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Monsieur le Président, je voudrais, à l’entame de mon propos, vous présenter toutes mes félicitations pour cette éclatante victoire de la coalition Bby, qui a porté votre candidature lors de l’élection présidentielle du 24 février dernier. Mais cette victoire, à mon avis, est tout à l’honneur du Peuple sénégalais qui a fait preuve d’une grande maturité citoyenne en acceptant d’aller à cette élection dans la sérénité, avec beaucoup de responsabilité. L’opposition a tout de même le mérite d’être félicitée pour avoir eu la décence d’accepter le verdict des urnes. Le bon déroulement du scrutin vient d’imprimer à la démocratie au Sénégal un caractère exceptionnel à l’échelle sous-régionale voire continentale. Donc mention spéciale au Peuple sénégalais pour son ancrage dans la démocratie. Oui, ce beau Peuple dont vous conduisez les destinées depuis le 25 mars 2012. Sept bonnes années à la tête de ce pays qui, à votre accession à la magistrature suprême, faisait face à des problèmes très urgents sur lesquels il ne me semble pas nécessaire de revenir. Sept ans, sanctionnés certes par des actions «curatives» et des mesures structurantes hautement pragmatiques, mais aussi, il faut le dire, par de nombreuses insuffisances qui ont valu à votre régime des critiques acerbes, en provenance précisément d’une frange avertie de la population. Des critiques qui m’ont semblé bien fondées, au regard de tout ce qui avait été programmé, promis, chanté, mais qui n’a finalement pas été exécuté.
En conséquence, c’est 42% des Sénégalais qui vous ont été défavorables, soit un peu plus de six millions de concitoyens matures. C’est pourquoi il était nécessaire pour vous de vous arrêter un instant et de vous questionner. Heureusement que vous en avez été conscient, en tant que républicain, car on vous a vu, peu de temps après la validation de votre réélection au premier tour par le Conseil constitutionnel, tendre la main «à toutes et à tous» en vue d’un «dialogue ouvert et évolutif», et promettre également de faire tout pour savoir pourquoi les autres Sénégalais qui ont voté pour l’opposition sont fâchés.
Monsieur le Président, des Sénégalais disent avoir voté contre Bby pour la raison que vous avez rompu le compromis qui vous liait au Peuple depuis 2012. Vous aviez promis de restaurer l’Etat de droit en combattant l’injustice et l’impunité, puis d’asseoir une gestion sobre et vertueuse par la limitation de la taille du gouvernement et la suppression de certaines institutions inopportunes et budgétivores. Les Sénégalais estiment que rien de tout cela n’a été fait. Le gouvernement de Dionne compte 83 ministres et une foultitude de chargés de mission. Le Sénat a été supprimé, mais remplacé par le Conseil économique, social et environnemental (Cese).
Ils vous reprochent de n’avoir rien fait de concret pour rompre de manière radicale avec le système particulièrement pernicieux d’une gouvernance orienté vers la politisation outrancière de la société dans tous ses embranchements, le gaspillage des ressources de l’Etat dans des choses folkloriques, stériles et non rentables (dépenses d’apparat ou de prestige, manifestations politiciennes, fonds d’entretien de la clientèle politique, caisses noires, etc.), auxquels on peut ajouter la corruption dans tous les domaines et sous toutes ses formes, le népotisme, la domestication de l’institution judiciaire, une police corrompue. 42% des Sénégalais majeurs vous accusent de n’avoir pas tenu parole, car vous vous êtes dédit à moult reprises, notamment sur la réduction de votre premier mandat de sept à cinq ans, la rationalisation de la vie politique, entre autres engagements non respectés.
Pourtant, à la veille de la Présidentielle, le Sénégal avait la deuxième meilleure croissance (6,9%) et le deuxième Pib réel de la zone Uemoa (24,2 milliards de dollars). Le taux de croissance du Pib, d’après le Fmi, pourra atteindre 7,5% et même 10% quand les champs pétrolifères et gaziers entreront en production à partir de 2022. Depuis votre élection en 2012, le pays a doublé sa production en riz et celle de l’électricité dont la puissance installée est passée de 571 Mw à 1141 Mw. Des infrastructures de qualité ont été réalisées dans la phase 1 du Pse dont le Train express régional (Ter), l’aéroport international Blaise Diagne (Aibd), une nouvelle ville à Diamniadio, le pont de Fara­fegny, etc. Bref, au plan macro-économique, la phase 1 du Pse était un succès incontestable. Mais, on a du mal à comprendre pourquoi les Sénégalais ne profitent pas de cet enrichissement du pays. Vous devriez être à mesure d’expliquer aux Séné­galais pourquoi cette croissance ne leur profite pas. Tout est encore priorité dans ce pays. L’école est dans la léthargie, avec un nombre incomptable d’abris provisoires, les grèves récurrentes, la baisse spectaculaire du niveau global des apprenants due à la dégradation de la qualité des enseignements-apprentissages, un système de santé agonisant, la question de l’emploi, la misère sociale et le désespoir de la jeunesse. L’insécurité gagne du terrain et la pauvreté va crescendo.
Monsieur le Président, parmi les Sénégalais qui n’avaient pas voté pour vous, figurent des élèves, des étudiants, des parents, des enseignants, des diplômés sans travail. Ceux-là disent être révoltés par la situation de léthargie aiguë dans laquelle baigne le système éducatif sénégalais. L’école sénégalaise est gangrenée par des dysfonctionnements et des crises que votre régime peine encore à éradiquer. Des milliers d’étudiants orientés dans le privé, sont toujours dans le désarroi. Le système, dans sa globalité, semble montrer toutes ses limites. Ces problèmes, Monsieur le Président, je ne cesserai jamais assez de le dire, constituent la source transversale de la plupart des maux de notre pays.
Après avoir passé au crible les quelques raisons parmi toute une constellation d’autres qui ont fait que nombre de Séné­galais sont fâchés, en dépit des réalisations pharaoniques qui ont couronné les sept ans de votre magistère, permettez-moi, Monsieur le Président, en tant que citoyen concerné par les problèmes de notre pays, de vous suggérer certaines actions que je trouve absolument vitales afin de regagner la confiance de la totalité des Sénégalais et de permettre au pays de continuer tranquillement sa marche vers l’émergence, dont on sait que le chemin d’accès est difficile et parsemé d’embûches.
Monsieur le Président, en 2012, vous avez promis aux Sénégalais de rationaliser la politique au Sénégal. L’oppor­tunité vous est maintenant offerte ! Il nous faut un renouveau politique au Sénégal en procédant à des réformes concrètes sur le plan politique et institutionnel, ayant pour but d’assainir la vie politique de toutes ses sources de violence et, par conséquent de tous ses travers, l’égoïsme, l’arrogance et la prédation. C’est n’est pas de l’utopie, c’est bien faisable, il suffit de vous déshabiller du manteau de chef de l’Apr et d’enfiler la toge de Président de tous les Sénégalais, en vous positionnant comme le défenseur inconditionnel des populations et des intérêts nationaux. Elu à 58,26%, vous avez la légitimité de faire ce que bon vous semble pour «révolutionner» la politique dans notre pays. Prenez votre courage à deux mains et brisez toutes les chaînes de contraintes liées à la nécessité de promouvoir des partisans ou de se plier à un certain lobby pour obtenir un autre mandat. Seule une révolution peut donner une nouvelle orientation à la vie politique au Sénégal. Figurez-vous que la révolution, ce n’est pas la violence de rue, c’est une volonté de changement émanant soit du Peuple soit d’une certaine catégorie de dirigeants ayant pris conscience. Dieu a dit clairement dans le Coran qu’il ne changera pas le sort d’un Peuple tant que ce peuple ne se prendra pas lui-même en charge dans une volonté de changer. Vous n’êtes plus dans les conditions légales de briguer un troisième mandat, donc vous êtes totalement libre de faire tout ce qui semble être profitable à la Nation et à ses habitants. Je vous suggère de rompre avec cette assertion «vignienne» (d’Alfred de Vigny) qui soutenait qu’«il n’y a point de bienfaits en politique, il n’y a que des intérêts» et de débarrasser la politique de toutes les tares qu’on lui connaît aujourd’hui. Chez nous, est politicien qui veut, mais pas forcément qui peut. Les hommes accèdent au pouvoir non pas pour servir, mais pour se servir. La politique, contrairement à son acception platonicienne «d’art de bien gouverner la cité», se résume, dans notre pays, à des ambitions personnelles et au clientélisme. Le Sénégal est toujours ce pays où il est possible à n’importe qui de devenir riche, puissant et omnipotent en faisant de la politique. Non, Monsieur le Président, la politique doit cesser d’être un outil d’ascension sociale dans notre pays, encore moins d’enrichissement personnel. Elle ne doit pas être une sinécure, mais une activité sacrificielle, un don de soi pour la Patrie, et au nom de laquelle, on se «tue », tel un «kamikaze», rien que pour le bien du pays et pour tout le bonheur de ses habitants.
Monsieur le Président, le Peuple sénégalais ne voudrait plus de cette race de «politiciens» qui n’avait d’ambition que la réalisation de son seul dessein. Le retard de notre pays, pour nombre de concitoyens, n’est que le reflet du sous-développement de sa classe dirigeante, incapable de faire un diagnostic pour identifier les vrais problèmes du pays, les étudier, les comprendre afin de pouvoir dégager des voies de solutions idoines. Le pouvoir n’est pas un gâteau à se partager, mais une sorte de colonie à mettre en valeur, un monde à construire. L’activité politique, de l’avis de gens avertis, ne doit pas être dévolue à n’importe qui, elle doit être réservée aux hommes compétents, responsables, inspirés, bien éduqués, sérieux, disciplinés et très amoureux du pays. Je vous conseille d’aller à la pêche des compétences où qu’elles se trouvent. Débarrassez-vous de tous les hommes qui n’avaient pour seule activité que la politique, sans aucun niveau d’études, sans formation, sans métier, ni foi ni conviction. Notre pays a besoin de la synergie de toutes les compétences pour mener à bon port le «bateau Sunugal». Débusquez-les d’où qu’elles se seraient terrées, à l’intérieur comme à l’extérieur du territoire national, membres ou non de votre parti ou coalition, impliquez-les de la Nation et invitez-les à relever les grands défis, dans une sorte de campagne des «Cent Fleurs» à la sénégalaise.
Il est vrai, Monsieur le Président, la Constitution vous donne la prérogative de nommer à tous les postes civils et militaires, mais il me semble judicieux de soumettre certains postes techniques à un appel à candidature. Hormis les fonctions gouvernementales (ministères, conseillers, etc.), des postes dites «politiques», de même que certaines candidatures (députation, collectivités locales, par exemples), obéiront à des critères capacitaires, professionnels et de bonne moralité. Cela va permettre d’avoir, comme disent les anglo-saxons, «The right man at the right place» («L’homme qu’il faut à la place qu’il faut»). Je m’en vais vous rappeler ces quelques recommandations de Serigne Mactar Mbacké, à votre attention, à l’occasion du Magal de Touba (Edition 2015) : «…Mettez-vous à la disposition de la population, prêtez une oreille attentive à leurs sollicitations, mais surtout évertuez-vous à honorer vos engagements ou promesses et à ne pas promettre ce que vous ne pouvez pas faire. Je vous exhorte à ne jamais verser dans la corruption, car celle-ci n’est qu’un vice qui retarde le développement du pays. Je vous recommande de faire du travail un sacerdoce… à éviter le gaspillage et les divertissements inutiles.» Je suis entièrement persuadé que si vous accédez à ces conseils, vous entrerez dans l’histoire par une sublime porte, car les résultats politiques, économiques et sociaux pour le pays seront spectaculaires et si fabuleux qu’ils pourraient faire tache d’huile et servir d’exemples aux pays frères d’Afrique, et par ricochet, au monde entier. A mon avis, ce ne sont pas les réalisations (grands travaux) qui charment les investisseurs, mais la crédibilité de la gestion gouvernementale, la personnalité de l’Etat, la bonne santé des finances publiques et le caractère de sa population. Notre pays a toutes les ressources matérielles et immatérielles capables, si elles sont valorisées et suffisamment exploitées, de provoquer son décollage en un temps record.

Moustapha CAMARA
Professeur d’histoire et
de géographie
Lycée E.O.L.Badji/Ziguinchor

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