment à 88 ans passés et qui disait : «Je veux travailler jusqu’au bout, la retraite ce n’est pas pour moi, je ne sais pas ce que c’est. J’ai toujours aimé raconter des histoires, je le fais dans mes livres.»

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