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Casablanca, le 2 juin 2020
Merci monsieur le ministre,
Comme tout observateur, vous avez noté qu’initiatives et opportunismes politiques ont proliféré, à qui mieux mieux, en ces temps de pandémie. Car il est, semble-t-il, toujours plus impactant pour un acteur politique d’aller au front en temps de vaches maigres, pour témoigner de sa solidarité et de sa compassion aux plus vulnérables d’entre nous.
Ainsi, à défaut de kits alimentaires ostensibles, comme certains de vos collègues les brandissent tel un appât, vous avez tout de même décidé de mettre la main à la poche pour, dites-vous, dans un communiqué on ne peut plus officiel, «venir en aide aux Sénégalais de la diaspora». J’en suis un, mais c’est loin d’être la raison première de cette lettre.
Certainement aussi, à l’instar de la plupart de mes compatriotes de la Diaspora, ayant choisi de faire ma vie à l’étranger, j’ai encaissé l’annonce de votre action comme un uppercut en pleine figure. Et que voguent les supputations, tout en ayant un œil attentif sur les réseaux sociaux. Naïvement, j’ai cru, comme ici, chez vous aussi, à la faveur du printemps, pissenlits et herbes folles devaient proliférer et prendre le dessus sur toutes ces décisions politiques majeures. Sauf que, moins de soixante-douze heures après l’uppercut, ma fille, étudiante au Sénégal, dans un élan de compassion, dégaine son téléphone, en pleine nuit, pour partager ce qui à ses yeux est une bonne nouvelle : «Bonjour Pa, tu es au courant que le Sénégal a décidé de venir en aide à sa Diaspora, avec une enveloppe de 12,5 milliards de F Cfa ? Essaie d’en profiter, pourquoi pas !» J’imagine que tous ceux qui ont un parent parmi la Diaspora ont fait ou pensé pareil que ma fille. Dès lors, le mal que porte cette annonce lapidaire est fait. Je lui dis être au courant de l’information mais que l’aide dont il s’agit ne m’était certainement pas destinée. «Fais comme tu veux, papoue», me lance-t-elle, un brin, déçue. C’est peu de dire que j’ai beaucoup apprécié cet élan d’affection.
Le temps de digérer ces chocs émotionnels en cascade, pour décider à mon tour d’écrire une lettre publique en réponse à votre geste. Geste, somme toute appréciable dans son fond car procédant, pour sûr, de bonne intention. Bien que «distribuer» de l’argent, sonnant et trébuchant, me semble-t-il, ne relève pas des prérogatives d’un ministre des Affaires étrangères, en charge de sa Diaspora.
J’endosse ainsi, à mon corps défendant certes, le rôle de porte-plumes des membres de la Diaspora qui, comme moi, auraient aimé faire pareil. D’où d’ailleurs le temps d’attente, espérant que quelqu’un, plus atteint, vous rende votre coup.
Quoi vous dire ? Rien, sinon merci monsieur le ministre d’être venu «en aide aux Sénégalais de la Diaspora». A vrai dire, c’est plus la curiosité de savoir votre motivation profonde qui est à l’origine de ma lettre, que le souci de rassurer ma fille que son papa -comme pour l’écrasante majorité de la Diaspora sénégalaise- s’en sort bien grâce à Dieu, depuis toutes ces années, sans jamais la moindre aide de l’Etat du Séné­gal.
Il n’empêche que j’étais curieux, tout de même, de savoir combien sommes-nous, la Dias­pora sénégalaise ? Aucune donnée actualisée fiable disponible (le site du ministère était inaccessible au moment où j’écrivais cette lettre), mise à part celle trouvée sur Internet dans un document de Politique de migration du Sénégal (Pmns) datée de 2013, qui estime le nombre de Sénégalais établis à l’étranger à plus de 533 000. Voilà que pointe une nouvelle question.
Sur quelle base alors a été décidée cette cagnotte de «12,5 milliards de F Cfa pour venir en aide aux Sénégalais de la diaspora» ? Je tire mon chapeau aux experts du ministère qui y ont planché jusqu’à la virgule près, certainement avec force détails, pour arriver à ce montant et décider de sa ventilation géographique Afrique, Europe, Améri­que. A la louche ?
Je vous épargne la question sur les critères objectifs de distribution, si distribution il y a, aux populations cibles dont la date limite d’inscription online, «pour y avoir droit, est fixée au 31 mai». Je vous fais remarquer monsieur le ministre, que près de trois mois après le début de la pandémie, même le plus nécessiteux d’entre nous, tant est qu’il s’inscrive, aura eu le temps de développer une résilience ou crevé déjà de faim.
Quel crédit donner au chiffre de 13 000 Sénégalais inscrits sur la plateforme dédiée, annoncé par les services consulaires du Sénégal à Casablanca ? En clair, combien de Sénégalais résident au Maroc ?
Le dernier recensement général de la population et de l’habitat au Maroc de 2014 (Cf.www.hcp.ma) estime à 84 001 le nombre d’étrangers résidant au Maroc dont 40% Européens (33 615) et 41,6% Africains (34 966) dont les Maghrébins…et seulement 7,2% de Sénégalais (des 41,6% pour précision). D’où sortent les 13 000 Sénégalais «nécessiteux ou victimes des impacts de la pandémie due au Covid 19» inscrits sur cette plateforme ?
Quelle que soit la suite à donner à ce bel élan de solidarité à coup de milliards de F Cfa, le but politique, lui, est largement atteint. Mais seule une reddition des comptes nous permettra, un jour, d’en avoir le cœur net quant à la vraie destination de ces fonds mobilisés. Sauf erreur de ma part, aucun Etat, excepté le Sénégal, bien évidemment, n’a procédé de cette façon, en «distribuant» de l’argent à ses ressortissants ayant choisi de s’établir à l’étranger. Ça ferait plus sens si ces sommes (beaucoup moins certainement) étaient destinées aux Sénégalais bloqués à l’étranger, suite à la fermeture de la pluplupart des frontières inter-pays ou aux étudiants boursiers sénégalais.
Et si tout cela, monsieur le ministre, n’était que de la poudre de perlimpinpin ! En espérant que j’ai tout faux.
MEB THIAM (Mr.)
21100 Casablanca Maroc

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