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La formation numérique à distance permet aux instituteurs d’acquérir compétences et diplômes : le programme est testé dans quinze pays francophones.

Le doigt glisse sur la tablette, puis clique sur une application : un questionnaire apparaît. «C’est le devoir de français que je viens de compléter», lance avec fierté Hortense Sarr, assise dans une cour ombragée où résonnent des cris d’enfants. Comme ses élèves, cette enseignante de l’école élémentaire Mahécor Diouf de Fatick, au Sénégal, doit rendre des devoirs chaque semaine à son tuteur. «Il poste le questionnaire sur la plateforme d’apprentissage en ligne et nous devons le remplir dans le temps imparti», confie-t-elle, satisfaite : «Ça me permet d’améliorer mon français et ma prononciation. A l’instar de 500 enseignants sénégalais, Hortense Sarr bénéficie d’une formation continue de remise à niveau : l’Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres (Ifadem). Objectif de ce programme lancé en 2006 par l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif) : renforcer les compétences professionnelles des instituteurs avec peu ou sans formation initiale» pour qu’ils enseignent un français sans faute à leurs élèves. Quelque 20 mille enseignants sont concernés dans quinze pays, parmi lesquels le Burundi, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, la République démocratique du Congo (RDC) et le Togo.

Six mois, sept modules
Au Sénégal, «même si le français est la langue officielle et celle qu’on apprend en classe, elle n’est pas toujours notre langue maternelle», rappelle Diène Diouf, directeur d’école à Fatick et tuteur de Hortense Sarr. Sur 14 millions d’habitants, l’Oif estime ainsi qu’en 2014, seulement 4,3 millions étaient francophones. Dans le pays, il existe 21 langues nationales, le wolof, le peul, le mandinka et le sérère étant les seules de plus d’1 million de locuteurs. «Dans ma famille par exemple, quand je rentre à la maison, on parle sérère, mais à l’école tout se fait en français», poursuit Diène Diouf. Dans ces conditions, difficile pour les enseignants et leurs élèves de conserver un excellent niveau de français.

Des profs sénégalais révisent leur français sur tablette pour mieux l’enseigner aux enfants
Un accord-cadre a donc été signé entre l’Etat et l’Oif en novembre 2014 pour renforcer les compétences professionnelles des instituteurs. Deux académies ont été sélectionnées, celle de Kaolack et celle de Fatick, région natale du Président Macky Sall. «Dans ces académies, les taux d’enseignants non titulaires du Cap (Certificat d’aptitude pédagogique) sont particulièrement importants, explique Diène Diouf. Ils commettent des erreurs de français, car ils n’ont eux-mêmes pas reçu une bonne formation. Beaucoup n’ont que le Certificat élémentaire d’aptitude pédagogique. Certains font des erreurs de sens courant, confondent graphèmes et phonèmes.»
Après deux ans de préparation, le projet pilote a été lancé en novembre 2016. Sur les 100 mille enseignants du Sénégal, 250 ont été choisis à Fatick, 250 autres à Kaolack. Ils ont reçu des tablettes avec une sélection d’applications d’enseignement basées sur la plateforme éducative Google classroom. Le programme de formation dure six mois et comporte sept modules, de la maîtrise du français au développement de la communication écrite, en passant par le français appliqué aux mathématiques, à l’éducation, au développement durable et à la déontologie scolaire.

«Ce n’est pas sa maîtresse»
Si la plupart des apprentissages sont réalisés en autonomie sur la tablette, les 20 enseignants que forme Diène Diouf se réunissent deux fois par mois pour vérifier l’acquisition des compétences. «Nous corrigeons les exercices ensemble et pouvons discuter de nos difficultés et de la façon de les surmonter», raconte Hor­tense Sarr. Mais à chaque instant de la formation, les enseignants peuvent faire appel à leur tuteur via le tchat ou par téléphone.
«Je me tiens à leur disposition pour les aider dans leurs apprentissages, confirme Diène Diouf. Ça leur demande beaucoup de travail en dehors des heures de cours, le soir et le week-end, à tel point qu’on a prévenu leur conjoint. Je leur dis : “Si une femme appelle votre mari en pleine nuit, rassurez-vous, ce n’est pas sa maîtresse, mais probablement sa tutrice qui exige le rendu du devoir”.»
A la fin de l’année, les enseignants sont admissibles au concours du Cap. Si rien ne les oblige à le passer, «c’est la voie naturelle», soutient Diène Diouf : «Le diplôme apporte confiance et reconnaissance, un facteur socialement important. Sans compter que le salaire augmente en conséquence et que la formation ouvre sur d’autres concours de l’éducation nationale.» Si le projet pilote s’avère concluant, il se pourrait qu’à la rentrée 2018 l’Etat sénégalais étende progressivement l’initiative aux quatorze régions du Sénégal.

A Thiès, un lycée pilote pour mieux coller au marché de l’emploi sénégalais
Alors que le soleil vertical du Sénégal efface chaque ombre, Ousmane Sow, 23 ans, ne se démonte pas. Il circule paisiblement tel un courant d’air entre d’immenses chambres froides, des carcasses de frigos et des climatiseurs démantelés. «Le froid, on en aura toujours besoin ici. Il fait tout le temps chaud», lance-t-il doctement dans cet atelier haut de plafond où il apprend à réparer les réfrigérateurs. Engoncé comme ses camarades dans un bleu de travail siglé du nom de son établissement, le lycée d’enseignement technique et de formation professionnelle de Thiès, il en est sûr comme d’une évidence, il a choisi une filière d’avenir.
Situé à 68 km de Dakar, ce lycée professionnel est, depuis la rentrée 2017, le premier du Sénégal à mettre en œuvre des formations fondées sur une Approche par compétences (Apc), afin de mieux les concilier aux attentes des entreprises et du marché de l’emploi. «Si nous avons créé une filière du froid, c’est parce qu’on a découvert que dans les ports sénégalais, il n’y avait pas de techniciens capables de maintenir les dispositifs de préservation du froid pour les produits de la pêche, explique Daour Sène, le proviseur du lycée. En créant cette filière, nous répondons aux besoins concrets de l’économie locale.» Un modèle qui prévaut dans toutes les filières de l’école. En filière structure métallique, on forme à la tuyauterie, à la construction d’escaliers d’usine et de machines agricoles pour décortiquer les produits de l’industrie arachidière en croissance dans le pays. L’informatisation en pleine croissance a justifié la création d’une filière électronique de pointe où les élèves apprennent à créer des systèmes intelligents comme ce modèle d’interrupteur crépusculaire fondé sur la technologie Arduino qui permet la nuit de déclencher automatiquement toutes les lumières extérieures du lycée. Et puisque nous sommes à Thiès, carrefour ferroviaire et routier du Sénégal, comment passer à côté d’une formation en maintenance moteur ?

Près de 1 200 élèves
Cette logique d’observation des besoins de l’économie locale, puis de réactivité pédagogique a permis au lycée de Thiès d’obtenir le Prix du meilleur institut technique sur les quatorze que compte le pays. Ouvert en 2006, l’établissement a été cofinancé par l’Etat sénégalais et le Luxem­bourg. Raison qui explique la présence dans le bureau du proviseur d’une photo de Jean-Claude Juncker en visite dans les locaux. L’Organisation internationale de la Francophonie (Oif) a aussi été séduite par ce projet pilote d’approche par compétences. Elle a fait du lycée de Thiès un étendard de ses recommandations en matière d’éducation aux pays africains.
Aujourd’hui, le lycée accueille près de 1 200 élèves encadrés par 148 enseignants dont 22 femmes. «Nous enseignons toutes les séries techniques, explique le proviseur. Nous avons un lycée qui forme des bacheliers en vue de poursuivre des études supérieures et un centre de formation offrant des cursus en trois ans pour former des techniciens employables immédiatement. Nous prenons aussi de jeunes analphabètes.» Au Sénégal, 55% de la population ne savent ni lire ni écrire. Tous les deux ans, le lycée évalue la liste de compétences établie afin de voir si elle correspond toujours aux besoins des secteurs professionnels. «Nous avons aussi créé une cellule d’appui à l’insertion sur le marché de l’emploi et sommes en contact régulier avec des entreprises, soutient le proviseur. Par exemple, nous avons récemment formé 180 jeunes spécifiquement pour les besoins d’une société extractrice de zircon.»

Un taux de réussite au Bts de 90%
Contrairement aux autres lycées professionnels, celui de Thiès possède une certaine autonomie dans l’élaboration de ses programmes spécifiques qui ne sont pas imposés depuis Dakar par le ministère de la Formation professionnelle, de l’apprentissage et de l’artisanat. Ce qui permet une meilleure capacité d’adaptation aux fluctuations du marché. «Comme pour la météo, nous avons un rôle de veille. Nous devons prévoir ce que l’économie va apporter», appuie M. Sène. Youssou Guèye, chef des travaux de l’établissement, apportera une explication subsidiaire. «La formation professionnelle coûte chère et l’Etat ne met pas beaucoup d’argent, c’est aussi pour ça qu’on doit faire appel aux entreprises», relève-t-il.
En 2017, le lycée a célébré un taux de réussite au Bts de 90%. Ce succès pédagogique trouve-t-il écho sur le marché ? «Même si le taux d’insertion n’est pas toujours à la hauteur de nos attentes, on sait que le marché aura besoin bientôt de ces compétences», rassure M. Sène.
La compétition avec la main-d’œuvre étrangère est aussi parfois rude. L’écart de compétences encore important dans plusieurs secteurs pousse le gouvernement sénégalais à faire appel à de nombreuses entreprises non locales pour achever le gros œuvre du Plan Sénégal émergent (Pse). L’aéroport Blaise Diagne, inauguré fin 2017, a été construit par les Saoudiens du Bin Ladin Group, puis achevé par les Turcs de Summa-Limak. Quant au Ter en construction, ce sont les Français de Thales, Engie, Eiffage et Alstom qui ont été sollicités. Une situation qui n’entame pas l’espoir de M. Sène. «Il nous faut instaurer la qualité pour concurrencer les entreprises étrangères, martèle-t-il. Et dans quelques années, vous verrez, nous pourrons même exporter nos élèves bien formés à l’étranger.»

Des villageois se cotisent pour offrir un collège à leurs enfants
Dans la région de Fatick, faute d’établissement proche, des élèves doivent parcourir entre 4 et 7 km pour se rendre en cours, quel que soit le temps.
Sur la route qui mène à Ndiosmone, dans la région de Fatick, au Sénégal, c’est le même défilé tous les matins : le soleil à peine levé, des vagues d’adolescents, sac sur le dos, marchent le long du bitume pour atteindre leur collège ou lycée. Ils viennent des villages de Mbellongouth, Khondiogne ou Nakhama et doivent parcourir entre 4 et 7 km pour se rendre à Ndiosmone.
De temps à autre, certains s’arrêtent et lèvent le pouce, espérant qu’une voiture, une moto ou une charrette accepte de les prendre. «Avec mes amis, on se rejoint sur la route pour être en groupe. Le temps paraît moins long. Malgré tout, j’ai souvent mal aux pieds, se plaint Serigne Sarr, 13 ans, inscrit en 6e. Mais tout ceci va nous endurcir, je pense.»
Néanmoins, chez les parents, on ne voit plus les bienfaits d’une telle expérience. «Ma fille a 14 ans et elle quitte la maison à 6 heures alors qu’il fait encore nuit», déplore, à Mbellongouth, Babou Faye, père de Aïssatou, scolarisée au collège de Ndiosmone. «Nos enfants sont les derniers de la classe, renchérit Doudou Ndour, président de l’Association des parents d’élèves des trois villages. Le soir, ils rentrent fatigués et ne peuvent pas réviser correctement.»

«Il faut des bus scolaires»
Les parents se sont donc cotisés pour construire un collège plus proche de leurs villages. C’est en janvier 2016 que le projet a démarré. Après avoir obtenu de la municipalité un terrain de 3,2 hectares, une cagnotte a été organisée. Les hommes ont mis chacun 1 000 francs Cfa (1,50 euro), les femmes la moitié. Quelque 230 mille francs Cfa (350 euros) ont été collectés, mais dès les premières briques posées, l’argent a manqué et une collecte de fonds a de nouveau été montée. Cependant, avec les maigres revenus dus à la mauvaise récolte de 2017, la cotisation a été revue à la baisse. Chaque famille a dû s’acquitter d’un sac de foin, revendu par la suite 2 000 francs Cfa au marché. Cela a permis de commencer la construction de deux salles de classe, mais depuis juin 2017, les travaux sont de nouveau à l’arrêt, faute de finances.
Au collège de Ndiosmone aussi, on cherche des solutions. «Désormais, quand il y a des cours de renforcement l’après-midi, la prise en charge des élèves les plus éloignés est prioritaire. Et on va voir comment fournir le repas de midi pour qu’ils n’aient plus à faire l’aller-retour», explique Birame Mbaye, le principal du collège qui déplore l’initiative des parents : «A mon avis, la solution serait plutôt d’avoir des bus scolaires, parce qu’après la construction se posera le problème des enseignants à faire venir. Or il y a un déficit à ce niveau-là au Sénégal.»
Déthié Diouf, le maire de Tattaguine, dont dépend le collège de Ndiosmone, assure que les professeurs seront fournis, tout en relativisant la situation : «Les distances parcourues sont très raisonnables. Si l’enfant quitte son domicile après avoir bien mangé, je crois que cela peut être géré. A mon époque, même pour se rendre à l’école élémentaire, il fallait faire des kilomètres et on ne trouvait les collèges que dans les villes.»

Pas d’électricité
A 20 km de Ndiosmone, dans le village de Mbettite, se dresse un bâtiment flambant neuf, vert et blanc, avec en son milieu un porte-drapeau qui attend de recevoir l’étendard du Sénégal. Bienvenue au collège de Mbettite-Ngouye, construit par les habitants des villages alentours. Des cours y sont dispensés depuis décembre 2017 dans deux classes de 12 m2 : une 6e et une 5e qui accueillent 114 élèves, dans le respect total de la parité. La troisième salle sert d’entrepôt et de bureau au principal qui assure aussi les cours d’histoire et de géographie.
A Mbettite, le problème des habitants était similaire aux villages voisins de Ndiosmone. Des élèves qui faisaient jusqu’à 10 km pour se rendre à l’école, des taux d’échec et d’abandon élevés, des jeunes filles exposées au viol… Les villageois se sont donc réunis pour construire un collège, et c’est avec l’aide d’un partenaire allemand que le chantier a pu être achevé à l’été 2017.
Aujourd’hui, une quatrième salle est en construction pour accueillir une classe de 4e, mais le fonctionnement reste précaire. Pas de clôture, ni d’électricité. Les outils géométriques ont été offerts par un ami du principal, proviseur d’un lycée de la région. Il n’y a que trois enseignants polyvalents et, à en croire le principal du collège, Fally Wade, aucun manuel scolaire n’a jusque-là été fourni aux élèves.
«Pour les impressions des devoirs, je suis obligé de me déplacer à Mbour (à une quarantaine de kilomètres), confie-t-il. Récemment, on a dû désherber le terrain alentour avec les élèves pour que le professeur de sport puisse commencer ses cours. A part la dotation de 20 pupitres, l’Etat n’a pas mis les moyens, les parents ont dû fournir une trentaine de tables pour compléter, et ce n’est pas encore assez pour tout le monde.»
En 2017, trois collèges publics de ce genre ont vu le jour dans la région de Fatick. Un rêve encore inachevé pour les villageois de Mbelongouth, de Khondiogne ou de Nakhama qui redoutent pour l’heure l’arrivée de la chaleur. «En avril, on bat des records dans la région. Nos enfants devront rentrer alors que le soleil sera à son zénith, parfois sous des températures qui frôlent les 40°C», se désole Babou Faye, le père de Aïssatou.

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