PARTAGER

Une clarification s’impose. Nous voici de nouveau à la veille du 27 mars, Journée mondiale du théâtre. Tous ceux qui s’agitent et s’activent pour la célébration de cet évènement le font-ils en connaissance de cause ? Ne devrait-on pas saisir l’occasion, et même initier d’autres moments, pour favoriser des rencontres et des échanges entre toutes les parties prenantes de cet art collectif destiné à la collectivité ?
Partout dans le monde et, singulièrement, en Afrique noire francophone, le théâtre bouge et fait circuler les femmes et les hommes qui le pratiquent de manière solidaire et concertée. Il est regrettable de constater qu’au Sénégal, le qutrième art est en train de mourir d’une mort lamentable. Je ne parle pas des spectacles de cabotins et autres saltimbanques qui égayent les programmes des télévisions et espaces culturels ne cherchant qu’à combler des vides, faute d’un budget de production conséquent. Je parle du théâtre d’auteur qui a fait les beaux jours du Théâtre national Daniel Sorano de Dakar et qui a révélé Douta Seck, Doura Mané, Mamadou Dioum, Siba Comnos, Omar Seck, Coly Mbaye, Isseu Niang, Marie-Augusine Diatta et bien d’autres, tous des rois et des reines de la scène qu’on devrait célébrer chaque fois que le théâtre est en fête, sans oublier les directeurs d’acteurs qui les ont accompagnés : Raymond Hermantier, Jean-Pierre Leurs, Mamadou Seyba Traoré et Serigne Ndiaye Gonzales et pourquoi pas, le défunt chorégraphe Mamadou Diop dit Scapin.
C’est pour orienter les jeunes hommes de théâtre, dont certains n’ont pas bénéficié de l’encadrement donné autrefois au Conservatoire d’art dramatique, devenu l’Ecole nationale des Arts de Dakar, que j’ai recommandé l’exploitation du répertoire dramatique national. J’ai dit exploitation et non pas pillage. J’ai dit le répertoire national, je n’ai jamais proposé mes propres pièces de théâtre qui reproduisent un univers que les artistes avisés et les pédagogues avertis visitent assez régulièrement.
Le problème avec moi, c’est que je dis sans tricher ce que je pense et j’entends vivre et m’épanouir avec le peu que me rapportent mes œuvres littéraires. Si c’est pour cela que je suis diabolisé, tant mieux. Le Diable se plaît dans son enfer. Malheur à ceux qui viennent y chercher le salut ! Je n’ai rien à offrir aux metteurs en scène, encore moins aux comédiens, rien que de belles pièces, des pièces défiant l’adversité et le temps. Je n’ai jamais été modeste. Si un auteur doit féliciter les interprètes qui donnent vie à ses personnages, ceux-là lui doivent de la reconnaissance. Je n’oublierai jamais ni la main tendue ni le sourire de la talentueuse Jacqueline Scott Lemoine qui, à la fin de la Grande Première de Aliin Sitooye Jaata ou la Dame de Kabrus, est venue à moi pour me dire simplement : «Merci pour ce beau texte.»
Si nous voulons que notre théâtre refleurisse et rayonne, il faut en bannir cette tendance égocentriste qui fait qu’un auteur fasse la mise en scène de sa pièce et en soit le personnage principal. Il faut en bannir l’improvisation ou la création collective. Le dramaturge doit se contenter d’écrire. Le metteur en scène, même si on lui reconnaît une liberté de création, doit pouvoir échanger avec l’auteur vivant et disponible dont il veut réaliser l’œuvre. Mon aîné Cheikh Aliou Ndao, avec qui je partage beaucoup de convictions, a raison de dire qu’un metteur en scène doit avoir les compétences d’un professeur de lettres ou d’un critique littéraire.
L’un des points faibles du théâtre amateur est cette inclination prétentieuse de ceux qui ne sont que des comédiens à se transformer, par cupidité, en faiseurs de textes dramatiques ou en metteurs en scène.
C’est avec l’expérience que je sais que le théâtre est un art qui requiert humilité, ouverture d’esprit, fine curiosité et sens du partage. Mes meilleures pièces de théâtre, je les ai soumises à des metteurs en scène avant de les faire publier. Celle que je préfère, entre toutes, «Le miroir», je l’ai écrite entre Omar Seck et Coly Mbaye, mes défunts complices. En outre, j’ai presque assisté, au Théâtre national Daniel Sorano, au filage de nombreuses pièces à succès, avant leur représentation sur scène, si bien que je n’ai eu aucun souci à diriger mes élèves du lycée Seydina LimaouLaye de Guédiawaye avec qui j’ai créé, en 1994, l’Atelier de Recherche et d’Expérimentation Théâtrales (Aret) dont la structure d’application était Le Météo-théâtre que des connaisseurs réclament toujours.
En effet, je me suis aventuré à faire jouer «Le miroir», «La méprise» et «Adja, militante du G.R.A.S» par des élèves de Seconde, de Première et de Terminale, pour leur montrer qu’on n’enseigne pas bien le théâtre en se limitant à des explications théoriques. Rien que pour les instruires par l’exemple, j’ai tenu, parmi eux, le rôle de Farba, personnage de Le miroir, sur la scène du Centre culturel français de Dakar et sur celle du Ccf de Saint-Louis.
Ici, de la même manière qu’on ne rend hommage qu’aux morts, on rend difficilement à César ce qui lui revient. Qui aura l’honnêteté de dire que c’est en regardant, entre 1994 et 1998, mes élèves brûler les planches du Centre culturel Blaise Senghor, du Centre culturel français de Dakar et même du Théâtre national Daniel Sorano, sur lesquelles j’ai fait monter pour la première fois des élèves de l’ancienne Ecole des Arts, parmi lesquels Moustapha Diop et Kader Diarra, que Philippe Laurent a poussé ses ouailles à mettre sur pied les deux troupes : Les Gueules Tapées et Les Sept Kouss dont on ne parle plus ! Je n’évoquerai point Joséphine Mboup qui a incarné Oulimata Thiam, personnage principal du téléfilm adapté de mon roman La collégienne. Savez-vous que le rôle qui a révélé au public Pape Faye, en 1985, c’est celui de Big Boy, personnage de ma pièce inédite Entre Dieu et Satan, mise en scène pour la télévision par Moussa Diouf ? Cette pièce de théâtre est devenue un roman de 450 pages et garde le même titre. A ce propos, le Docteur Massamba Guèye, la Bouche qui conte pour dire l’Essentiel, ne s’est pas trompé en suggérant aux hommes de théâtre (pourquoi pas aux cinéastes aussi) d’adapter mon œuvre romanesque, conçue avec une vision et une structure propres à un dramaturge dont l’écriture titille l’ouïe et saute aux yeux.
Chaque fois que j’ai participé, entre 1976 et 1982, au Concours théâtral interafricain organisé par Radio France Internationale, j’ai toujours été sélectionné parmi les douze meilleurs dramaturges d’Afrique Noire et de Madagascar. En 1981, la version radiophonique de la pièce Adja, militante du G.R.A.S, aujourd’hui inscrite au programme officiel de l’enseignement du français, a obtenu le troisième Prix du Jury. Et en 1991, la pièce Chaka ou le roi visionnaire, mise en scène par Mamadou Seyba Traoré, a remporté le Prix de la meilleure technique théâtrale, aux Journées Théâtrales de Carthage, en Tunisie.
Voilà trois ans que je donne un cours sur le théâtre, à l’Ecole nationale des Arts de Dakar, trois ans que j’essaie en vain de convaincre l’administration de l’école à organiser les élèves-comédiens en une sorte de troupe d’art et d’essai pour appliquer ce qu’ils apprennent, en produisant des spectacles même à l’extérieur, dans les centres culturels et les théâtres existants.
L’autre jour, un groupe d’anciens pensionnaires du T N D Sorano est venu me demander de réfléchir en vue d’agir de manière urgente sur la situation du théâtre déguerpi des lieux qu’il habitait.
C’est au ministère de tutelle et à tous les hommes de théâtre de prendre conscience de la situation, de s’asseoir ensemble et d’oser nommer les maux qui font que l’art que nous aimons apparaît aujourd’hui comme un arbre qui se rabougrit, faute de soins.
Il faut cependant reconnaître que des pistes pour relancer le théâtre ont été identifiées à l’issue de moult rencontres, colloques et journées d’études. C’est le suivi des actions entamées qui fait défaut et fait que ce que nous disions hier n’a pas beaucoup changé aujourd’hui et risque d’être un sujet de discussion demain.
Quoi qu’art où la parole occupe une place prépondérante, le théâtre, pour mieux se porter, exige une action multidimensionnelle. En dehors de l’action qui est sa substance même, de l’action consensuelle de ceux qui le pratiquent, le théâtre a surtout besoin de l’action, mieux de la volonté agissante des décideurs qui doivent tenir à disposition les moyens logistiques et financiers sans lesquels le Théâtre Daniel Sorano et le Grand Théâtre national de Dakar continueront d’abriter des concerts de musique et des chants religieux à la place des grandes productions dramatiques que le public, notamment les élèves et les étudiants attendent.
Marouba FALL – Ecrivant Chevalier de l’Ordre National du Lion 77 646 38 53 – marouba_fall@yahoo.fr

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here