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La polémique soulevée par l’article de Saliou Yatt, intitulé De l’Effondrement de l’Anglais (Le Quotidien 11, 12, 13 février 2020 et surtout les réseaux sociaux), ma réponse et la belle contribution de Alassane Sané de Vélingara, est la preuve de la vitalité intellectuelle de notre communauté éducative. Je me réjouis des réactions des uns et des autres, au-delà de leurs positionnements par rapport au débat. Je veux aussi assurer mes jeunes collègues qui, dans leur écrasante majorité, me vouent respect et affection, que ce débat est salutaire et fécond. Une communauté scientifique tire sa crédibilité dans sa capacité de remise en cause permanente de ses présupposés théoriques et de leurs déclinaisons méthodologiques dans une dynamique de déconstruction-construction du savoir, loin des chapelles dogmatiques où il a souvent tendance à se scléroser.
Cependant, le débat intellectuel public doit s’astreindre à l’éthique de la persuasion par la démonstration. A cet égard, il faut savoir convaincre ou se laisser convaincre par des arguments de raison, ou des faits ou données irréfutables ou d’avis formulés par des experts attitrés. Si bien que, lorsqu’on déclare de manière péremptoire que «l’Anglais s’effondre dans nos établissements … et que le mot n’est pas trop lourd ou exagéré», l’intégrité intellectuelle commande un argumentaire rigoureux à la hauteur d’une proclamation aussi emphatique. Mon très cher Saliou, c’est cela qui a soulevé mon ire et interpellé ma responsabilité de formateur et d’Inspecteur général. Et ironiquement, c’est mon analyse qui est venue à ta rescousse pour combler cette défaillance que tu admets du reste dans ton deuxième article où tu concèdes que, «nulle part dans l’article (je) n’ai parlé d’analyse.» Saliou, l’analyse s’imposait pour ne pas laisser de place à la supercherie intellectuelle et à une caricature hideuse parce qu’inachevée. Personne ne peut te reprocher ton constat. Ce lien de complémentarité entre nos deux articles a été d’ailleurs subtilement perçu par mon jeune collègue Alassane Sané de Vélingara qui caractérise le mien de «suite logique/missing link». Bien avant toi Saliou, au English language day de l’année dernière 2019 et au Congrès de Diourbel de 2018, mes deux communications ont été introduites par deux mots avec le même contenu conceptuel que ton fameux «Effondrement» : The school system is bunk, dysfunctional !», pour parler des faiblesses du système éducatif en général. A l’opposé, je me suis évertué, comme dans mon article, à le démontrer et à proposer des alternatives en ce qui concerne l’anglais.
L’autre point d’achoppement, chers collègues, est le secret honteux bien gardé dans les oubliettes de la complaisance par notre communauté : la formation des enseignants ! Aucune contribution n’en parle dans le débat. Ma position privilégiée en amont dans la formation initiale et en aval dans l’évaluation, sans compter mes pérégrinations pédagogiques à travers le pays, me permettent de dire sans fard que la formation ou le défaut de formation des enseignants n’est pas étranger aux déconvenues des élèves aux examens. Les épreuves de fin d’année ne sont que des instruments de mesure de performance, des révélateurs de processus d’enseignement-apprentissage en amont que beaucoup de jeunes collègues n’osent pas interroger de peur de se voir interpellés, chose pour laquelle je parle de «manque d’audace». En passant en revue des épreuves intermédiaires dans le cadre des fameuses Pro­gressions harmonisées, on décèle un décalage ahurissant entre les épreuves et le syllabus prescrit d’une part, entre la théorie de la méthode communicative et les modèles d’activités et d’exercices proposés d’autre part.
En lieu et place d’analyse pointue des épreuves en vue de leur amélioration significative, même la communauté des décideurs tergiverse, et voire, se complaît à des réformettes là où la hardiesse de l’innovation nous impose une refonte fondamentale éloignée du confort que confère la routine. Un pavé dans ma propre mare : la recherche en didactique de l’anglais par les formateurs (Fastef, Igen, Crfpe) est indigente alors qu’elle devait accompagner un programme de formation continue crédible avec un financement conséquent de l’Etat.
Que dire des produits (étudiants) que nous recevons à la Fastef formés initialement à la Faculté des lettres ? Ils manquent visiblement de fraîcheur linguistique contemporaine parce leurs formations sont encore arrimées aux classiques littéraires qui sont en déphasage tant au niveau des contenus que des pratiques langagières du 21e siècle. Comment peut-on atteindre une compétence communicative en méconnaissant le rôle central des «phrasal verbs» et des expressions idiomatiques les plus usitées dans la langue parlée et écrite d’aujourd’hui ? On peut bien confectionner des cours d’anglais avancés en partant de l’actualité économique, politique, environnementale commentée dans une langue châtiée par des universitaires et intellectuels de très haut niveau. Les problématiques ont changé, d’autres bousculent notre présent avec des configurations nouvelles, géostratégiques, géopolitiques, ethniques, religieuses et raciales. Par exemple, un cours de civilisation américaine à l’université ne peut pas ne pas incorporer le problème de la violence, sans revisiter le Second amendment à travers l’actualité et la littérature journalistique et télévisuelle. L’émission «Gps» sur Cnn, animée par Fareed Zakaria, disponible sur YouTube, est un régal linguistique et littéraire capable de générer des activités langagières et communicatives et développer la compétence orale. Dans les années 90, j’avais conçu au Centre culturel américain un cours intégralement à partir de Cnn et Bbc Tv pour développer le vocabulaire, la grammaire dans un contexte de communication orale. Le cours s’appelait Advanced fluency. Pour les compétences de l’écrit, des journaux et magazines de haute facture comme Time ou The Economist sont des modèles d’excellence littéraire. Nous travaillons depuis longtemps sur ces éléments de réponse qui vont vers la réalisation pédagogique de la Loi d’orientation pour introduire l’Approche par les compétences dans le secondaire et créer des articulations avec le primaire.
Comme vous le voyez chers collègues, jeunes et anciens, au-delà des réactions émotionnelles, partisanes et subjectives, nous pouvons développer une force de proposition féconde et de résolution de problème, si nous revenons à la sérénité et au recueillement dont les espaces de création du savoir ont besoin. Relevons le débat au-delà des invectives, des chapelles partisanes et autres chambres de lamentations qui ont élu domicile dans les réseaux sociaux pour dire pragmatiquement : à ce problème-là, voici ma proposition de solution !
Mathiam THIAM
Fastef
Inspecteur Général (Anglais)

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