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La police a fait une descente à l’Institut national du sommeil (Ins). Il a raflé une demi-douzaine de jeunes et quelques cornets de chanvre indien. Il y a si longtemps que ces gens sont dans la misère qu’ils ont oublié le chemin qui mène au bonheur. Ils ont appris à survivre. Ils ont fait quand même leur vie, c’est un chef-d’œuvre. Ils l’ont réussie sans rien demandé à personne.
Les petites filles, habillées pour la fête, ont donné la couleur dans le quartier. La fête casse la routine habituelle. C’est une pierre rare taillée dans le dur rocher de leur vie. Les enfants sont contents. Ils ne comprennent rien à la souffrance des adultes. Tant mieux. Dans ce quartier, un jeune homme sur deux est agresseur. Les trois quarts des filles de 20 ans ont un gosse. C’est le jeune morveux que tu vois à l’angle de la rue. A cinq, il peut te sortir une insulte, qui passe en revue toute ta généalogie. Cette vie est une machine qui produit de la survie.
Sur les murs, les gens écrivent la légende de leur quartier. Champions navétanes 2012. L’histoire retiendra. Il est griffonné sur le mur de la maison de mère Baba Ali, Aladji Maca, Pa Soulèye. Ces héros anonymes qui ont égayé le temps d’un hivernage moins pluvieux les foules hystériques sur un champ de patates synthétique offert par les Chinois, sans la facture d’entretien. Il y a toujours une gloire à prendre quelque part, non loin. Faut juste prendre le temps de chercher.
Il y a une piaule dans le quartier où les jeunes se retrouvent pour dormir. Ils l’occupent à quinze pour faire leurs affaires en toute tranquillité. Les gars ici ne se réveillent pas avant 15 heures. C’est la règle. On divise la journée en deux. C’est moitié moins d’ennui et d’oisiveté. Cette chambre malfamée, louée à un prix modique, dans la maison de Mère Barigo (une femme manjack, veuve depuis toujours, qui élève des cochons, là-bas, sur le chemin qui mène à la mer). Les gosses l’ont surnommée Mère Barigo (fût), à cause de sa petite taille, et de sa silhouette trapue. D’autres pensent que c’est à cause des barils qui s’accumulent dans sa cour où elle collecte les restes des repas, (Niamou Mbam). L’odeur est insupportable dans le coin. Je ne sais pas comment les jeunes font pour dormir dans ce coin. La chambre est surnommée l’Institut national du sommeil (Ins).
L’odeur des restes d’aliments pourris qui couvraient celle des joints de Yamba. Le mari de Mère Barigo n’aurait jamais accepté d’avoir de tels locataires. Il est mort depuis belle lurette. Il travaillait en silence à l’angle de la rue, le rabal, un pagne dur. Il avait un petit ouvrier qui l’aidait à démêler les fils. Il maniait la navette avec dextérité, en silence. La pipe au coin. Le rabal est un pagne noble qui se fabrique en silence. Il accompagne la nouvelle mariée, le mort. Le tissu faisait l’objet d’une tontine entre les femmes du quartier. Quand les jeunent le dérangeaient dans son travail, il n’avait qu’un seul mot à la bouche : «Bande de cons.» Personne ne sait réellement ce qu’il entendait par là. Puisqu’il disait également ça, aux poules, aux chèvres qui s’aventuraient trop près de son ouvrage.
Pour le chat, il faut dire «Siip». Pour la poule, il dire «Kess» Pour le chien, il fait dire «Ouss».
L’été est bien arrivé…Quand au milieu de la nuit, accablé par la chaleur étouffante dans la chambre, quand le ventilo asthmatique crapahute, j’ouvre ma fenêtre qui donne sur la rue étroite, je les vois. Les jeunes sont là, fidèles au poste. Assis sous la lumière blafarde des poteaux électriques. On dirait des voyageurs nocturnes qui campent pour la nuit. Ils ne sont qu’une dizaine d’hommes, plutôt jeunes et discrets. J’ai le sentiment qu’une certaine gêne persiste entre eux ; ils ne parlent pas. Il m’a toujours semblé que pour ces jeunes oisifs, la principale difficulté à surmonter est de s’approprier leur propre réalité, leur propre quotidien, leur espace. Comment habiter ces territoires d’enfermement et d’empêchement de privation ? Comment en sortir ? Le salut est dans le sommeil. L’Institut national du sommeil est l’école qui forme les rêveurs et despérados. La police l’a démoli. Qui va compléter les fins de mois de la veuve Barigo…

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