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Prologue
L’économiste Hugues Serrat explique dans un article très ironique et humoristique publié (2008) sous le titre Quand l’Afrique s’éveillera, la France l’enverra se recoucher. Pourquoi les économistes occidentaux s’obstinent à publier les faux chiffres sur l’Afrique : «On aimait bien les Chinois lorsqu’ils étaient pauvres. Mais ces irresponsables se sont enrichis (…) Franchement, c’est à vous dégoûter de prendre d’assaut les rues de Seattle si, dans un bel ensemble, les pauvres d’hier passent leur temps à s’enrichir, rendant nos discours de principe aussi creux qu’une assiette à potage. Il nous reste pourtant, et c’est assez réconfortant face à tant de désespérance tiers-mondiste, l’Afrique et ses difficultés chroniques (…) Traversé de conflits ethniques, pré carré de nos multinationales et de nos organisateurs de rallyes automobiles, écrasé par les pandémies, brisé par la désertification, le continent noir reste indéfectiblement fidèle à notre vision de la pauvreté méritante, une pauvreté présumée exogène, western made, naturellement entretenue par notre égoïsme de nantis pâles et obèses.»
Quel challenge pour les intellectuels, les élites, quelles réponses pour rester debout ?

Introduction
Je ne suis ni sociologue ni philosophe encore moins historien, mais un observateur assidu de la scène intellectuelle et politique du Sénégal depuis une cinquantaine d’années. J’ai été parfois un acteur dérangeant, un activiste parfois outrageant et provocateur avec constance (Oscar Wilde) toujours à la quête du changement social et du règne de la liberté. De Voltaire à A. Sen, en passant par K. Marx, le développement exige la suppression des principaux facteurs qui s’opposent aux libertés : la pauvreté aussi bien que la tyrannie, l’absence d’opportunités économiques comme les conditions sociales précaires, l’inexistence de services publics autant que l’intolérance ou la répression systématique exercée par les Etats autoritaires. (A. Sen). Dans le processus de transformation progressiste de toutes les sociétés humaines, les intellectuels ont toujours exercé des fonctions essentielles et hautement déterminantes. En ce sens, A. Gramsci observe que «la façon d’être du nouvel intellectuel ne peut plus consister dans l’éloquence, (…) mais dans le fait qu’il se mêle activement à la vie pratique comme constructeur, organisateur, «persuadeur permanent» parce qu’il n’est plus un simple orateur – et qu’il est toutefois supérieur à l’esprit mathématique abstrait».
J’avais publié en 2004 un article intitulé Eclipse et hibernation de l’intelligentsia sénégalaise dans le magazine Nouvel Horizon et dans d’autres revues. Cette contribution a été rédigée avant la première Conférence des intellectuels d’Afrique et de la diaspora tenue à Dakar du 7 au 9 octobre 2004.

I/ Cartographie des intellectuels : Qui sont-ils ? Que font-ils ?
J’avais interpellé, à la suite du chef de l’Etat Maître Abdoulaye Wade, toutes les élites, à savoir celles politiques sanctionnées par le suffrage universel, administratives soumises à l’obligation de réserve, intellectuelles et universitaires marquées par leur splendeur et leur consistance scientifique et technique, pour qu’elles jouent leur rôle crucial dans un contexte où tout se brouille, où l’ennemi devient une abstraction, où les malédictions sociales s’aggravent et les miracles s’effondrent (Lipietz).
Le constat est unanime : la recherche, la réflexion et le débat sont au niveau minimal et manquent d’ampleur, de profondeur, de hauteur et d’animation sur des sujets nombreux et complexes : mondialisation marquée par les incertitudes et les risques (politiques, économiques sociaux et environnementaux), rejet de l’Afrique à la périphérie du monde, multiplication, approfondissement des conflits, crise d’efficacité du régionalisme et propositions de nouvelles visions rapidement dévoyées (Nepad et Programme du millénaire), déstructuration des espaces politiques et difficile recomposition sociale.
Les stratégies et politiques économiques issues du «consensus de Washington» (ajustement structurel des années 70) ont produit, sur plus d’un quart de siècle, des conséquences désastreuses : effondrement de l’agriculture, absence d’industrialisation, pillage des matières, structuration d’une économie de rente où le processus d’accumulation productive n’a pu être réellement enclenché. Ces politiques néolibérales avec un autisme, un entêtement et un aveuglement totalement absurde ont démonté les pouvoirs publics et déstructuré la cohésion du tissu social. La majorité des sociétés africaines est restée dominée par un capital marchand qui ne favorise pas la production de biens et services (P. Hugon). Elles ont engendré un retour massif du social avec l’avènement de la pauvreté de masse, le délitement des mécanismes traditionnels de protection sociale, l’urbanisation accélérée et chaotique, transformant les villes en de véritables volcans en ébullition, les systèmes éducatifs et de formation complètement déliquescents et inefficients à une époque où la ressource humaine est la principale composante des sociétés du savoir (capitalisme cognitif), les systèmes sanitaires défaillants, etc.
Sur le plan politique, le modèle démocratique standardisé inspiré du parlementarisme européen rencontre des limites. Les systèmes politiques européens ont eu à faire face, il y a deux siècles, à trois enjeux majeurs : la formation de l’Etat-Nation, l’émergence des régimes politiques de masse et la structuration des régimes partisans. Cette démocratie que l’Occident a mis des siècles à bâtir reste imparfaite et peine à garantir à la fois les droits du citoyen et le fonctionnement de l’Etat. Sa mise en œuvre se heurte à plusieurs contraintes : dualité trop forte de la délégation des pouvoirs, précarité des partis politiques, déshérence du militantisme, sénilité et immobilisme structurel de la classe politique, démocratie limitée et bornée par les conditions sociales des citoyens, immixtion permanente de la prétendue communauté internationale, etc.
A ces nombreuses questions s’ajoutaient beaucoup d’autres à connotation nationale et qui sont relatives au projet de société, aux politiques économiques, monétaires, financières et sectorielles capables de modifier les spécialisations régressives de nos systèmes productifs, aux institutions décentralisées à même d’associer harmonieusement tous les acteurs, à l’aménagement optimal de l’espace, aux valeurs d’une nouvelle citoyenneté, à l’unité nationale et aux crises sécuritaires et identitaires, etc. En paraphrasant R. Aron, notre situation de petit pays pauvre soulevait la question de savoir comment  «s’adapter à des situations que l’on peut maudire plus facilement que modifier».

II/ Les problèmes en débat : Quelles obligations des intellectuels ?
Face à cette demande de réflexions et d’idées novatrices, l’intelligentsia semble s’abstenir de peser sur le cours de l’histoire africaine et sur celle de leur pays d’origine. Où sont donc enfouis ces «Clubs de réflexion», ces «Forums civils», ces «Conventions», en somme ces multiples «Associations et sociétés savantes» réputées maillons indispensables, sortes de «sociétés à responsabilité limitée». Elles doivent agiter de grandes idées et visions novatrices et proposer de manière indépendante les transformations structurelles incontournables des sociétés. Ce faisant, elles empêchent la somnolence de la scène intellectuelle en exerçant une alerte vigilante et quasi permanente sur l’ordre sociétal. Dans cette optique, ces institutions sont animées par les intellectuels qui se définissaient par leurs fonctions de critique de l’ordre social et proposaient toujours au gré des polémiques et des querelles des modèles de rupture. Que sont devenues les élites intellectuelles, universitaires, administratives et politiques ? Au plan abstrait, les réponses à cette question sont plurielles et conflictuelles. Manifestement, en la matière, les réflexions de Gramsci restent encore solides et appropriées pour analyser cette couche sociale et établir la typologie de ses obligations dans la société. Le philosophe italien observe, en effet, qu’une masse humaine ne se distingue et ne devient indépendante sans s’organiser et il n’y a pas d’organisation sans élites intellectuelles qui s’approprient le groupe théorie-pratique pour des fins d’interprétation et d’actions transformatrices de la société.
Autrefois, cette démobilisation des élites était principalement justifiée par le caractère répressif des systèmes politiques dominés par des partis uniques, forme privilégiée de gestion de l’espace politico-administratif. S’y ajoutaient d’autres facteurs comme le triomphe du modèle néo-libéral qui imposait la pensée unique. Aujourd’hui, une bonne partie de cet argumentaire tombe à l’eau dans un contexte propice pour que «mille idées fleurissent et que mille écoles rivalisent (Mao-Tse-Toung)». La participation des élites au débat est une exigence de la nouvelle citoyenneté et de l’indispensable approfondissement de la démocratie économique, politique et sociale.
Les politiques qui sont redevables de réponses aux nombreuses questions que se posent de plus en plus les citoyens ont abandonné toutes réflexions et recherches de fond sur le pourquoi et le comment des choix politiques et économiques. Ils se sont, dans la majorité des cas, convertis au modèle américain des campagnes électorales faites de méga meetings coûteux et folkloriques et des discours creux, démagogiques et populistes qui se réduisent à promettre tout à tout le monde. Seulement, ils ont ignoré que les deux partis politiques aux Etats-Unis s’appuient sur des «Think tanks» très puissants intellectuellement et disposant de moyens financiers énormes, par exemple la Rand (Research and development) qui possède un budget d’environ 98 milliards de Cfa.
Dans ce vide, la société civile érigée et financée à la fois par des institutions financières internationales et certaines organisations occultes est présentée comme l’alpha et l’oméga, le gardien de certains dispositifs de la bonne gouvernance (pluralisme politique, commissions électorales, droits de l’Homme et dispositifs anticorruption).
Aujourd’hui, les espaces d’expression intellectuelle sont désespérément laissés vacants, abandonnés, faute de recherches, de réflexions et de «grands débats» pour un pays dont les ressources humaines sont avérées et qui, de surcroît, a toujours été la boussole, la boîte à idées de l’Afrique francophone. Cette situation est à la fois préoccupante et inquiétante et impose de secouer durement les cocotiers afin d’inciter les intellectuels à assumer leurs tâches comme aristocrates du savoir et du mérite. Au demeurant, ils disposent de capacités techniques d’identifier, d’analyser et de promouvoir le changement social. Paradoxalement, ils sont absorbés et ravagés par l’épidémie des séminaires, forums, symposiums et consultance. Est-ce une crise passagère de motivation, une démission ou l’amorce d’un crépuscule ? Ou alors vont-ils se comporter comme les partis de gauche indispensables dans une démocratie, mais en mal d’idéal, d’idées, d’un corpus idéologique et d’une famille politique ? Depuis la chute des régimes socialistes en Europe de l’Est, ils ont abandonné la citadelle sans combattre pour se transformer en joueurs de flûte de toutes les compromissions.
Ces déficiences des élites ont profondément concouru à l’affaiblissement de notre presse au quotidien (écrite, radiophonique et télévisuelle), qui consacre très peu d’espace aux analyses rigoureuses, scientifiques encore moins aux réflexions prospectives. Ce faisant, elle se condamne à servir de tribune aux pugilats politiciens et à brasser des faits divers, commérages et calomnies qui rythment la vie politique, sociale et administrative.
En Conclusion
Il n’est pas de mon intention ni de mes compétences de déchaîner des polémiques stériles et contreproductives. Mon objectif majeur est de sonner l’alerte mobilisatrice des intellectuels, des élites, des cadres, de toutes les têtes pleines et couronnées pour qu’ils fassent mieux entendre leur voix dans la société. Sans nul doute, le destin d’un Peuple, sa prospérité et sa sécurité dépendent de la contribution permanente de cette catégorie sociale qui est assez outillée pour aider notre jeunesse et les divers acteurs à maîtriser les questions de stratégie et tous les instruments de prise de décisions. Je veux les convier à faire comme ce petit oiseau insignifiant, le colibri, lorsqu’un incendie grave ravage la forêt. Alors que tous les animaux terrifiés s’enfuient, ce petit oiseau continue de jeter de très petites gouttelettes d’eau sur le feu. «A quoi ça sert», lui demande-t-on. Il répond imperturbable, «je fais ma part».
Ce rapide survol des questions économiques, politiques et sociales lancinantes montre qu’il y a urgence pour une relance de la réflexion et du débat, car les temps que nous vivons ne supportent ni l’amateurisme ni l’impréparation. Cela appelle nécessairement l’émergence d’une pensée stratégique qui devrait constituer la clé du destin de notre pays, la boussole de son avenir et le moteur de son développement.
Professeur
Moustapha KASSE
Doyen honoraire, Membre des Académies de Sciences et Techniques du Sénégal et du Maroc,
Commandeur de l’Ordre national du Lion,
Commandeur de l’Ordre du Mérite universitaire et Officier des Palmes académiques

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