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Plus d’une fois, nous nous sommes insurgés à travers ces colonnes des interdictions administratives prononcées pour empêcher des marches pacifiques de l’opposition. Nous apostrophions, avec une certaine véhémence, le gouvernement, notamment dans une chronique en date du 16 juin 2019 intitulée : «Quand vont-ils s’interdire d’interdire les marches de l’opposition ?». Nous considérons qu’il demeure fondamental de reconnaître et de faire droit au citoyen de son droit de manifestation contre une décision ou un fait d’une autorité publique. Il n’en demeure pas moins que ce droit doit s’exercer strictement dans le cadre du respect des droits des autres citoyens et surtout pas dans un objectif ou une finalité de causer des troubles à l’ordre public. Les citoyens sénégalais se gardent de se joindre à des actions qu’ils perçoivent comme entrant dans une logique de trouble de l’ordre public ou mues par des velléités subversives. Ainsi, a-t-il été observé que les rangs des marches de l’opposition, autour de thèmes n’emportant pas l’adhésion des populations, ont été snobés par ces dernières. Les organisateurs des marches s’en offusquaient et finissaient par insulter les autres citoyens qui ont choisi librement de ne pas se joindre à leurs actions. Ainsi, nous relevions dans un autre texte en date du 6 août 2019, à l’endroit des organisateurs des marches : «Comment peuvent-ils s’étonner que les populations ne viennent pas à leurs marches ?» Il se trouve que les marches autorisées ne drainent guère des foules et passent donc inaperçues auprès de l’opinion. Pour faire la «Une» des médias, il faudrait arriver à provoquer des confrontations entre marcheurs et policiers. En effet, seules les marches réprimées par la police suite à des interdictions revêtent du succès.

En France ou aux Usa, un manifestant qui agresse
un gendarme devant le Palais présidentiel serait abattu
Il reste que les projets de marche deviennent de plus en plus nombreux et portent sur divers motifs. On voit que pour une raison ou pour une autre, de la raison la plus populaire ou essentielle pour les populations et pour l’Etat, jusqu’au motif le plus futile, des personnes sonnent la charge pour appeler à des marches. Ce qu’il y a sans doute à déplorer n’est nullement que des gens demandent à marcher pour quelque raison que ce soit, mais on voit que les organisateurs usent de tous les stratagèmes pour amener l’autorité administrative à interdire leurs marches. On a vu la semaine dernière les organisateurs de marches pour protester légitimement contre la hausse du prix de l’électricité déposer deux déclarations de marche simultanées sur deux lieux différents et distants de plusieurs kilomètres. Comment peut-on marcher à Dakar, à la fois à la Place de l’Obélisque et à la Place de l’Indépendance ? Il est manifeste que par ce procédé, les organisateurs cherchaient à faire interdire leurs marches et ainsi avoir l’alibi pour braver les Forces de l’ordre. En outre, dans de nombreux cas, la déclaration préalable n’a pas été faite à temps ; dans d’autres, les organisateurs choisissent des itinéraires incluant des périmètres définis depuis de longues dates comme étant des périmètres de sécurité à l’intérieur desquels aucun rassemblement de personnes exprimant des contestations ne saurait être toléré. Dans tous les pays au monde, l’autorité administrative, appréciant les situations et les contextes, peut décider d’ériger un périmètre de sécurité. En France, suite aux manifestations violentes des «Gilets jaunes», le périmètre des Champs-Elysées à Paris reste toujours déclaré comme «périmètre de sécurité», à l’intérieur duquel toute manifestation est interdite. Les juridictions administratives ont fini de donner raison à l’Etat français pour une telle mesure administrative. Au Sénégal, on refuse de reconnaître cette prérogative à l’Etat, alors que la justice saisie a confirmé la légalité de la mesure de «sanctuariser» le secteur allant de la Place de l’Indépendance à la Place Washington et incluant donc les installations du Palais présidentiel, du gouvernement et d’autres services essentiels de l’Etat.
Les organisateurs de marches qui voudraient imposer leur itinéraire dans ce secteur ne laissent pas le choix à l’autorité administrative. Dans la même logique, des organisateurs bravent les autorités administratives et menacent ouvertement d’en découdre avec les forces de sécurité si d’aventure la marche n’est pas autorisée. Plus grave, ils brandissent la menace qu’autorisée ou pas, leur marche sera tenue, au prix de violentes confrontations avec les forces de sécurité. Qui n’a pas entendu des organisateurs de marches annoncer qu’ils prendront d’assaut le Palais présidentiel par exemple ? Dans de telles conditions, comment pourrait-on autoriser la marche et surtout comment ne pas prendre les dispositions nécessaires pour protéger l’Etat et ses institutions. Des organisateurs de marches ont eu des pedigrees de fauteurs de troubles pour que l’autorité administrative soit fondée à leur opposer un refus systématique de diriger une marche. Dans de grandes démocraties à travers le monde, des fauteurs de troubles, identifiés et même fichés par les services de police, sont interdits de tout rassemblent public et sont même privés du droit d’aller au stade pour suivre un match de football. Une telle méthode est un instrument de police dont se sert l’autorité pour anticiper sur des situations troubles. Comment alors autoriser une marche de personnes qui, chaque fois qu’elles arrivent à déjouer la vigilance de la police, s’agrippent sur les grilles du Palais présidentiel et agressent les forces de sécurité préposées à la surveillance de ce lieu stratégique ? Il est clair que dans de grandes démocraties comme en France ou aux Usa, un manifestant qui se serait permis, à l’image de Guy Marius Sagna, d’aller s’agripper aux grilles du Palais présidentiel tout en criant des slogans agressifs et en se bagarrant comme un hystérique avec des gendarmes en faction sur les lieux aurait reçu une décharge d’une arme automatique. Le cas échéant, les conséquences auraient été encore plus graves. Il apparaît de bon sens pour une autorité administrative d’empêcher, par précaution, une aussi fâcheuse et on ne pourrait plus regrettable éventualité.

Le phénomène des manifestants professionnels
On va observer que les organisateurs des marches restent les mêmes personnes et endossent toutes les causes. Les mêmes personnes peuvent vouloir marcher pour le prix de l’électricité, elles voudraient aussi marcher, en synergie avec des commerçants, contre l’installation d’une chaîne de supermarchés, elles tiendraient à marcher pour donner du crédit à un reportage d’une chaîne de télévision étrangère accusant des personnalités politiques de malversations, elles voudraient prendre fait et cause pour une partie dans un différend commercial ou pour demander à des entreprises étrangères de quitter le sol sénégalais ou pour demander la disparition du franc Cfa ou pour s’opposer à une réforme politique, électorale ou de la Constitution du pays. Ces personnes voudraient marcher parce qu’elles soupçonneraient le Président Macky Sall d’entretenir l’idée, qu’il n’a d’ailleurs encore jamais exprimée, de briguer un troisième mandat à la tête du Sénégal en 2024. Les mêmes personnes voudraient marcher pour la date des élections ou pour exprimer une solidarité à des populations en colère dans d’autres pays. Ainsi, chaque jour est propice pour une marche, chaque cause mérite une marche. Les forces de police et de sécurité seraient-elles dédiées exclusivement à devoir encadrer des marches ? Bien sûr que non ! Un tel laisser-aller, un tel laxisme, n’est acceptable dans aucun pays.
Il reste que ces marcheurs sont pour la plupart des personnes à qui aucune activité professionnelle effective n’est connue. Ce sont en quelque sorte des chômeurs qui voudraient consacrer leur temps à organiser des marches pour toutes les causes et les plus farfelues. Ces personnes vivraient-elles de subsides que leur procurerait l’activité d’organisation de marches ? On voudrait ne pas croire que des officines d’organisation de marches sont créées pour faire des prestations rémunérées d’organisation de marches à la carte. Ne serait-on pas en train de voir prospérer au Sénégal cette activité connue aux Usa, où des «manifestants professionnels» sont postés tous les matins aux abords de la Maison Blanche pour soulever des pancartes de dénonciation ou de protestation, au gré des questions qui préoccuperaient le payeur du jour ?
Il y a de l’intérêt à regarder sur YouTube, la pièce décapante, Manifestant professionnel, jouée en 1970, par les acteurs français Jean Yanne et Daniel Prévost. En effet, le dialogue souligne «qu’il y a un tas de gens qui ont des revendications, qui voudraient protester, mais qui ne peuvent pas manifester parce qu’ils n’ont pas le temps pour le faire, car ils travaillent. Alors ils paient des manifestants pour porter des pancartes et hurler des slogans à leur place».
On ne le dira jamais assez, si on devrait qualifier l’action de certains hommes et femmes politiques et d’activistes quant à la tenue de manifestations dans Dakar, l’irresponsabilité ne serait pas un mot trop gros. Le chaos qu’on cherche systématiquement à installer à la Place de l’Indépendance et alentours, du fait d’une poignée d’individus, est à regretter. On pourra épiloguer autant qu’on voudra sur le respect des libertés publiques, le droit de manifester et de marcher, mais on ne peut fermer les yeux sur une irresponsabilité à outrance d’acteurs se cherchant une légitimité tous azimuts. Nous sommes les premiers à reprocher dans ces colonnes tous les manquements des forces publiques et de l’Etat quant à l’encadrement des manifestations pacifiques des citoyens, mais force est de reconnaître qu’il y a un péril insurrectionnel qui cherche à faire son lit sur l’espace public sénégalais. Cherche-t-on à émuler un siège comme celui de la Place Tahrir, avec des rangs vides ? Cherche-t-on à défier l’Etat et à mettre en pratique des démarches réactionnaires de guérilla urbaine pour exister ? Cherche-t-on juste à jouer aux héros irresponsables, enfilant la cape de n’importe quel combat ?
A toutes ces questions, les actions que nous voyons ne nous contredisent guère. Des personnalités se cherchent une légitimité dans la rue. La mise en scène reste classique. Les annonces chocs se succèdent à longueur de journée dans les médias. On prépare les esprits au chaos total, à des hordes de justiciers sociaux qui viendront libérer de tous les maux. L’action à venir est peinte comme le début de la lutte légitime qui va libérer. La posture de s’ériger en sentinelle de la démocratie et martyr est adoptée sur toutes les plateformes. Rares sont les argumentations structurées pour justifier le registre d’actions choisies. Tout est dans l’invective.

A population lassée, indifférence totale
Ce jeu d’irresponsabilité ne fait pas fortune pour la simple et bonne raison que les populations sénégalaises détournent leur regard de tous ces appels au désordre et à l’anarchie. La légitimité des acteurs qui invitent à investir les rues est une raison de cette indifférence. Le discours usé qui est tout le temps proposé est aussi une explication pertinente. A force de sauter de combat à combat, une justification des actions menées peine à faire sens auprès de l’opinion. La caricature du «dégagisme» vient à l’opinion qui ne se laisse plus embarquer dans n’importe quel combat. Le préjudice causé aux populations par tous les manifestations et les dispositifs sécuritaires extrêmes finissent par irriter tout passant ou riverain. Ils sont nombreux les citoyens qui, par le tort subi lors des appels aux manifestations, discréditent tout combat et toute action que porteront les responsables politiques et les activistes. Ils sont nombreux les commerçants, travailleurs et automobilistes du centre-ville qui sont énervés et déçus qu’un jeu du chat et de la souris se tienne en plein cœur de Dakar et bloque leurs activités. Ils sont nombreux les citoyens sénégalais qui en ont marre de se faire prendre en otage dans des combats sous le sceau du bien commun, mais qui s’inscrivent essentiellement dans la poursuite d’agendas personnels. Ils sont aussi légion les citoyens sénégalais qui voient clair dans le discours des «révolutionnaires» de salon et café de Dakar. Ce n’est pas d’une telle manière que l’action contestataire se mène dans une démocratie. Avant de faire des appels à une lutte qui «libère», il faudrait penser la démarche, voir ses contradictions et surtout être logique dans celle-ci. Le Sénégal mérite bien plus que ces petits jeux de rue.

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