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Le Conseil de Paris vient de décider du retrait de l’enseigne «Au Nègre Joyeux». Cette peinture va donc être enlevée du 14, rue Mouffetard pour être rénovée puis exposée au musée Carnavalet, musée de la Ville de Paris. Mais le Franco-Séné­galais, Karfa Sira Diallo, fondateur-directeur de l’Association Mémoires & Partages, a écrit hier à Alain Jupée, maire de Bordeaux, afin de protester contre cette décision qui ne fait d’ailleurs pas l’unanimité au sein de la classe politique française. Karfa Diallo pose ainsi un débat qui lui semble essentiel : «Faut-il débaptiser les rues des négriers à Bordeaux?»

Suite aux événements de Charlottesville, à la polémique sur Colbert et à la récente décision du Conseil de Paris de retirer l’enseigne du «Au Nègre Joyeux», Karfa Diallo, fondateur-directeur de l’Association Mémoires & Partages, a écrit au maire de Bordeaux pour, dit-il, au nom de son Association, «engager un travail de mémoire apaisé, loin de toute repentance, en vue de redonner plus d’intégrité à la signalétique urbaine». «Les récents événements de Charlottesville ont démontré la conscience vive des vestiges de l’histoire de l’esclavage et de la traite des noirs. Le Conseil de Paris vient de décider le retrait de l’enseigne «Au Nègre Joyeux». Depuis 2009, notre organisation a ouvert, en France, le débat sur la signalétique urbaine en référence à ce crime contre l’humanité et sur le bien-fondé de la persistance de ces noms de rues qui sont ainsi une offense aux victimes et aux résistants de l’esclavage mais surtout une atteinte aux valeurs de la République», écrit M. Diallo dans sa lettre dont Le Quotidien a eu copie.
Le fondateur-directeur de Mémoires & Partages rappelle à Alain Jupé, le maire de Bor­deaux, qu’en 2001 le Parlement français a adopté à l’unanimité la loi reconnaissant que la traite des noirs et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité et qu’en 2010, le Sénégal a aussi voté la première loi en Afrique qui déclare l’esclavage et la traite des noirs comme crimes contre l’humanité. Il regrette alors dans son message qu’ «aujourd’hui encore de nombreuses rues portent les noms d’armateurs négriers et d’esclavagistes, honorant ainsi leur mémoire comme autant de fiertés et de mérites au fronton de nos villes». Mais il ne pense pas qu’il faille débaptiser ces rues. «En participant à cet infâme trafic, ils sont devenus des criminels au regard de l’humanité et du droit», écrit Karfa Diallo avant de souligner que «face à ceux qui veulent débaptiser ces rues, notre conviction demeure que la pédagogie la plus efficace soit de donner du sens à ces lieux par l’apposition de panneaux explicatifs dans les rues concernées». Ainsi, poursuit-il, «nul n’oublierait le crime et il serait indiqué pourquoi on honore la personne éponyme, mais également cela montrerait le respect dû à la mémoire des victimes de ce crime contre l’humanité et des combattants de la liberté».

Faire «un travail de mémoire apaisé»
A en croire Karfa Diallo, il s’agit d’engager un travail de mémoire apaisé, loin de toute repentance, en vue de redonner plus d’intégrité à la signalétique urbaine. «Les nombreuses actions sociales et culturelles que nous engageons depuis 1998 en témoignent assez. Avec les outils de l’éducation populaire à la mémoire partagée, nous investissons autant la mémoire de l’esclavage colonial que les formes d’exploitation contemporaine et les séquelles liées au racisme et aux discriminations», tente-t-il de convaincre. Non sans omettre de signifier à Alain Jupé que son association a engagé un dialogue inédit avec des descendants d’armateurs et participé à toutes les initiatives de la Ville de Bordeaux autour de la pédagogie sur la mémoire de l’esclavage. Et pourtant, «les enquêtes et sondages démontrent l’insuffisance de l’investissement municipal sur cette question majeure de reconnaissance, de lien et d’intégration socio-politique», note-t-il.
Il faut rappeler par ailleurs que Bordeaux, premier port colonial et deuxième port négrier, est la ville qui concentre le plus grand nombre de vestiges de l’esclavage colonial. «Les rues sont à Bordeaux : Cours Balguerie, rue Broca, Cours Portal, rue Saige, rue David Gradis, rue Gramont, Pl Lainé, rue Colbert, rue de la Béchade, rue Bethman, rue Desse, Place Mareilhac, Cours Journu-Auber, Passage Sarget, Passage Féger, Place Ravezies, rue Daniel Guestier, Place John Lewis Brown, rue De Kater, Place Johnston, rue Fonfréde et rue Baour», relève Karfa Diallo. Et au sujet de la décision de retrait de l’enseigne de la rue Mouffetard à Paris, il faut savoir que «Au Nègre Joyeux» était une des premières chocolateries ouvertes à Paris vers 1748. Il s’agit donc d’une fresque décorant la devanture de cette chocolaterie et qui représente Zamor, serviteur de Madame du Barry (maîtresse du roi Louis 15). Bien que la fresque soit protégée par du plexiglas (l’enseigne est inscrite aux monuments historiques), elle fait l’objet d’attaques répétées. C’est aussi le cas de l’enseigne «Au Planteur», rue des Petits-Carreaux, car ces enseignes témoignent du passé français colonialiste.

Une décision qui divise
Le Conseil de Paris a donc décidé de retirer l’enseigne «Au Nègre Joyeux», sur proposition du groupe communiste, dénonçant «une présence insultante et blessante» qui évoque les «crimes de l’esclavage», selon Raphaëlle Primet, conseillère Pcf de Paris qui appelle également à la création d’un musée de l’esclavage. Mais le fondateur-directeur de Mémoires & Partages, Karfa Diallo, n’est pas le seul à dénoncer ce choix. Avant lui, Bruno Julliard, député du parti Socialiste et premier adjoint de la maire de Paris Anne Hidalgo, avait affirmé : «Je ne pense pas que le meilleur travail pédagogique soit d’effacer ces traces et de les réserver à un musée.» Il a également rappelé que les associations noires et les historiens sont eux-mêmes divisés à ce sujet. «C’est une mauvaise décision», ajoute-t-il à l’Afp, mentionnant qu’il «ne désespère pas de revenir dans quelques mois devant le Conseil de Paris avec une proposition consensuelle». La maire du 5e arrondissement, Florence Berthout (Lr), affirmait elle aussi que «l’esclavage fut une abomination», mais que cette enseigne était «un marqueur de notre continuité historique et le marqueur d’une époque». Elle plaide, à l’instar de Karfa Diallo, pour une simple plaque explicative à proximité de l’enseigne. De nombreuses voix s’élèvent en France depuis trois jours pour le maintien de l’enseigne et «pour ne pas cacher l’histoire mais au contraire pour se souvenir».
arsene@lequotidien.sn

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