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Vous souvenez-vous de Francis Fukuyama ? Le fameux auteur de La fin de l’histoire, publié en 1992, faisant l’éloge de l’ultralibéralisme qu’il présentait comme un «horizon indépassable» pour l’évolution des sociétés humaines après la chute du mur de Berlin et la fin du communisme. Ce cher Francis Fukuyama, qu’adorait mon ami et camarade de promo à l’école de journalisme Samboudian Camara, est devenu avec la crise un Fedayin de l’Etat. Dans un entretien au journal Le Point, Fukuyama analyse le rôle des Etats face à la crise, avec ceux qui réussissent et ceux qui réussissent moins. Chez ceux qui réussissent, nous avons aussi bien des démocraties (Corée du Sud et quelques pays scandinaves), mais aussi des «dictatures» comme la Chine. Nous avons la même chose chez ceux qui réussissent moins (qui vont des Usa, Angleterre, mais aussi la Russie). Pour Fukuyama, la «ligne de partage» entre les deux groupes réside dans «un Etat fort et une politique de santé efficace». Toutes choses étant égales par ailleurs, c’est peut-être cette ligne de partage qui explique que notre pays s’en sorte pas mal, comparé à beaucoup de pays du continent. On s’en sort parce que nous avons un système de santé qui, même s’il n’est pas toujours efficace, a le mérite de fonctionner, parce que le courage et le dévouement du personnel médical compensent souvent les manquements du système. «Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune», dit Macron dans son discours du 13 avril, rappelant que des Français l’avaient déclaré il y a deux siècles. Aujourd’hui, rien n’est plus vrai et plus actuel. Le Sénégal redécouvre «l’utilité commune» de son personnel médical qui n’a pas toujours la distinction sociale et la reconnaissance, et encore moins la rémunération qu’il mérite. Aujourd’hui, le personnel médical a toute la reconnaissance, toutes les distinctions, mais dans l’après-crise, il faudra en tirer les conclusions en termes de rémunération, en redéfinissant une nouvelle hiérarchisation en termes d’utilité sociale pour la République.
Avec le conflit en Casamance, nous avons découvert  «l’utilité commune» d’une Armée professionnelle et d’une Administration qui ont été en première ligne pour sauver l’unité du pays. Avec les pandémies, nous découvrons celle des médecins. Quel est le dénominateur commun entre les médecins, les militaires et l’Administration territoriale ? Naturellement, c’est l’Etat. Mais au-delà de l’Etat, il y a l’école publique qui nous a permis d’avoir ces ressources humaines de qualité qui permettent au pays de traverser les crises. Il est urgent de redonner à ces fonctions cette reconnaissance sociale de leur utilité commune qui faisait que la fierté d’appartenance à ces corps (enseignants, médecins…) l’emportait sur les considérations pécuniaires. C’est parce que la fierté d’appartenance a dépéri que les considérations pécuniaires comblent le vide. Macron invite tout le monde à se réinventer, à commencer par lui-même. Il prêche par l’exemple puisqu’il est passé après les chocs de Gilets jaunes et le Covid-19, de l’hybris (démesure) de Jupiter à une forme de bienveillance très bouddhiste.

Le médecin préféré de mon père
Pour rendre hommage au corps médical et surtout illustrer leurs miracles au quotidien quand la volonté et le courage se substituent aux défaillances du système, je vous propose la note de lecture sur le livre du Pr Abdoul Kane afin que le «miracle» du Pr Seydi, du Dr Bousso et des autres n’éclipse le dénuement de nos hôpitaux publics.
Comme Louis-Ferdinand Céline, un autre médecin écrivain, qui a entrepris un Voyage au bout de la nuit, le Pr Abdoul Kane, avec son livre La vie sur un fil, voyage jusqu’au bout de la nuit de son hôpital, plongé tout le temps dans la nuit noire des problèmes surréalistes et absurdes. Au-delà de la médecine et de l’écriture, Abdoul Kane et Louis-Ferdinand Céline ont le style en commun, mais ont une grande différence. Autant Céline était d’un pessimisme ontologique pour ne pas dire nihiliste, autant on s’étonne de l’optimisme du Pr Abdoul Kane qui s’accroche au fil tenu de l’espoir en l’homme, dans un univers où tout est «indigence, misère physique et morale dans une société où après avoir cultivé la terre, les arts et les lettres, on cultive la monnaie d’une religion qui a pour sanctuaires les banques et les coffres forts». L’essentiel du livre est dans la dédicace adressée «à tous ceux qui ne ménagent aucun effort pour que l’hôpital devienne un symbole de l’équité et de la solidarité humaine». Le livre rend hommage à ces héros qui permettent à nos hôpitaux de survivre sur un fil grâce à des miracles devenus quotidiens, parce que le quotidien de nos hôpitaux est fait de drames devenus ordinaires  parce qu’on y meurt par manque de moyens pour se payer un scanner, un médicament, par négligence ou de l’absence de choix entre la «bourse ou la vie», avec le mercantilisme de certains soignants. Or il est admis que «la médecine n’atteindra ses lettres de noblesse que lorsque ceux qui la pratiquent s’intéresseront aussi aux personnes qui habitent leurs malades». Quand Abdoul Kane s’écrie : «L’écriture était devenue une pressante catharsis pour échapper à ce monde mortifère», le cri du cœur du cardiologue, rappelle Jean Christophe Ruffin, ancien ambassadeur de France à Dakar, autre médecin écrivain qui s’est exilé dans l’écriture pour échapper à un monde mortifère de cette autre bêtise humaine qu’a été la guerre et la famine en Ethiopie. Le livre de Abdoul Kane est un précieux précis de sociologie, parce que les nouvelles son hôpital constituent un véritable laboratoire de sociologie où le Pr Kane, spécialiste du cœur, s’efforce de «soigner les plaies et de panser les esprits». Cette volonté à panser les esprits, mais aussi et surtout sa volonté à écouter et à comprendre les malades qui a fait du Pr Abdoul Kane le médecin préféré de mon père, qui explique son sens de l’humain par ses origines familiales et religieuses, alors que je les situe dans l’humanisme hippocratique. Mon imam de père se méfiait beaucoup des médecins jusqu’à sa rencontre avec le Pr Abdoul Kane.

1 COMMENTAIRE

  1. Lorsque je vous lis, vous êtes toujours loin des jugements partisans. Contrairement aux soit disant analystes politiques que nous trouvons dans certains plateaux de TV. Vous êtes le meilleur

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