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Toutes les mers sont belles, mais les mers, comme Janus, ont deux visages : commencements, fins, choix, passages, portes…
La Porte du Troisième Millénaire, conçue par l’architecte sénégalais au talent reconnu au plan national et international, Pierre Goudiaby Atépa, fait partie, comme chacun ne le sait pas encore, des «symboles du littoral».
Il y a une double figuration dans cette œuvre baptisée «Porte du Troisième Millénaire» : la porte en tant que telle et l’énigmatique «Maam Booy», mère, déesse ou sirène de la mer qui tient entre ses mains un instrument de musique : un cor ?
«Maam Booy» tourne le dos à la mer principale et elle a été placée en hauteur, assise, les jambes croisées, sur une perpendiculaire marine imaginaire ; elle regarde en direction de la mer secondaire, l’autre mer située à quelques kilomètres d’elle…
La Porte du Troisième Millénaire a été inaugurée le 3 avril 2001, il y a maintenant dix-sept ans (17) : elle symbolisait, entre autres, une ère nouvelle et trois baobabs, entre autres, ont été plantés sur la Place du Millénaire.
Dans la nuit du vendredi 17 au samedi 18 août 2018 (18/08/18), plus d’une centaine de nos frères et sœurs – elles étaient au nombre de deux – ont échoué sur la plage de Koussoum, à quelques mètres seulement de la Porte du Troisième Millénaire et de «Maam Booy» : des vies ont été sauvées…
Une plage connue, Koussoum, qui a enseveli plusieurs vies, une porte chargée de symboles, et des centaines de vies qui avaient décidé, quelques heures auparavant, de braver la mer, une mer entrée en furie après leur départ quelque part sur la côte, l’endroit sera connu peut-être un jour, lorsque l’histoire sera racontée par les «survivants» de cette aventure hautement périlleuse…
La mer dépasse l’homme depuis toujours : elle ne sera jamais «son égal», car ses forces sont immenses et l’homme sera vaincu, en toutes circonstances, par la mer…
Plus de «cinq mille Sénégalais» sont arrivés sur les côtes espagnoles : il y a de quoi frémir pour qui connaît ou qui pourrait imaginer, une seule seconde, l’âpreté du voyage en mer vers là-bas, ce point géographique à la fois connu et inconnu, point géographique le plus «proche», la terre espagnole ou, parfois, une terre sans nom et sans repères…
La mer, comme l’avenir, dure longtemps ; un jour, quelques rescapés de la mer – ils ont déjà parlé – parleront et nous raconteront, une nouvelle fois, ce grand voyage interminable au milieu de l’océan à la fois mobile et immobile…
Des bidons d’essence ont été dénombrés à bord de l’embarcation, apprenons-nous par la presse ; ils étaient destinés, sans nul doute, à l’approvisionnement en carburant du moteur, le seul moteur qui portait, à lui tout seul, l’espoir d’une centaine d’hommes et de femmes ; ce moteur, conçu par des hommes, ne devait jamais lâcher, car sinon une autre histoire encore plus triste serait écrite, mais jamais racontée…
Des ognons et autres provisions ont été trouvés à bord, apprenons-nous également par la presse : les deux femmes citées avaient aussi embarqué pour prendre en charge, certainement, la restauration de plusieurs vies durant ce long voyage, ce voyage interminable…
Savaient-ils, ces hommes et ces femmes intrépides, que toute source de chaleur pouvait être à l’origine d’un accident à bord de cette embarcation du fait de la présence des bidons d’essence précisément, en grande quantité, sur cet «esquif d’espoir» ?
«Le pire n’est jamais sûr», avons-nous appris, mais le pire aurait pu surprendre ces hommes et ces femmes qui partaient au loin, vers une autre destination à la recherche de perspectives nouvelles pour eux-mêmes et pour leurs familles restées au pays et qui souvent ignorent le fait ou le taisent…
La Porte du Troisième Millénaire est un passage pour qui sait interpréter les signes, un passage à double sens et si la pirogue «chargée» de vies humaines, de vies très humaines, est arrivée jusqu’à elle, c’est parce que cette fois le message doit être interprété, car la mer a porté violemment tous ces hommes et ces deux femmes vers cette porte posée là depuis plusieurs années (dix-sept années), cette porte qui surplombe la mer et qui a appris à voir venir, comme la «Gate of India» à Mumbai (Inde).
Comment rester silencieux devant tant de risques encourus par nos frères et nos sœurs qui n’ont plus peur de la mort, celle qui vient souvent de la mer et que la grande majorité des hommes et des femmes redoutent…
La mort, cette avant-dernière barrière de la vie, n’est plus, aux yeux de ceux et de celles qui ont décidé de braver la mer, un obstacle majeur : la mort est devenue, pour toutes ces vies, un obstacle mineur qu’ils ont appris à dompter au fil des vagues…
Au moment où l’embarcation était mise à l’eau – osons imaginer la scène – et au moment où chaque homme, chaque femme, posait le premier pied à bord, quel état émotionnel les habitait, comment battaient les cœurs, comment s’éclairaient-ils, à qui pensaient-ils, à quoi pensaient-ils une avant-dernière fois ou une dernière fois ?
Ils récitent, ces hommes et ces femmes, de nombreuses prières, des prières fortes, avant, pendant et après leur voyage et souvent les prières dites sont exaucées et ils touchent d’autres rives où une vie à recommencer les attend ainsi qu’une autre langue qu’ils parleront sans oublier jamais celle de leur terre natale.
Que de tristesse à imaginer ce voyage, ce long voyage, par la mer, des hommes et des femmes que plus rien ne saurait retenir à leur terre natale, une terre qu’ils aiment de toutes leurs forces et qu’ils doivent abandonner, un jour, une nuit certainement, lorsque tous les villages qu’ils ont quittés et toutes les villes se seront endormis en conservant leurs traces, leurs traces indélébiles, mais surtout en conservant le son de leur voix, la chaleur de leurs poignées de main, les derniers adieux lorsqu’ils ont été faits, le dernier adieu !
Il est temps, chers frères et sœurs d’Afrique et d’ailleurs, mais surtout d’Afrique, que le départ de tous ces hommes et femmes deviennent «la contradiction principale» à résoudre, à résoudre très vite, car sinon d’autres «cycles de la mer» s’ouvriront et leurs conséquences seront redoutables pour tous ceux et celles qui n’auront pas osé parler fort, très fort et surtout agir…
Restez avec nous mes chères sœurs, mes chers frères, mes chers enfants – oui hélas – et sachez que le pays que vous aimez, le pays que nous aimons, le Sénégal, recommence !
Jean Michel SECK
BP 231
Dakar

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