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Le romancier thiessois, Moustapha Ndéné Ndiaye, semble tenir son pari de n’écrire que sur l’Histoire de l’Afrique et du Sénégal. Après son premier coup d’essai, «68, Neige sur Dakar», qui lui a valu un succès d’estime, il signe un roman fleuve, de plus de quatre-cents pages, dans la même verve et avec un plus grand bonheur. Ce n’est certainement pas par hasard qu’il figure dans le programme de la dernière édition de «Livres Paris 2017» dans le cadre d’une conférence dédicaces pour son nouveau roman «Un Indigène à Gorée» dont le premier tome, sous-titré «La Chute des dieux (1939-1943)», vient de paraitre à Fama Editions.

«La Chute des dieux (1939-1943).» Deux dates, qui marquent le début de la deuxième guerre et le tournant du conflit mondial. Dans cette approche par la fiction pour aborder l’histoire, Moustapha Ndéné Ndiaye retrace un certain nombre d’événements et de vécus dans l’Afrique Occidentale française, impliquée dans la guerre. Cette partie du continent, divisée en colonies sous la férule des lieutenants gouverneurs, doit fournir des hommes, un gite et du pain à la France naufragée. L’auteur pense que le secret d’un bon roman historique réside dans l’équilibre réalisé entre la fiction et le document. Loin des œuvres où l’unique symbolisme du personnage lui donne sa dimension historique, M. Ndiaye se veut exigeant, en habillant ses protagonistes de chair et d’os mais aussi de passé. Ils vivent ou plutôt revivent. Mais l’auteur ne s’interdit jamais d’impliquer directement, en paroles et en présence, les grandes figures de l’histoire contemporaine, comme De Gaulle, Churchill ou Roosevelt. A la masse de documents qu’il a livrée répond une romance bien montée avec la belle Amalia et Philippe, l’indigène des profondeurs de l’Afrique. Le livre se construit sur la toile de fond d’un espace ségrégué entre la poignée des citoyens français (répartie entre Dakar, Saint-Louis, Gorée et Rufisque) et le reste des sujets français qui peuplent les colonies du Dahomey, de la Côte d’Ivoire, du Niger, etc. Cette histoire d’amour commence le jour quand Philippe, comme dans un  chemin de croix de l’homme africain, arrive à Gorée après un tumultueux passage à Dakar où il sera battu et humilié. Ayant subi le même sort à Gorée, sous la cravache de monsieur Jacques, l’aventurier, il finit par être sauvé par la jeune Mulâtresse, maitresse de l’aventurier. Mais le Nègre n’est pas que téméraire, il est aussi chanceux d’être recueilli par un noble du nom de De Laporte qui en fera son «comptable», au grand dam des citoyens noirs comme Jean et Paul, des convertis surnommés «les apôtres». Le héros devra ainsi faire face à ces derniers mais aussi à mademoiselle Louise, une vieille demoiselle complexée, qui destinait sa nièce à tout homme blanc au lieu d’un autochtone noir, un parmi ces gens qu’elle déteste franchement, parce que se considérant d’une classe supérieure à celle des Blancs vainqueurs. Mais, au beau milieu de la guerre, après les bombardements de Dakar et le ralliement de monsieur Boisson au camp de De Gaulle, le conflit va livrer ce fils d’Afrique à l’instar des autres peuples à la guerre sous le froid, à la mitraille et à la mort..  Même si l’auteur ouvre une brèche pour une belle résurrection. Car ce livre en appelle forcément un autre tome de par la chronologie annoncée. Cette histoire, à contrecourant de Nini la Mulâtresse de Abdoulaye Sadji, porte le Nègre qui peut défier ainsi avantageusement les mentalités goréennes des Mulâtres et des Blancs, reste néanmoins cousue de fil noir de souffrance.  La situation du héros prend un relief et montre sa cruauté avec l’annexion de la France par Hitler. La France, devenue une simple colonie de l’Allemagne, et les Français assujettis aux caprices de leurs nouveaux colons, montrent combien la liberté est précieuse et ne saurait être revendiquée pour soi seul. Il est certain que la guerre n’est pas la meilleure chose qui arrive aux colons. Elle montre leur faiblesse et leur nature véritable, en se battant même pour que l’empire aussi soit le lieu de l’abdication et de la capitulation. Ainsi, quand l’indigène prend sa revanche en se faisant vraiment détester par les Mulâtres, cette caste intermédiaire entre le Blanc et les Nègres, la survenance du conflit lui permet de monter en grade à voir les hommes se soumettre avec Pétain, allant jusqu’à se battre en colonie pour rester sous le joug de Hitler. C’est bien «la chute des dieux blancs qui trainent lourdement leurs oripeaux». Etrange France pour laquelle les indigènes vont mourir sans pouvoir rechigner. Mais il est évident que les Africains vont sortir en même  temps de leur torpeur. On obéit moins à un maitre démystifié. Ce roman aux personnages foisonnants, aux thèmes divers et vastes comme la colonisation et la guerre, est confiné dans l’île de Gorée qui offre un huis clos profitable à l’auteur. Mais, c’est toujours pour ouvrir des grandes fenêtres qui regardent le monde en guerre et les grands événements de cette guerre comme l’arrivée des Américains à Dakar ou la signature entre Churchill et Roosevelt de la Charte de l’Atlantique qui pose l’acte de la prochaine libération des colonies africaines mobilisées pour la guerre.

Gorée
Mais comment aborder Gorée sans parler directement de l’esclavage ? L’auteur n’y parvient pas toujours. Mais, explique Moustapha Ndéné Ndiaye, «c’est pour le bonheur du lecteur, qui découvre la continuité entre esclavage et colonisation. L’espace n’obéit pourtant pas à une reconstitution stricte». Ce qui est d’ailleurs le propre du roman. L’auteur s’autorise des libertés bénéfiques à la création littéraire même si la précision des dates est assez étonnante. Il a certainement une vaste culture et se plie à une forte documentation. Ce n’est donc pas par hasard que ce livre a pris du temps dans sa conception et son écriture. «Plus d’une quinzaine d’années», nous assure l’auteur, même si entretemps, il s’est consacré à bien de choses comme la publication de son premier roman 68, Neige sur Dakar, qui est aussi un roman historique qui revisite la période soixante-huitarde et le Sénégal des années 60 et 70.   Avec un style âpre et sans concession, où l’ironie n’est jamais absente, l’auteur déroule une prose courageuse et utile, pour qui veut encore comprendre les relations complexes entre la métropole et les anciennes colonies. Un roman qui reste un beau travail de mémoire historique.
nfniang@lequotidien.sn

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