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Dans cet entretien réalisé quelques jours avant le remaniement ministériel intervenu le dimanche dernier, ce membre de la direction de la Compagnie sucrière sénégalaise (Css) analyse, avec Le Quotidien, la situation créée par la pandémie du Covid-19, en ses aspects sociaux et économiques, surtout pour les entreprises de l’agro-industrie dont fait partie la sienne. L’état des lieux qu’il fait n’est pas très optimiste, même s’il reconnaît quelques efforts au gouvernement. Il indique des pistes qui devraient permettre, à ses yeux, la relance du secteur secondaire.

Comment se portent votre entreprise et de façon générale l’agro-industrie en cette période de Covid-19 ?
Le Covid-19 a plongé l’économie mondiale dans une crise sans précédent. Evidemment, le Sénégal n’y échappe pas, même si dans certains secteurs comme l’agro-industrie nous sommes parvenus à limiter la casse. En effet, le secteur a pu fonctionner, s’adapter aux règles de confinement et de couvre-feu, en se réorganisant à grands frais, sans jamais penser recourir à des mesures de réduction de charges comme le chômage technique ou le licenciement économique. Les performances de l’agro-industrie dans la période ont contribué à amortir la chute de la croissance. Dans ce contexte, la Css a pu protéger ses 8 000 employés pour produire 141 mille tonnes de sucre. Mais elle se débat aujourd’hui pour accéder à un marché monopolisé depuis 4 mois par un groupuscule de commerçants importateurs.

Pourtant, vous avez été un gros contributeur au fonds Force Covid-19, avec un chèque d’1 milliard…
La contribution de la Css ne se limite pas à ce chèque. Elle a également assuré au pays la disponibilité de l’alcool pour plusieurs millions de litres, au détriment de ses clients traditionnels de l’extérieur, sans compter toutes les contributions au plan local.

Le gouvernement, dès le début de la pandémie au Sénégal, a pris des mesures pour en atténuer les effets aussi bien auprès des particuliers qu’au niveau des entreprises. En avez-vous bénéficié ?
Le président de la République a globalement fait preuve de proactivité, en affichant très tôt sa volonté de prendre en charge la pandémie sur les plans sanitaire et économique. Il convient de le souligner pour s’en féliciter. Le programme de résilience a été rapidement mis en place, avec son volet financier, le Force Covid-19, au financement duquel le secteur des agro-industries a contribué de façon décisive. A la question de savoir si nous en avons profité en retour, je dirai non. Mais nous n’étions pas prioritaires face à des secteurs aussi sinistrés que le tourisme, le transport et certains services.
Pour autant, nous ne pouvons perdre de vue nombre d’errements dans la mise en œuvre des 33 mesures édictées dans le Programme d’urgence. Les modes d’attribution des marchés des denrées alimentaires et du transport n’ont pas reflété l’esprit du plan de résilience, en ce sens que les entreprises industrielles ont été quasiment mises à l’écart au profit de ces mêmes commerçants, triés sur le volet, souvent sans envergure ni projet économique. Comment comprendre que des sociétés qui se débattaient pour survivre, obligées de garder leurs salariés malgré toutes les difficultés nées de la crise, aient été oubliées ? Les huileries, les minoteries, la Css devaient être les principaux adjudicataires de ces marchés d’huile, de pâtes et de sucre, ç’aurait été plus cohérent.
Et c’est bien là le paradoxe sénégalais. Le discours est souvent clair et cohérent, mais l’opérationnalisation en dévoie parfois le sens, la portée et finalement la pertinence. Je reste dubitatif quant aux chances de survie des entreprises au Sénégal dans ce contexte mondial post-Covid-19 si le gouvernement ne change pas complètement et rapidement de paradigme.

L’Etat justement vient de mettre au point un plan de relance de l’économie nationale qui insiste fortement sur l’industrialisation. N’y croyez-vous pas ?
Nous y sommes contraints si nous voulons sauvegarder notre économie. Encore une fois, le plan est cohérent, mais est-il soutenu par une volonté politique tout aussi forte ? Quand j’entends les autorités parler de l’entreprise, j’avoue avoir le sentiment qu’elles ne l’aiment pas. Il faudra bien se départir de ce complexe. Chaque année, c’est pas moins de 200 mille jeunes sortis des écoles et universités qui investissent le marché de l’emploi. Seule une industrialisation accrue permettrait de tout résorber. La demande sociale est devenue plus pressante depuis que la crise a drastiquement réduit la manne financière issue de l’émigration. Il faudra bien en tenir compte.
Nous avons évidemment lu avec attention le compte rendu de la communication du président de la République lors du Conseil des ministres, où il insistait sur l’intensification du processus d’industrialisation dans le cadre d’une Stratégie nationale de développement industriel. Nous saluons la démarche. En tout cas, c’est ce que l’Ocde a compris en Europe, et a engagé les Etats européens à plus produire «chez eux et pour eux», et pourquoi pas exporter. Une démarche autocentrée qui restituera à l’Europe sa souveraineté sur les plans alimentaire et sanitaire notamment.
Le Maroc a fait les mêmes choix en renforçant sa politique industrielle, basée sur la valorisation de ses productions agricoles déjà autosuffisantes.
Le Sénégal peut développer son potentiel industriel en s’appuyant sur son agriculture. Déjà le gros du potentiel industriel existant est constitué d’industries de transformation des produits agricoles. Ce sont des minoteries, des huileries, une sucrerie et diverses industries de transformation, dont les laiteries, les conserveries et autres.
Mais cet existant, ou tout au moins pour ce qui en reste, souffre déjà d’un environnement des affaires qui n’a cessé de se dégrader. J’aimerais donner quelques illustrations : Le Sénégal est le pays de l’Uemoa où les facteurs de production sont les plus chères, que ce soit le coût du kw/h, le prix du gasoil, le mètre carré de terrain ou même le coût du salaire. C’est déjà un handicap de départ en termes de compétitivité sous-régionale. L’investis­sement n’est pas protégé contre les formes de concurrence déloyale. Des groupes de pression organisés, qui ne payent ni salaires ni taxes, parviennent souvent à bénéficier d’autorisations d’importation (Dipa) ou de titre d’exo qui visent à concurrencer déloyalement des industries implantées. Ce phénomène, noté qu’au Sénégal, commence à compromettre la survie de plusieurs entreprises en même temps qu’il annihile les efforts d’autosuffisance alimentaire. Le cas du riz en est une parfaite illustration. Voilà autant de signaux négatifs envoyés aux investisseurs potentiels. Il y également une fiscalité instable : même si le taux d’imposition reste globalement dans la fourchette des pratiques dans l’Uemoa, la pression fiscale dérivée des contrôles et autres redressements est si forte qu’au final le poids de la fiscalité est mal réparti et pèse quasi-intégralement sur le secteur formel. Il m’a semblé avoir lu dernièrement une communication sur le sujet, prêtée au secrétariat d’Etat américain.
Mais le Sénégal a malgré tout plein d’atouts pour sa ré-industrialisation. L’agriculture en sera inéluctablement la locomotive.

Pour développer l’agriculture et subséquemment l’agro-industrie, il faudra des terres. Et tout indique que le foncier constitue aujourd’hui un enjeu politique de premier ordre…
«La question foncière est éminemment politique», m’avait rétorqué un ministre de la République quand il s’était agi de chercher 3 000 ha pour parachever l’autosuffisance en sucre du Sénégal. Il n’avait pas tort, car depuis lors (il y a 10 ans) la solution n’est pas trouvée. Cette anecdote suffit à résumer la problématique de l’accès au foncier.
Mais il faudra bien lui trouver une solution un jour, si nous voulons avancer. Les conclusions de la Commission sur la réforme foncière semblent définitivement rangées dans les tiroirs. Et depuis lors, nous semblons plongés dans une sorte d’impasse juridique qui ne profite qu’à quelques «dignitaires». J’ai suivi le débat récent sur la question, notamment avec les maires. Notre conviction demeure que les dernières réformes, notamment l’Acte 2 et l’Acte 3 de la décentralisation, ont dépossédé l’Etat de ce pouvoir régalien d’administration du foncier, pour les besoins prioritaires du développement économique du Sénégal. Il faudra en revenir aux zones pionnières pour développer une agriculture inclusive, où l’exploitation familiale cohabitera avec celle dite industrielle, toutes œuvrant pour l’autosuffisance alimentaire du Sénégal et l’exportation.
Le Sénégal a besoin de s’ouvrir à l’agro-industrie comme l’ont fait le Maroc, la Tunisie ou la Côte d’Ivoire. C’est notre chance de développement. Nous devons la saisir avec lucidité. J’évoquais tantôt la capacité de ce secteur à résister à la crise Covid-19, parce qu’il est endogène par essence et fortement créateur de valeur ajoutée.
Savez-vous que ce secteur qui exploite moins de 9% des superficies emblavées a généré des milliers d’emplois formels qui en font le premier employeur après l’Etat ? Ce secteur a soutenu à bout de bras l’économie et demeure le seul en croissance pendant la crise. Les agro-industriels ont réalisé, au 3e trimestre 2020, des exportations nettes de fruits et légumes de l’ordre de 107 mille tonnes, contre 56 mille en année pleine en 2012. Mieux, ce potentiel peut être doublé ou triplé en 5 ans, si l’Etat parvenait à résoudre le problème du foncier.

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