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Le début de ce 21ème siècle est marqué par des bouleversements géopolitiques et géostratégiques qui sont la conséquence d’une recomposition de l’ordre mondial à laquelle on a assisté durant les trois dernières décennies du 20ème siècle. En effet, le 20ème siècle a été une période où les relations internationales étaient crispées. C’était le siècle des deux grandes guerres et de la rivalité idéologique entre deux blocs qui se regardaient en chiens de faïence et ont failli mener l’humanité au-delà de l’apocalypse.

La fin de la
bipolarisation Est/Ouest
Le 20ème siècle était effectivement marqué par cette bipolarisation Est/Ouest. Autrement dit, le monde était divisé en deux blocs : les pays de l’Est regroupés au sein du pacte de Varsovie et sous influence soviétique d’une part, et d’autre part les pays de l’Ouest, membres de l’Otan, sous le leadership américain. Il y avait entre les deux blocs les pays non alignés, mais l’étaient-ils réellement ? Pendant plus de cinquante ans, les deux superpuissances qu’étaient l’Urss et les Etats-Unis ont entretenu une tension extrême qui a fortement pesé sur les relations internationales. Il aura fallu attendre l’année 1989 avec l’écroulement du bloc de l’Est, suite à la chute du mur de Berlin. Deux ans plus tard, en 1991, l’Urss disparaissait.
Le libéralisme venait de l’emporter sur le communisme et voulait par la même occasion imposer la pensée unique com­me socle d’un nouvel ordre mondial voulu par les capitalistes, avec à leur tête les Etats-Unis.
C’est dans un tel contexte que de nouvelles contradictions vont apparaître (ce qui fait d’ailleurs le moteur de l’histoire, pour reprendre le matérialisme historique), avec la naissance de puissances émergentes comme les Brics. Ces nouvelles puissances dites émergentes vont résister à la volonté du camp libéral de vouloir imposer la pensée unique qui voudrait que tout le monde regarde dans la même direction que les Etats-Unis. Dans leur volonté de vouloir imposer un nouvel ordre mondial, le camp occidental va mener des guerres-éclairs, localisées et circonscrites pour liquider des régimes dont les leaders pourraient constituer des obstacles au projet de la pensée unique.
C’est alors que, principalement dans le monde arabe, des dirigeants comme Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi vont être liquidés, et les printemps arabes venaient concomitamment con­forter la position américaine. Les tensions que nous observons dans le Proche et Moyen-Orient sont une excroissance naturelle du projet américain de contrôle des ressources et points stratégiques de la planète. Dans cette région, nous assistons à une lutte de leadership entre l’Iran, l’Arabie Saoudite, voire la Tur­quie et Israël.
Malheureusement, en voulant recomposer la géostratégie dans le monde arabe, les Américains ont aidé à la naissance et au développement des nébuleuses djihadistes. Non seulement, ils ne sont pas parvenus à contrôler effectivement cette partie du monde (la Syrie de Assad résiste toujours), mais de nouvelles guerres se sont imposées au libéralisme, et au-delà à la communauté internationale.
Partout, les djihadistes mènent des actions terroristes : au cœur de l’Occident, dans les capitales européennes, en Amérique, en Australie, au Proche et Moyen-Orient (en Syrie, en Irak, au Yémen).
L’Afrique n’est pas épargnée, avec la guerre au Nord Mali (un conflit éminemment stratégique) pour l’accaparement des richesses de la région, sans compter Boko haram au Nigeria et autour du lac Tchad.
Au demeurant, il faut comprendre que fondamentalement, ces changements et soubresauts sont sous-tendus par des volontés affirmées de part et d’autre de vouloir contrôler les ressources stratégiques de la planète. Et pour ce faire, l’accès et le contrôle d’espaces stratégiques sont incontournables.
Naturellement, la géostratégie est définie et implémentée par une volonté politique. C’est dire donc que les enjeux prennent leurs sources dans les luttes et positionnements politiques au sein des Etats, principalement des grandes puissances. Cela nous amène à réfléchir pour comprendre la responsabilité des néoconservateurs, sous les administrations Bush, père et fils. Ils ont planifié et mené des guerres et agressions pendant qu’ils étaient aux affaires partout à travers le monde, particulièrement dans le monde arabe. Ces guerres et agressions, à n’en pas douter, étaient effectivement menées pour contrôler les ressources naturelles, comme le pétrole et le gaz, dont cette ré­gion regorge en quantité inestimable.
A cette volonté des Oc­cidentaux et principalement des Américains à vouloir imposer la pensée unique et régenter le monde, il aura fallu compter avec l’opposition farouche de puissances comme la Russie, la Chine et les autres Brics, à s’y opposer.

Le dépérissement des partis politiques
traditionnels dans les pays démocratiques.
Les mutations géostratégiques vont certainement s’amplifier avec la déliquescence et le dépérissement des partis politiques traditionnels, en provoquant par la même occasion une recomposition de l’espace politique dans plusieurs pays démocratiques. Les exemples les plus en vue sont l’émergence de personnalités comme Emmanuel Macron et Jean Luc Mélenchon en France, ou Donald Trump aux Etats-Unis. En France, la bipolarisation de l’espace politique entre la droite et la gauche est remise en cause, et on assiste à l’avènement d’une nouvelle race de leadership. L’arrivée de Macron a affaibli de grands partis politiques, tels que Les Républicains (Lr) et les Socialistes (Ps) qui se sont relayés le pouvoir depuis la naissance de la 5ème République.
Aux Etats-Unis, Trump a surfé sur l’électorat conservateur sans l’apport conséquent de son parti, il a presque fait campagne en solo. En Grande Bretagne, le Brexit et le référendum qui a suivi montrent une volatilité de l’électorat qui ne rassure pas les partis politiques traditionnels. Le discrédit des appareils politiques traditionnels a ouvert la voie à l’affirmation de la société civile. Ces mutations ne sont pas propres à l’Europe, puisqu’en Afrique aussi on assiste à la naissance de nouveaux leaderships et à l’affirmation de la société dans l’espace politique.
La situation au Sénégal est révélatrice de ces changements. Nous sommes au 21èm siècle, il est vrai, avec le développement des technologies de l’information et de la communication, notamment les réseaux sociaux. Les temps ont changé et ce changement se fait à une vitesse exponentielle. Il faut vouloir, pouvoir, et savoir s’adapter ou disparaître.
Dans ce nouveau paradigme de mutations géostratégiques, la mondialisation est devenue une réalité qui est cependant réversible, puisque l’on va paradoxalement vers une régionalisation politique et économique. Une régionalisation dans la globalisation, avec la multitude d’accords tels que : les Ape (Ue/Acp), Ceta (Ue/Canada), Tafta (Ue/Usa). Mais en même temps, nous assistons à des politiques isolationnistes, comme le Brexit ou la nouvelle politique extérieure américaine, initiée par l’Administration Trump. La mondialisation est à l’ordre du jour, mais parallèlement, le désir de repli sur soi et de s’organiser selon ses propres affinités se fait sentir. Dans le même contexte, l’Europe veut coopérer avec l’Afrique sans ses vagues de migrants qui tapent à ses portes.
La nouvelle géostratégie comporte et comportera sûrement des avantages et des inconvénients. Alors, l’Afrique devra tirer profit des avantages de ce nouvel ordre en perspective et en saisir les opportunités qui se présenteront. Il est temps pour l’Afrique d’être actrice et non spectatrice par rapport à ces mutations politiques et géostratégiques auxquelles nous assistons.
Heureusement, l’Afrique semble prendre conscience des en­jeux qui découlent de ces mutations géostratégiques, en adoptant l’agenda 2063 intitulé : «L‘Afrique que nous voulons». Cet agenda est «un cadre stratégique partagé, pour une croissance inclusive, un développement durable et une stratégie globale pour optimiser l’utilisation des ressources de l’Afrique au profit de tous les Africains». Dans l’agenda 2063, il est indiqué un ensemble d’aspirations communes, telles que :
1)- Une Afrique prospère fondée sur une croissance inclusive et un développement durable ;
2)- Un continent intégré, politiquement uni, basé sur les idéaux du panafricanisme et sur la vision de la Renaissance africaine ;
3)- Une Afrique où règne la bonne gouvernance, la démocratie, le respect des droits de l’Homme, la justice et l’Etat de droit ;
4)- Une Afrique en paix et sûre ;
5)- Une Afrique dotée d’une identité culturelle forte, de valeurs, d’une éthique et d’un patrimoine communs ;
6)- Une Afrique dont le développement est axé sur les citoyens, s’appuyant sur le potentiel de ses populations, en particulier de ses femmes et de ses jeunes, et prenant soin des enfants ; et
7)- Une Afrique en tant qu’actrice et partenaire fort et influent sur la scène mondiale.
La nouvelle génération de dirigeants africains a eu raison d’élaborer cet agenda qui a pour horizon temporel l’année 2063. C’est un grand chantier qui sera légué aux générations futures, en espérant qu’elles célébreront les cent ans (100 ans) de l’organisation Oua/Ua, après avoir réalisé les grandes décisions contenues dans l’agenda 2063.
L’avenir de l’humanité se trouve au même endroit que son point de départ, là où on a découvert les traces de Lucy, c’est-à-dire en Afrique.
Cette esquisse de la géostratégie mondiale, en ce début du 21ème siècle, nous permet d’aborder la situation du Sénégal dans ce contexte. En effet, la plupart des Etats africains ont décliné l’agenda 2063, sous forme de plans de développement à long et moyen terme. Notre pays a mis en place le Plan Sénégal émergent (Pse), avec un horizon temporel fixé à 2035. Les découvertes de pétrole et de gaz vont renforcer sans aucun doute le développement du Sénégal.
L’exploitation de ces ressources stratégiques exige des conditions préalables, dont la principale est le consensus dans l‘exploitation et la gestion desdites ressources. Nos contradictions ne doivent pas nous amener à être les bras armés ou le cheval de Troie de puissances étrangères occultes qui voudraient faire main basse sur nos ressources. Nous devons toujours avoir à l’esprit le sens du patriotisme. Nous avons déjà développé en d’autres occasions, le «Consensus historique», pour permettre l’émergence de la bénédiction du pétrole, au profit des populations sénégalaises.
Le manque de consensus et la persistance des contradictions peuvent aboutir à des troubles internes et faire en sorte que les riches découvertes de pétrole et de gaz ne puissent bénéficier au Peuple sénégalais. Par contre, d’autres qui sont à l’affût comme des charognards pourraient en profiter et c’est en cela qu’on parle de malédiction du pétrole.
Il faut comprendre que l’accaparement de ces ressources stratégiques et leur contrôle au niveau mondial constituent l’épicentre de la géostratégie. Le «Consensus historique» doit nous amener à comprendre les enjeux liés à l’exploitation et la gestion de ces ressources en question. Nous devons tracer une ligne imaginaire ou virtuelle (une sorte de ligne Maginot) à ne pas dépasser et à toujours privilégier les intérêts supérieurs de la Nation.
In fine, il est bon de savoir que la maîtrise de la géopolitique et de la géostratégie peuvent aider à prendre les décisions, les meilleures. Comprendre ces notions permet d’avoir une idée précise des enjeux dans les relations internationales et dans la recherche de positions dominantes.
Serigne Ousmane BEYE beyeouse@ucad.sn

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