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Jadis, dans le cadre des campagnes de prévention médicale, les enfants de notre génération étaient vaccinés au moyen d’une plume qui écorchait l’avant-bras pour inoculer l’antidote contre les maladies endémiques. Depuis, le monde a fait des avancées scientifiques et technologiques qui ont sensiblement amélioré les méthodes de prévention.
L’introduction ci-dessus n’est qu’une métaphore pour parler d’une réalité inéluctable, à savoir le courage et l’amour pour le Sénégal d’hommes et de femmes qui osent, au moyen de leur plume, écrire sur divers sujets et décrire notre condition pour préserver notre pays des méfaits de la mauvaise gouvernance. Cela ne date pas d’aujourd’hui comme l’attestent les archives du Sénégal ; depuis l’époque coloniale, des intellectuels sénégalais de différents niveaux ont fait montre d’une détermination remarquable, pour défendre les droits des citoyens et combattre ce qu’il était convenu d’appeler l’exploitation de l’homme par l’homme. N’est-ce pas là une tradition bien établie dont les héritiers d’hier à nos jours ont adopté une posture de sentinelles pour parer à tout inconvénient. Parmi eux, feus Mame Less Dia, Assane Fall alias prof Assane dans les années 70/80 (au journal satirique Le Politicien), Boubacar Diop (Promotion) à qui nous souhaitons longue vie.
En prenant la relève, d’autres Sénégalais tout aussi patriotes que leurs devanciers ont gagné le challenge qui consiste à perpétuer et étoffer l’œuvre, en dépit des risques redoutables qui se dressent sur leur chemin. Nous citerons, entre autres, le patriarche émérite Mody Niang, les journalistes téméraires mais très lucides Mamadou Oumar Ndiaye, Sergine Saliou Guèye, Adama Gaye, les professeurs au sceau intellectuel bien préservé Alassane Kitane, Elie Charles Moreau, Boubacar Boris Diop, Mame Less Camara, Fatou Sow Sarr…. Il reste entendu que l’on ne saurait exclure Abdou Latif Coulibaly qui, comme Obèye Diop, Bara Diouf, Mamadou Séni Mbengue (paix à leur âme), a troqué, après une carrière bien remplie, sa plume de journaliste contre la redingote du politicien.
Il est donc heureux que le Sénégal puisse disposer, d’une génération à l’autre, d’une légion d’honneur constituée de citoyens qui ont choisi de lui faire don de leur vie, en bannissant toute forme de compromission, pour engager une bataille contre la mauvaise gouvernance. Natu­rellement, ici comme ailleurs en Afrique, un tel choix est très mal perçu par les gouvernants et leurs courtisans qui considèrent que toute personne qui n’épouse pas leur pensée ou leur système de gouvernance est contre eux. Même à l’époque de la royauté, les souverains s’attachaient les services d’hommes libres, pour ne pas dire libres penseurs, pour recueillir de bons conseils plutôt que des louanges, prendre le pouls réel du Peuple et entreprendre en conséquence les actions impératives pour le salut du royaume.
Parallèlement à ceux-là qui maitrisent l’art de l’écriture, nous avons en Afrique des artistes engagés qui prennent le parti des peuples pour crier casse-cou aux gouvernants qui, à force de jouir du pouvoir, finissent par négliger l’essence de leur mission et se drapent du manteau de dictateur en puissance, pour violer toutes les dispositions législatives et règlementaires et aspirer à un mandat de trop. Pour contenir cette sainte alliance entre les écrivains engagés et les artistes de la même veine, les gouvernants essaient d’abord de les appâter par des sucettes et si cette méthode ne marche pas ils déploient l’artillerie lourde en instrumentalisant les services judiciaires. D’où l’emprisonnement effréné d’opposants ou de gens supposés l’être de par leur refus de collaboration.
Ailleurs, notamment en Europe et aux Etats-Unis d’Amérique, les opposants ne sont pas traités comme des ennemis, on leur accorde tout le respect qui sied eu égard à leur contribution à l’amélioration du système démocratique. Ceux qui ont maille à partir avec la justice sont poursuivis pour des faits délictuels en relation avec leur mission d’élus, de gestionnaires de derniers ou pour des écarts de conduite morale. Dans ces pays dotés de régimes démocratiques solides et d’institutions judiciaires animées par des hommes qui assument sans faiblesse leur indépendance, il n’est pas rare de voir un Président de la République ou un ministre répondre de ses errements ou de ses crimes économiques.
De tout ce qui précède notre conclusion, il faut retenir le besoin d’avoir des hommes et femmes d’honneur, tout le contraire de ceux qui courent après les honneurs, pour dire leur fait aux gouvernants ; édifier les peuples sur la réalité du pouvoir et susciter en eux l’esprit de sacrifice patriotique indispensable pour asseoir la prééminence de leur souveraineté ; créer et faire appliquer avec rigueur les normes d’une bonne gestion des ressources nationales. C’est à cette mission exaltante mais périlleuse sous nos cieux que s’attèlent les plumes qui nous écorchent pour notre bien. Arrêtons donc de leur jeter l’anathème en considérant leur option combattante comme de l’impertinence.
Mbagnick DIOP
Journaliste indépendant
mbagnecodou@gmail.com

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