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La peur panique de tous les grands vertueux, la frayeur constante des preux chevaliers des grandes errances spirituelles, la frousse parmi les hommes qui courent après l’espérance, croyant au salut possible, ne sont rien d’autre que la chute, non pas la douloureuse chute athée de Jean Paul Sartre, mais la grande Chute, le grand fracas, celle qui a fait choir tant de pèlerins sur tous les chemins, de Damas à Saint Jacques de Compostelle, du ciel à la terre, mais la dégringolade, l’effondrement le jour où tous les regards seront figés dans les eaux calmes du Grand bilan.

Heureusement, nous passerons tous par des étapes de «transformation» multiples même après qu’on aura traversé le voile de la vie ou de la mort (c’est la même chose, les morts sont vivants). Il ne s’agit plus de méditer seulement sur le mystère de la vie et les secrets de la mort, mais il faudrait en arriver à supprimer et dompter la peur devant ce grand vide qui n’est qu’une illusion. Le vide n’existe pas, en tout cas dans la sphère cosmique qui nous concerne. C’est la raison pour laquelle le hasard n’existe pas non plus. Le moindre espace vide aurait pu autoriser le hasard. Nous sommes immortels. Est-ce le grand mystère ? Le grand secret qui est d’une flagrance et d’une évidence telle qu’on l’ignore. Nous ne pouvons voir ce qui tape à notre œil. N’en déplaise aux purs qui pensent même être plus purs que Jésus, fils de Marie, les bienheureux illusoires dont le salut est prétendument garanti par une foi factice, une piété clinquante, ceux qui prétendent donner la lumière aux autres qui n’en n’ont pas, les illuminés qui tirent à hue et à dia… Mais les destriers de la foi refusent d’être les chevaux de Troie d’une croyance impie. Les saints ne sont pas des palefreniers de la foi, ils jettent un regard envieux sur le palefroi, mais ne le montent pas, ils préfèrent le destrier, non par orgueil chevaleresque, mais ils cherchent la dextérité, la rectitude. Alors ils franchiront le feu. Pour qui sonne-t-on le glas ? Mais au glas les pirates qui photocopient la foi, préfèrent sonner l’hallali contre leur prochain. Ils ont la haine au croc.
Les présomptueux ne savent pas que tous les hommes sont faits à partir de la lumière, même si nombreux d’entre eux seront des démons. La seule grande menace contre la foi, la croyance en nos origines premières et traditionnelles est l’idolâtrie contemporaine et la pire des idolâtries est l’ostentation, le m’as-tu-vu piétiste qui se complaît dans le jugement et se nourrit du fiel de la haine, de la gloriole et de la fatuité.
Les saints, les vrais, qui ne portent aucun titre, ne sont que des mutants arrivés au stade ultime de la mutation, l’extrême onction leur a été donnée dès l’origine, ils n’en ont plus besoin, après avoir gravité les grandes montagnes de larmes et de sang, ils sont partout. Ils sont voués au danger, à la menace perpétuelle jusqu’à fin (?), s’il y a une fin, si ce n’est le repos permanent. Les saints marchent sur une terre frêle recouvrant un volcan incandescent. Ils ne doivent pas être nombreux, ces porteurs du trône, le trône de la grande vertu. Les vertueux ne sont pas forcément piétistes et ritualistes. Un vertueux est un homme qui a atteint l’équilibre, mais le chemin de l’équilibre passe nécessairement par des moments de déséquilibre douloureux.
«Les saints iront-ils en enfer ?» Un tel titre aura fait penser à un auteur oublié ; il s’agit de Gilbert Cesbron, dont les saints vont dans l’enfer de la misère, de la déchéance et de la décrépitude morale des gens sans parts. Ces prêtres ouvriers dont le salut ne peut résider que dans le travail, le soutien moral et… la prière. Ils plongent dans l’enfer de la précarité pour sauver leur prochain, comme l’intellectuel petit bourgeois est appelé à se salir les mains. Cela n’est pas une provocation. Autant dire que l’enfer est compartimenté, à chacun son enfer. Il est au pluriel chez le grand sculpteur, dont la porte des enfers est d’une beauté dantesque. Mais on ne revient jamais indemne de l’enfer de l’orgueil, de la supériorité et de la haine de l’autre. Les saints auto-investis iront en enfer.

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