PARTAGER

C’est un bréviaire. Ismaïla Madior Fall parcourt dans son livre de 462 pages, édité par L’Harmattan Sénégal, «Les élections présidentielles au Sénégal de 1963 à 2012». Donc, de Senghor à Macky Sall, en passant par Abdou Diouf et Abdoulaye Wade. Quatre présidents avec chacun sa contribution au processus de démocratisation du système politique. Dix élections présidentielles en dix chapitres. En attendant la onzième, en 2019. Le Quotidien retient la conclusion qui propose aussi des innovations comme «la restauration de la concomitance de la tenue des Présidentielles et des Législatives le même jour pour éviter le risque de disharmonie entre la majorité présidentielle et la majorité parlementaire», «la restauration du couplage des Présidentielles avec les Législatives», «l’introduction de pratiques comme les sondages d’opinion régulièrement publiés qui permettent une mesure instantanée et régulière de l’opinion avant l’échéance électorale» et «l’organisation d’un débat serein contradictoire entre les protagonistes de l’élection».

Dix scrutins
Dix scrutins ont été, sans discontinuité, tenus depuis le début à des séquences correspondant à la durée du mandat oscillant entre 5 et 7 ans avant d’être définitivement stabilisée à un quinquennat avec le référendum de mars 2016. A chaque élection on sent le progrès réalisé par rapport à la précédente : les fautes sont corrigées, les erreurs évitées, les lacunes comblées. L’étude de ces élections dans la durée permet de comprendre la culture politique du pays, de tâter le pouls de la société, de connaître le Peuple sénégalais et, au final, d’évaluer la qualité de la pratique démocratique.

La onzième Présiden­tielle en 2019
La prochaine Présidentielle de 2019 sera la onzième de l’histoire. Sur ce point le respect du calendrier républicain est sacré, une dérogation n’a quasiment jamais été tolérée. Les reports d’élections, auxquels on est habitué en matière de Locales ou de Législatives, sont exclus quand il s’agit de la Présidentielle dont les grandes lignes du régime électoral sont fixées dans la Constitution et précisées par le Code électoral. Ces règles ont évolué du verrouillage à la libération, de la fermeture à l’ouverture. Les enseignements des élections du passé ont été tirés pour la tenue de la prochaine dans les meilleures conditions.

Trois élections fermées
Trois (03) élections, à savoir celles de 1963, 1968, 1973 ont été plutôt fermées parce qu’ouvertes au seul Président Senghor qui, pour asseoir les bases de la construction de l’Etat sénégalais, a, pendant une séquence temporelle importante, opté pour le parti unique et l’autoritarisme dans une période où la trajectoire du pays n’est pas stabilisée.

Sept élections ouvertes
Sept (07) élections, à savoir celles de 1978, 1983, 1988, 1993, 2000, 2007 et 2012, peuvent, à des degrés différents, être considérées comme ouvertes et compétitives. A l’intérieur de cette séquence (1978-2012), il y a lieu de distinguer deux cycles : d’abord, 1978-1988 ; ensuite, 1993-2012. Dans le premier cycle, même si l’opposition a gagné le droit de prendre part aux élections, il reste que les règles, sur la base desquelles celles-ci sont organisées, demeurent controversées ; ce qui a régulièrement alimenté la tension, favorisé la contestation des résultats électoraux et fait le lit de crise politique n’ayant, heureusement, jamais dérapé. Le second cycle, qui s’ouvre à la faveur du code consensuel de 1992 pendant lequel les élections sont régies par des règles dotées d’un consensus minimal sur les fondamentaux, a permis d’enclencher une dynamique de démocratisation énergique et d’apaisement durable des processus électoraux. Laquelle va permettre la réalisation de la première alternance qui sera suivie, plus d’une décennie plus tard, d’une seconde alternance.

Deux alternances
Deux (02) alternances se sont ainsi produites les débuts : en 2000 et en 2012. La sociologie électorale n’a pas fini de systématiser les facteurs explicatifs du maintien de la continuité ou de la survenance d’alternance, les raisons fondamentales pour lesquelles les Sénégalais changent ou ne changent pas de régime. Mais, l’on peut repérer une lame de fond dans la culture politique sénégalaise : les citoyens de ce pays sont soucieux de concilier l’impératif de stabilité et celui du changement lorsque la situation le requiert vraiment. Cheikh Ahmed Bamba Diagne a avancé un raccourci explicatif du phénomène qui peut être complété par des travaux plus affinés de sociologie électorale. A cet égard, il formule trois hypothèses, discutables mais intéressantes, qu’il tente de vérifier dans son ouvrage : H1 : Les Sénégalais ne choisissent pas un candidat, mais démettent un Président ; H2 : les Sénégalais choisissent un Président au moins pour deux mandats ; H3 : le vote sénégalais n’est pas sincère, mais il est stratégique.

Quatre Présidents élus
Le Sénégal a la particularité distinctive de n’avoir, pour l’essentiel, connu que des Présidents élus par le Peuple qui se sont pacifiquement relayés à la tête de l’Etat.
1er Président : Léopold Sédar Senghor, en quatre mandats en dehors du premier acquis suite à l’élection par l’Assemblée nationale en 1960 et en 20 ans de magistrature, a pris le temps qu’il a fallu pour asseoir les bases de la construction de l’Etat, avec le prix payé qu’est la dose d’autoritarisme injectée dans un régime qui n’a tout de même jamais été dictatorial. Il est l’initiateur du mouvement de démocratisation du pays et est parti volontairement du pouvoir. Sous ce rapport, il peut, sans doute, être considéré comme le père de la Nation et de l’élection du président de la République au suffrage universel direct.
2e Président : Abdou Diouf, outre ses deux années de présidence constitutionnelle, totalise trois mandats mais a presqu’autant duré au pouvoir que son prédécesseur (19 ans). Il a, à son actif, significativement contribué à enraciner la démocratie politique dans un contexte de crise économique et sociale marqué par les politiques d’ajustement structurel. En 2000, il est peut-être allé à l’élection de trop qui l’a empêché de jouir du même privilège que Senghor, à savoir quitter volontairement le pouvoir. Sa belle carrière est ainsi entachée d’une défaite électorale.
3e Président : Abdoulaye Wade, en deux mandats et 12 ans à la tête de l’Etat, a impulsé une dynamique de réalisation d’infrastructures d’envergure tout en fragilisant la gouvernance démocratique qu’il a, tout de même, contribué à sauver in extremis en acceptant, suite à sa défaite électorale, de céder le pouvoir en 2012. La sollicitation controversée d’un troisième mandat est un point négatif de son importante contribution à la démocratisation du pays. Sa non-souscription à la doctrine bien établie depuis Senghor suivie par Diouf de la réserve post-présidentielle est aussi un problème.
4e Président : Macky Sall, né après l’indépendance et héritier des acquis et des problèmes qui se sont sédimentés dans le temps, a lancé une initiative volontariste de développement urgent du pays à travers le plan de développement le plus ambitieux de l’histoire dont les résultats sont déjà visibles dès le premier mandat sur tous les plans : il s’agit du Plan Sénégal émergent (Pse) avec ses trois axes que sont d’abord, la transformation structurelle de l’économie plus dynamique et ouverte aux innovations en produisant mieux et dans tous les secteurs ; ensuite le développement du capital humain en particulier l’inclusion sociale avec la généralisation de la couverture maladie universelle ; et enfin, le troisième axe qui vise à doter le pays d’une justice équitable, la bonne gouvernance et la promotion de la paix et de la sécurité. Promoteur de la révision consolidante record adoptée par référendum en mars 2016 qui stabilise les questions critiques historiques de la Présidentielle comme la durée du mandat ou le nombre de mandats présidentiels, il partage avec Senghor et Diouf la particularité d’avoir gagné sa première Présidentielle. Son bilan le prédestine à rempiler en 2019. (…)

Remarques terminales
Au terme de cette réflexion sur les Présidentielles, un constat s’impose : l’élection du Président par le Peuple est un élément de notre patrimoine politique et institutionnel qu’il faut conserver, consolider et moderniser.
La conservation s’impose sauf si on veut changer de régime politique. Dans un régime où le président de la République détermine la politique de la Nation dont il est responsable devant le Peuple, sa désignation par celui-ci s’impose. On peut, du reste, constater qu’il n’y a pas de courant politique proposant la suppression de l’élection populaire du président de la République.
La consolidation, initiée depuis longtemps, consiste simplement à capitaliser les acquis dont on peut être fier : des règles conformes aux standards les plus élevés de démocratie, des institutions de gestion des élections rodées et performantes et les bonnes pratiques stabilisées en matière électorale, sans compter le rapport sociologique à l’élection révélateur d’attitudes et de comportements humains qui forcent le respect en Afrique et dans le monde.
La modernisation consiste à oser améliorer les règles et les pratiques. Pour ce qui est des règles, la dynamique est déjà lancée par le Président Macky Sall avec l’introduction par la révision constitutionnelle du 19 avril 2018 du parrainage citoyen universel qui permet aux Sénégalais d’investir directement les candidats à la Présidentielle et, du coup, d’assainir la compétition électorale. Il est possible d’aller plus loin dans l’identification de toutes les règles susceptibles d’amélioration qualitative. A cet égard, il y a lieu de procéder à la restauration de la concomitance de la tenue des Présidentielles et des Législatives le même jour pour éviter le risque de disharmonie entre la majorité présidentielle et la majorité parlementaire. Avec la synchronisation des mandats parlementaire et présidentiel à cinq ans, la restauration du couplage des Prési­dentielles avec les Législatives, comme cela s’est fait jusqu’en 1988, s’impose assurément. Le moment propice de la prise en charge de cette préoccupation reste à déterminer.
Pour ce qui est de la modernisation des pratiques, on pourrait envisager, si les conditions sont réunies, l’introduction de pratiques comme les sondages d’opinion régulièrement publiés qui permettent une mesure instantanée et régulière de l’opinion avant l’échéance électorale. Dans le même ordre d’idées, il doit être possible d’envisager ce qui n’a pas été réussi jusqu’ici : l’organisation d’un débat serein contradictoire entre les protagonistes de l’élection comme cela se fait dans les grandes démocraties.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here