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Tous les 4 avril, j’ai l’habitude d’écrire un post sur les réseaux sociaux pour souhaiter une bonne fête de l’indépendance à mes compatriotes. Au contraire des commentaires des années précédentes qui exprimaient sa fierté d’être Sénégalais et Sénégalaise, mon post de cette année fut accueilli avec des commentaires, pour la plupart, fort pessimistes sur l’avenir du Sénégal. J’eus de longues discussions avec certains de mes amis – particulièrement des femmes. Leurs réactions furent négatives et leurs prédictions du Sénégal de demain sombres ; ils réagirent comme s’ils avaient perdu l’espoir de pouvoir s’accomplir dans leur pays.
Il m’arrive souvent de critiquer le Sénégal, de me désoler de ses choix parfois désastreux. Je déplore la mainmise des politiciens sur le Sénégal. La prolifération des institutions est nuisible et ne sert pas à grand-chose. Les ressources pouvant servir autre part qu’aux institutions politiques clientélistes et qui y seraient d’une plus grande utilité sont captées par une clique qui ne se renouvelle pas et qui entretient des liens consanguins. Aussitôt que le parti au pouvoir perd les élections, ses membres d’alors transhument vers le nouveau parti au pouvoir. Les mêmes personnes accaparent le pouvoir sans apporter des solutions aux problèmes des Sénégalais. Avec le temps, ils ne soucient plus de l’avenir du pays et se contentent de défendre leurs intérêts.
Tout cela crée un malaise dans le pays. Si je faisais un sondage : «Si vous aviez le choix entre vivre au Sénégal ou émigrer, quelle option choisiriez-vous ?» Je crois que malheureusement la majorité des répondants choisiraient d’émigrer. Cela est un baromètre sur la situation du pays. Un pays que la majorité de la jeunesse souhaite quitter est un pays qui ne leur offre pas grand espoir. Cette situation n’est pas irréversible. Il peut être changé. De pays sans espoir pour ses habitants, le Sénégal peut devenir le pays du rêve sénégalais, un pays où les Sénégalais savent que s’ils travaillent dur, persévèrent, ils atteindront leurs objectifs.
Je suis en train de lire le livre de Aron Aceloglu et James A. Robinson, La faillite des Nations. Ce livre explore dans le temps et l’espace comment certains pays ont pu prospérer tandis que d’autres stagnaient. Ils défendent l’idée que ce qui distingue ces deux types de pays est la différence d’institutions : inclusives pour les premiers et extractives pour les seconds. Les deux Corées forment un même Peuple, parlent la même langue, mais connaissent aujourd’hui de grandes différences de niveau de vie, qui s’expliquent par les institutions plus libres au Sud et la prédation des ressources du Nord par la famille Kim.
J’écrivais plus haut que le clientélisme pousse les politiciens sénégalais à créer des institutions pour caser leurs «amis» politiques. Ces institutions sont budgétivores et leur utilité fort douteuse. C’est le type d’institutions dont parle le livre – appelées instructions extractives – qui appauvrissent un pays parce qu’elles captent des ressources qui auraient dû être utilisées autre part. Elles contribuent à augmenter le taux d’imposition et ainsi découragent l’entrepreneuriat.
Si le Sénégal veut changer la perception des Sénégalais envers le pays, il doit apprendre à créer une certaine équité. C’est choisir l’intérêt général plutôt que le particulier. C’est créer des institutions solides comme ont su le faire ces Etats où rêvent d’émigrer les Sénégalais – Les Etats-Unis avec le Sénat et la Chambre des représentants, l’indépendance de la justice. Pouvons-nous objectivement penser que la justice sénégalaise est libre quand le président de la République préside le Conseil supérieur de la magistrature ? Pouvons-nous penser le Haut conseil des collectivités territoriales est une institution qui améliore le quotidien des Sénégalais ?
L’éducation, la santé, l’économie constituent un cercle qui peut être vertueux ou vicieux. Ce caractère vertueux ou vicieux rend certains pays attractifs pour leurs habitants ou repoussants pour d’autres. Le système éducatif sénégalais évolue à deux vitesses. L’école publique est en proie à une véritable crise qui entrave les chances des personnes qui y étudient. Au même moment, les élèves des lycées publics ou privés d’excellence étudient dans des conditions  qui favorisent leur épanouissement et leur réussite. Un Sénégal futur à deux vitesses.
Le cercle vicieux continue avec la santé. Si les politiciens trouvaient que le système sanitaire sénégalais était performant, ils se soigneraient au Sénégal plutôt qu’en France ou aux Etats-Unis. Au même moment, le reste des Sénégalais végètent dans des structures de santé insalubres, dont certaines manquent de tout : des maladies relativement bénignes entraînent des morts évitables. Je lis souvent dans des journaux qu’une mère est morte en accouchant parce que son village ne dispose pas d’ambulance, ou que telle personne a rendu l’âme parce que les médecins ont refusé de la soigner, faute de moyens.
Si ces cas se présentent, c’est dû au manque de moyens des Sénégalais. Un pays où la majorité de la population est soit au chômage ou doit se contenter de salaire de misère est un pays qui ne leur offre pas grand espoir. Aujourd’hui, les pays asiatiques, autrefois pauvres, ne voient plus leur population émigrer dans des bateaux de misère.
Cela nous amène à parler de comment le Sénégal peut changer la perception du Sénégalais à son égard.
D’une part, créer des institutions utiles et les stabiliser. C’est le type d’institutions qui rendront le pays plus libre et permettront à chacun de s’épanouir, car protégeant les Sénégalais et leur permettant d’exercer leurs talents. Ce n’est pas le type d’institutions créées pour caser sa clientèle politique.
D’autre part, créer un cercle vertueux. Une population bien éduquée et en bonne santé sera armée pour développer son potentiel, et ce potentiel exprimé accroîtra la richesse du pays en général. Un pays où la population sait qu’elle peut s’y épanouir, y être soignée quand elle est malade, trouver du travail à hauteur de son potentiel, pouvoir entreprendre et développer ses idées, est un pays qui donne de l’espoir à ses habitants. C’est un pays où les habitants voudront rester parce qu’ils peuvent s’y épanouir. Dans son livre Devenir le meilleur soi-même, Maslow définit une personne en bonne santé comme une personne qui accomplit son potentiel, qui développe ses talents. C’est cet habitant que doit devenir le Sénégalais et le Sénégal doit créer des conditions favorables pour cela.
En procédant ainsi, le Sénégal redonnera de l’espoir aux Sénégalais. Ces derniers ne veulent pas émigrer parce qu’ils détestent leur pays, mais parce que le Sénégal ne leur offre pas des occasions de s’exprimer, de développer leurs talents. S’ils trouvaient ces conditions au Sénégal, ils y resteraient. Des institutions propices à la justice, à l’équité et à la liberté, un système éducatif de qualité, des infrastructures et un personnel médical performant, une économie florissante qui permet à chacun de s’épanouir : telles sont les conditions qui doivent être mises pour que les Sénégalais puissent s’épanouir au Sénégal. Une fois que ces conditions auront été créées, la question du sondage posée plus haut trouverait une autre réponse : je veux rester au Sénégal, car j’y dispose de tout ce qu’il faut pour réussir ma vie.
Moussa SYLLA –  moussasylla@live.fr

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